«Thélyson Orélien a été annulé», estime Pascal Bruckner

L’écrivain français Pascal Bruckner lors d’une conférence de presse annonçant les finalistes du prix Goncourt, à Cracovie, en Pologne, le 25 octobre 2023. Photo: Bartosz SIEDLIK pour l’AFP.

Samedi le 26 septembre 2026, à 13:15

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«Thélyson Orélien a été annulé», estime Pascal Bruckner
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Pascal Bruckner déplore l’«annulation» de Thélyson Orélien, sans minimiser les accusations qui le visent. En entretien à Libre Média, le juré du prix Goncourt défend la qualité du roman, mais regrette le silence de son auteur.

 

«Je ne la trouve pas bonne. Je trouve qu’il devrait s’expliquer beaucoup mieux.» Interrogé par Libre Média sur la stratégie de communication de Thélyson Orélien, Pascal Bruckner ne ménage pas l’auteur de C’était ça ou mourir. «Il est passé de la gloire à la honte», constate l’écrivain et membre de l’Académie Goncourt, qui s’est opposé au retrait du roman de la sélection du prix.

 

À ses yeux, l’affaire dépasse désormais les accusations visant un auteur: elle menace la confiance sur laquelle repose la littérature. Bruckner redoute une «ère du soupçon», où chaque écrivain devra prouver qu’il n’a pas eu recours à l’IA. Il relève aussi un paradoxe: ces outils, qu’il accuse d’avoir pillé les œuvres des auteurs, servent désormais à les contrôler. Entretien.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Vous continuez à défendre le livre. Voyez-vous dans cette affaire une forme de culture de l’annulation?

 

Pascal Bruckner: «Oui. Thélyson a été annulé, mais cette fois pas par les wokes: par les amoureux de la technique. Il y a quand même de gros doutes qui pèsent sur lui et qui ont été renforcés par les accusations de plagiat. Les éditions Boréal et les éditions Grasset ont le sentiment d’avoir été abusées.

 

Le romancier canado-haïtien Thélyson Orélien lors de la 28e édition du festival littéraire Les Correspondances, à Manosque, dans le sud-est de la France, le 24 septembre 2026. Photo: Joël SAGET pour l’AFP.

 

 

Moi, je maintiens que c’est un bon livre, avec des imperfections, des maladresses, ici ou là, un abus de la métaphore ou de l’analogie, mais globalement, on est quand même pris. Et en France, il y a eu 50 000 lecteurs, ce n’est pas rien. Mais la carrière du livre va s’arrêter.»

 

Le milieu littéraire se fait aussi reprocher de s’être laissé prendre.

 

Pascal Bruckner: «Sa naïveté. Mais bon, tout le monde y a cru. Au début, on pensait que c’était vraiment une fausse rumeur. Et puis finalement, il a été confondu. Et lui-même, en repartant au Québec, a entériné en quelque sorte ces accusations, parce que sa défense est faible.»

 

Le succès du roman tient-il à sa qualité ou au fait qu’il s’agit d’un récit de migration, un thème très présent dans la littérature actuelle?

 

Pascal Bruckner: «C’est vrai que le livre cochait toutes les cases du politiquement correct. Mais en même temps, c’était très bien fait, très émouvant et très convaincant. Parce qu’en réalité, le livre était moins une défense des migrants qu’une défense de la volonté de vivre.

 

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C’est bien la qualité du livre qui a séduit plus que le thème, puisque des livres sur les migrants, il y en a beaucoup. Il y en a eu des palanquées et ils n’ont pas marché parce que les gens ont l’impression de regarder la télévision. Tandis qu’avec Thélyson, c’était un récit à la première personne et on pouvait s’identifier à ce personnage. C’est ça qui était bien.»

 

Que pensez-vous de sa stratégie de communication, ou de non-communication?

 

Pascal Bruckner: «Je ne la trouve pas bonne. Il devrait s’expliquer beaucoup mieux. Il est sous le choc. Il est vraiment passé du Capitole à la roche Tarpéienne. Il est passé de la gloire à la honte. Il est reparti avec les plumes et le goudron.

 

On est tous désolés pour lui. C’est une histoire affreuse. En fait, pour lui, c’est une histoire affreuse parce que d’habitude, les faussaires ont le temps avec eux, mais là, il a été pris la main dans le sac très vite. Et puis la révélation des plagiats a été très embarrassante.»

 

À quel point le milieu littéraire français est-il ébranlé?

