L’intégration de Taïwan à la Chine est «inévitable»

Des manifestants pro-Pékin protestent contre la visite de Nancy Pelosi à Taïwan devant le consulat américain à Hong Kong, le 3 août 2022. Photo: Peter Parks pour l’AFP.

Mercredi le 3 août 2022, à 16:00

27 avions militaires chinois sont entrés dans la zone de défense aérienne de Taïwan en réaction à la visite de Nancy Pelosi sur cette île abritant l’opposition au régime de Pékin depuis 1949. Une escalade des tensions est-elle déjà enclenchée?

 
La visite à Taïwan de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, suscite des tensions grandissantes entre les deux grandes puissances mondiales que sont les États-Unis et la Chine.
 
Les dirigeants chinois ambitionnent-ils vraiment de réunifier Taïwan et la Chine? Si oui, comment les Américains pourraient-ils réagir? Libre Média en a discuté avec Roromme Chantal, spécialiste de la Chine et professeur de science politique à l’Université de Moncton.

Simon Leduc: Quelle est l’origine du conflit entre la Chine et Taïwan?

Roromme Chantal: «Si on s’en tient à l’époque contemporaine, le conflit remonte à la fin de la guerre civile chinoise en 1949, lorsque les forces communistes de Mao Zedong ont vaincu les nationalistes de Tchang Kaï-shek. Ces derniers se sont réfugiés sur l’île de Taïwan avec la protection américaine.»

Depuis 1949, quelle est la politique que les États-Unis ont prônée et adoptée concernant le conflit entre la Chine et Taïwan?

Roromme Chantal: «Depuis 1949, les États-Unis ont pratiqué ce qu’on appelle l’ambiguïté stratégique. Cela veut dire qu’ils vont défendre Taïwan, sans jamais dire qu’ils vont le faire militairement, en lui fournissant des armes défensives pour assurer sa défense, mais pas pour l’équiper de façon à attaquer la Chine.  

Les dirigeants américains successifs ont toujours très clairement dit qu’ils soutenaient la politique de la Chine continentale d’une seule Chine et qu’ils n’encourageaient pas les courants sécessionnistes indépendantistes à Taïwan. De plus, en aucun cas, ils ne pourraient encourager l’indépendance unilatérale de Taïwan. Grâce à cette politique, depuis plus de soixante ans, on a réussi à maintenir une certaine stabilité dans le détroit de Taïwan.»

Dans les années 70, il y a eu un changement majeur dans la relation entre les États-Unis et la Chine. Comment décrivez-vous ce changement? 

Roromme Chantal: «Dans les années 70, lorsque Richard Nixon était président des États-Unis, il a envoyé son secrétaire d’État Henry Kissinger secrètement en Chine pour entamer des négociations avec Mao Zedong et son ministre des affaires étrangères, Zhou Enlai. 

La question la plus délicate de ces pourparlers était Taïwan. Richard Nixon a reconnu que la Chine et Taïwan faisaient partie d’un seul pays. 


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Cette compréhension a été reprise par le fameux communiqué de Shanghai qui confirmait la réconciliation entre la Chine communiste et les États-Unis. À cette époque, rappelons que les Américains avaient besoin des Chinois pour combattre les Soviétiques. 

Après cela, il y a eu deux autres communiqués conjoints qui ont été signés par les deux pays. Ces derniers ont reconnu que la Chine et Taïwan faisaient partie d’un seul et même territoire. De plus, les États-Unis ont encouragé une réconciliation entre les deux camps.» 

Dans ce contexte, les États-Unis se sont-ils engagés à aider Taïwan en cas d’agression? 

Roromme Chantal: «En 1979, le Congrès américain a adopté le Taïwan Relation Act. En vertu de cette législation, les États-Unis se réservaient le droit de prendre des mesures pour protéger l’île de Taïwan contre une invasion militaire.» 

Malgré cette entente relative entre les États-Unis et la Chine, y’a-t-il eu des points de friction entre les deux protagonistes dans l’histoire récente?

Roromme Chantal: «En 1996, il y a eu une crise dans le détroit de Taïwan. Le président Bill Clinton avait accepté de recevoir à la Maison-Blanche le président taïwanais de l’époque. La Chine avait réagi en lançant des missiles contre Taïwan.  

En réponse, les Américains ont dépêché un porte-avions dans le détroit de Taïwan. La Chine a reculé, car elle n’avait pas de capacités militaires suffisantes pour tenir tête aux États-Unis.  

En 1997, la visite à Taïwan de l’ancien président de la Chambre des représentants Newt Gingrich a causé des tensions entre les deux pays. Par contre, en 1997, la Chine était trop faible pour réagir fortement à cette visite d’un élu américain en territoire ennemi.» 

Est-ce que les États-Unis ont voulu remettre en question la politique d’une seule Chine?

Roromme Chantal : «Au cours des dernières années, il faut souligner qu’il y a eu de l’évolution dans la position des États-Unis concernant Taïwan. Cela démontre à la Chine que les Américains semblent vouloir prendre leur distance par rapport à la politique d’une seule Chine.  

