Opération du Salvador en Haïti: le pari audacieux de Nayib Bukele

Un contingent de 70 membres des forces de sécurité salvadoriennes arrive à l’aéroport international Toussaint-Louverture, à Port-au-Prince, en Haïti, le 4 février 2025. Photo: Clarens Siffroy / AFP.

Dimanche le 25 octobre 2026, à 20:20

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Opération du Salvador en Haïti: le pari audacieux de Nayib Bukele
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Convaincu de l’appui américain, le spécialiste renommé de la défense Guillermo Pacheco décrypte l’opération salvadorienne en Haïti et le message de Bukele: montrer que les gangs peuvent être combattus au-delà des frontières de son pays.

 

Le 21 octobre, Nayib Bukele a annoncé en grande pompe une opération militaire en Haïti pour retrouver quatre techniciens d’aviation salvadoriens disparus après une embuscade, et qu’il affirme détenus par des gangs.

 

Dès le lendemain, des forces spéciales arrivaient en renfort. Selon Le Nouvelliste, 450 militaires salvadoriens étaient présents à Port-au-Prince le 23 octobre pour participer aux recherches et renforcer la force internationale. Le coloré président salvadorien promet une réponse plus sévère si ses compatriotes ne sont pas rendus vivants et indemnes. 

 

Guillermo Pacheco Gaitán. Photo: El Debate.

 

 

Convaincu que Washington appuie l’opération, notre invité relève le peu d’intérêt de la communauté internationale pour la résolution de la crise haïtienne. Il souligne toutefois les difficultés d’une intervention dans ce pays et estime que l’initiative salvadorienne pourrait inciter d’autres pays à lui prêter main-forte.

 

Ancien professeur au Centre William J. Perry d’études hémisphériques de défense, à Washington, Pacheco a participé à l’élaboration du Livre blanc haïtien sur la sécurité et la défense de 2015, un document définissant les priorités du pays dans ces domaines. Entretien.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Quel est l’objectif de Bukele? S’agit-il également d’une opération de communication?

 

Guillermo Pacheco: «Les deux. Il s’agit évidemment d’une opération militaire qui cherchera à récupérer les quatre personnes enlevées par les bandes criminelles qui contrôlent Haïti. Mais c’est aussi un discours qui dépasse désormais les frontières du Salvador.

 

Je ne crois pas qu’il faille y voir une soif de puissance. C’est plutôt un discours qui dit: "C’est possible." Ce qui se réalise au Salvador devient un message que d’autres pays peuvent entendre.

 

Certains veulent copier son modèle. D’un côté, cela lui permet d’exporter une approche que d’autres souhaitent reprendre. De l’autre, il peut intervenir dans un pays comme Haïti, où la capacité de gouverner fait aujourd’hui plus que défaut...»

 

Comment évaluez-vous ce modèle au Salvador même?

 

Guillermo Pacheco: «L’année dernière, je me suis rendu au Salvador une fois par mois dans le cadre d’un travail que j’y menais. Je n’allais pas dans la capitale, mais dans une localité de l’est du pays. J’ai donc pu voir ce qui s’y faisait réellement.

 

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Être dans la capitale est une chose; être à l’intérieur du pays en est une autre. Le modèle choisi par Bukele a fonctionné. Certains peuvent être pour, d’autres contre: c’est toujours ainsi.

 

Ils ont dit qu’ils allaient emprisonner les membres des gangs, parce que, sans cela, ils ne pourraient pas développer le pays. Et cette approche a fonctionné.»

 

Certains analystes doutent de la durabilité de ces résultats et évoquent des arrangements avec les gangs. Que leur répondez-vous?

 

Guillermo Pacheco: «S’il y a eu un accord, je ne crois pas qu’il ait été avantageux pour les gangs. Ce que vivent aujourd’hui les membres de ces organisations n’a rien d’agréable.»

 

Le Salvador possède-t-il réellement les moyens militaires de réussir cette opération?

 

Guillermo Pacheco: «Il pourrait en avoir la capacité. Les moyens militaires, il les possède également. Le problème, c’est la difficulté de mener cette opération dans un pays comme Haïti, un État failli.

 

Des marchands regagnent Port-au-Prince par une route rocailleuse empruntée pour éviter les gangs, en Haïti, le 30 août 2024. Photo: Clarens Siffroy / AFP.

 

 

Nous parlons d’un pays où la capacité de gouverner est très faible. C’est précisément ce qui rend l’intervention difficile.»