 

Pascal Bruckner: «Il se publie tous les jours des dizaines d’articles là-dessus. C’est une tempête parce qu’en fait, personne ne connaissait le pouvoir de l’intelligence artificielle sur la création littéraire. On est sonnés et tristes pour lui. En même temps, il y a des gens qui lui en veulent parce que c’est un abus de confiance.»

 

Avez-vous l’impression d’avoir choqué en prenant position à contre-courant de l’Académie Goncourt?

 

Pascal Bruckner: «Non, parce qu’on a le droit à la contradiction, quand même. En réalité, l’affaire Thélyson Orélien va bien au-delà du roman. Est-ce que maintenant l’intelligence artificielle va écrire mieux que les hommes?

 

Comment on va libeller les contrats à l’avenir? Est-ce qu’on va être obligé de mettre une clause "garantie pure sans IA"? Un peu comme "beurre sans sel" ou "produit sans sucre".

 

Tout va être labellisé, toutes les œuvres vont être lues par intelligence artificielle. C’est un bouleversement dans la création esthétique. Beaucoup d’auteurs ne vont plus oser écrire de peur d’être dénoncés par l’IA.»

 

Cette recherche de contenus "purs" a-t-elle un sens en littérature?

 

Pascal Bruckner: «Non, parce que tout écrivain est le produit d’influences diverses. Il y a toujours des auteurs qui transparaissent à travers l’écriture des écrivains, d’autres courants littéraires. Et c’est pareil pour la peinture, pour le cinéma. On s’inscrit toujours dans une tradition.

 

Sauf que là, évidemment, l’IA rebat complètement les cartes du jeu et nous lance un défi: est-ce que la machine va être meilleure que l’homme? Est-ce que les romans écrits par l’IA seront supérieurs à tout ce que l’homme a écrit jusque-là? Moi, je ne crois pas, mais beaucoup le disent.»

 

Vous avez déclaré à Midi info, sur les ondes de Radio-Canada: «Si c’est vrai, alors il faut vraiment travailler avec les intelligences artificielles.» Vous envisagez donc cette collaboration?

 

Pascal Bruckner: «Oui, tout à fait. Moi, je travaille avec Claude pour avoir des renseignements, d’autres avec ChatGPT. Mais le problème, c’est que l’IA a pillé toutes les œuvres du monde entier depuis les origines de l’humanité.

 

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L’IA est le résultat d’un vol planétaire. Et pour ça, ils n’ont pas versé un centime. C’est un peu comme si on disait aux écrivains: "Montrez-moi vos papiers." C’est le voleur qui exige du propriétaire, en quelque sorte, un titre. C’est un peu une inversion de l’accusation.»

 

L'auteur Samuel Fitoussi s’est dévoilé comme l’un des créateurs du compte «Balance ton Claude», à l’origine des accusations d’utilisation de l’IA visant Orélien. Ce nom rappelle «Balance ton porc». Craignez-vous une sorte de «MeToo» de l’intelligence artificielle dans le monde littéraire?

 

Pascal Bruckner: «Non, je crois que c’était juste une formule un peu provocatrice de la part de Samuel Fitoussi, qui est celui qui a lancé l’accusation. Je ne pense pas qu’il y aura un MeToo. Simplement, je pense que tous les auteurs vont se serrer les fesses. Ils vont avoir peur en se disant: "On va m’accuser d’IA."

 

Tous les romans de la rentrée vont être soumis à cet examen. Maintenant, il n’y aura plus un seul livre qui sortira sans être suspecté de coopération avec l’IA, mais mieux vaut le dire clairement.»

 

C’est donc le lien de confiance qui est brisé?

 

Pascal Bruckner: «C’est ça, le lien de confiance est brisé. Maintenant, chaque fois qu’on lira un roman, on se dira: "Mais qui l’a écrit?" Parce que faire un roman, c’est deux subjectivités qui se parlent. Et là, tout d’un coup, ce n’est plus sûr que ce soit le cas. Le risque, c’est qu’on entre dans l’ère du soupçon. Que les gens se détournent des livres.»

 

Entrons-nous pour autant dans une époque technophobe?

 

Pascal Bruckner: «Non, il faut qu’on intègre cette dimension numérique dans nos manuscrits, dans la stratégie éditoriale. Parce qu’il se publie toujours beaucoup de livres et beaucoup de très bons livres.

 

On ne va pas abandonner du jour au lendemain nos habitudes et nos mœurs littéraires, sauf qu’en France, où la littérature est une religion, les écrivains sont considérés presque comme des fils de Dieu. À mon avis, c’est le grand événement de la rentrée littéraire.»