Par exemple, c’est l’administration de Donald Trump qui a remis en question la position traditionnelle des États-Unis sur la question taïwanaise. Le président de Taïwan est le premier dirigeant étranger à avoir appelé le président Trump lors de sa prise de fonction. Cela ne s’était jamais produit auparavant. La Chine n’a pas du tout apprécié ce geste.  

De plus, Donald Trump a dit à plusieurs reprises qu’il était tenté de ne plus reconnaître la politique d’une seule Chine. Par contre, apparemment, ses conseillers l’ont convaincu de se rétracter.»

À court et moyen terme, comment le régime de Pékin va-t-il réagir face à la visite de Nancy Pelosi à Taïwan?

Roromme Chantal: «La réaction de la Chine est difficile à prévoir. On peut seulement spéculer.  Je pense qu’il est très probable qu’il y ait des actions militaires contrôlées de la part de la Chine.  

Pourquoi? La Chine est dans une période sensible. Xi Jinping s’apprête à briguer en novembre un troisième mandat controversé. Depuis plusieurs décennies, aucun président chinois n’avait brigué un troisième mandat, se limitant à deux mandats. De plus, la croissance économique a beaucoup ralenti en Chine à cause de la politique zéro Covid. 

En conséquence, Xi Jinping est un leader affaibli sur le plan intérieur, mais aucun dirigeant chinois ne pourrait se permettre d’apparaître faible sur la question de Taïwan. 

Si un leader chinois fait cela, il périra. Avec tous ces problèmes qui nuisent à sa légitimité, si Xi Jinping se permettait d’apparaître faible face à Taïwan, on serait presque certain qu’en novembre, il n’obtiendrait pas le troisième mandat qu’il convoite. 

La réponse de la Chine sera de nature militaire face à la visite de Mme Pelosi à Taïwan. Toutefois, ses actions seront mesurées et contrôlées compte tenu de la présence américaine et du gouffre entre les États-Unis et la Chine au plan militaire. 

Les Chinois pourraient également mettre en place des représailles économiques contre Taïwan. Il faut savoir que l’économie de l’île dépend grandement de la Chine. Ces représailles risquent donc de nuire à l’économie taïwanaise.  

Enfin, la Chine pourrait envoyer des armes à la Russie pour l’aider dans sa guerre contre l’Ukraine.»  

Pensez-vous que la réunification de la Chine et Taïwan sera possible un jour?

Roromme Chantal: «Je crois que c’est inévitable, car Taïwan fait partie de la Chine depuis le 17e siècle au moins. Tous les présidents chinois successifs font de la l’intégration de Taïwan à la Chine une grande priorité. La réunification peut se faire pacifiquement, mais aussi par la force si jugé nécessaire par le pouvoir chinois. 

En visite aux États-Unis en 2012, XI Jinping a dit que si les États-Unis ne respectaient pas la politique d’une seule Chine, cela nuirait énormément aux relations unilatérales entre les deux pays. Xi Jinping semble avoir un projet pour réintégrer l’île avant de quitter le pouvoir. 

Sa politique dure face à Hong Kong a convaincu les Taïwanais que la réunification pacifique ne serait pas une bonne idée. 

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On pense que Xi Jinping pourrait être tenté de réintégrer l’île par la force. À moins que la Chine ne s’effondre, d’ici 2049 elle entreprendra une action militaire contre Taïwan.»

Comment les États-Unis réagiraient-ils face à une attaque militaire contre Taïwan?

Roromme Chantal: «Aujourd’hui, la Chine est la plus grande puissance militaire navale, beaucoup plus que les Américains. Les Chinois ont aussi acquis un système d’armement solide: des porte-avions, des armes sophistiquées, des missiles, etc.  

Selon plusieurs analystes en Occident, les États-Unis ne pourront pas contester à la Chine sa suprématie en Asie. 

Contrairement à ce qu’on dit en Occident, la Chine privilégie une guerre psychologique. C’est-à-dire qu’elle veut amener Taïwan à se rendre à l’évidence de cette réunification. Les Chinois se sont inspirés de l’auteur de l’Art de la guerre Sun Tzu qui est le stratège de l’Antiquité chinoise le plus vénéré en Chine. Toutes les incursions chinoises dans le ciel taïwanais sont faites pour convaincre Taïwan que la réunification est inévitable. 

Si c’était impossible de réunifier les deux entités territoriales de façon pacifique, les dirigeants pourraient entreprendre des actions militaires contre Taïwan quand ils seront prêts à le faire.

Selon les analystes américains, si une guerre avait lieu maintenant, les Américains ne seraient pas certains de l’emporter. Ils ont fait des simulations afin d’en arriver à cette conclusion. 

Je doute que les Américains aient comme la Chine la détermination d’intervenir militairement pour défendre Taïwan. Pour la Chine, Taïwan est une question existentielle comme c’est le cas de la Russie avec l’Ukraine. 

En conclusion, la question la plus importante, s’agissant d’une hypothèse de guerre, est: quel pays a la détermination et la volonté politique de payer le prix, quel que soit ce coût, pour pouvoir remporter la guerre? La réponse est la Chine.»