 

Comment jugez-vous la réaction de la communauté internationale?

 

Guillermo Pacheco: «Je pense que cette situation révèle le peu d’intérêt de la communauté internationale pour résoudre la crise haïtienne. Les Nations unies sont peut-être absorbées par d’autres préoccupations, notamment l’élection de leur secrétaire général. C’est mon sentiment.

 

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Bukele, lui, a réagi immédiatement: il a annoncé qu’il enverrait ses forces, puis il l’a fait. C’est ce discours du “c’est possible”, face à ceux qui peuvent dire: “Peut-être pas, je n’en ai pas les capacités.”»

 

Qu’un petit pays comme le Salvador intervienne ainsi peut-il changer la perception de son poids régional?

 

Guillermo Pacheco: «Oui, c’est nouveau. Le positionnement acquis par le Salvador en Amérique latine en a surpris certains. Pour d’autres, il s’agit du résultat d’un processus engagé depuis cinq ou six ans, avec une idée très claire de ce que le pays souhaite accomplir.

 

 

Le président salvadorien Nayib Bukele lors d’une conférence de presse conjointe avec la présidente du Costa Rica, Laura Fernández, au palais présidentiel de San Salvador, le 16 octobre 2026. Photo: Marvin Recinos / AFP.

 

 

Bien souvent, des gouvernements font des promesses et rien ne se passe. Dans le cas de Bukele, les choses se sont déroulées autrement. Certains peuvent approuver sa manière de faire et d’autres la désapprouver, mais le modèle qu’il a choisi lui a donné des résultats.»

 

Une telle opération pourrait-elle se faire sans l’appui des États-Unis?

 

Guillermo Pacheco: «Je pense que, parmi les présidents latino-américains, Bukele est le plus proche de Donald Trump. Sa communication avec les États-Unis et avec le département d’État me paraît fluide.

 

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Je n’en ai pas la certitude absolue, mais je ne doute pas qu’il ait pu être en contact avec les Américains pour les informer de ce qu’il allait faire.»

 

Vous estimez donc qu’il bénéficie de leur soutien?

 

Guillermo Pacheco: «Oui, je n’en ai pas le moindre doute.»

 

Comment concilier cette proximité avec Washington et les liens du Salvador avec Pékin, qui lui a notamment offert sa nouvelle Bibliothèque nationale?

Guillermo Pacheco: «La Chine construit aussi ce qui doit devenir le meilleur stade d’Amérique centrale. Mais je pense que Bukele, tout en maintenant une relation très étroite avec les États-Unis, a su tirer avantage de la Chine sans se vendre à ses intérêts comme l’ont fait d’autres pays.

 

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Je pense notamment au Costa Rica: les Chinois y ont également construit un stade, en contrepartie de l’abandon du soutien à Taïwan.

 

À mon avis, Bukele a disposé d’une plus grande liberté pour recevoir cette aide sans se retrouver les mains liées par ce que recherchent les Chinois.»

 

La République dominicaine, qui redoute une contagion de la violence haïtienne, peut-elle voir cette intervention d’un bon œil?

 

Guillermo Pacheco: «Oui, on peut aussi le penser. Cette intervention peut également convenir à la République dominicaine.»

 

Comment interprétez-vous la décision de Bukele d’envoyer des renforts malgré les risques?

 

Guillermo Pacheco: «Dans le contexte que vivent ces quatre personnes enlevées par les gangs, la réaction du Salvador est aussi une réaction de responsabilité.

 

Le pays prend en charge ce dont il doit s’occuper: aller les chercher. J’y vois une réponse destinée à confirmer que Bukele se préoccupe effectivement de leur sort, mais aussi à prolonger ce qu’il affirme dans son propre pays.»

 

Existe-t-il un risque d’enlisement ou d’échec? Les Salvadoriens pourraient-ils sous-estimer les gangs haïtiens?

 

Guillermo Pacheco: «Évidemment, s’il y a un affrontement, les gangs vont essayer de réagir. Ce que je ne sais pas, c’est jusqu’à quel point ils pourront le faire. Je ne peux pas non plus vous donner une date pour la fin de cette intervention.


Voir notre reportage à San Salvador

 

Mais cette opération pourrait aussi permettre de mieux comprendre comment attaquer les gangs haïtiens. Et cela pourrait provoquer une action internationale de soutien au Salvador, puis déboucher sur un processus plus large.»