Le média de gauche Mediapart attribue à Jordan Bardella d’anciens écrits antisémites, qu’il dément. L’affaire embarrasse un RN devenu un fervent soutien d’Israël depuis le 7 octobre 2023. L’analyse de Ghislain Benhessa.
Alors que Marine Le Pen prépare la présidentielle de 2027, une nouvelle controverse visant Jordan Bardella embarrasse le Rassemblement national. Dans une enquête publiée le 28 septembre, Mediapart attribue au président du parti des messages antisémites datant du début de sa carrière politique, entre 2013 et 2015.
Le média cite notamment cette affirmation: «Les banques sont toutes détenues par des Juifs.» Jordan Bardella conteste ces écrits, qu’il qualifie de «faux grossiers», et affirme avoir déposé plainte en diffamation.
Mediapart, qui a publié des extraits de ces messages, affirme avoir authentifié les échanges de manière indépendante. Le désaccord porte donc sur l’authenticité des pièces, dont la publication intégrale est distincte de celle des extraits cités dans l’enquête.
Pour Ghislain Benhessa, docteur en droit, essayiste et fin observateur de la scène politique française, l’affaire pourrait devenir particulièrement embarrassante si l’authenticité des documents était établie. Entretien.
Simon Leduc: Mediapart affirme que Jordan Bardella aurait tenu des propos antisémites lorsqu’il était très jeune. Quelle est votre première réaction?
Ghislain Benhessa: «Il faut d’abord rester prudent, parce que nous n’avons pas encore accès à l’ensemble des éléments et que Jordan Bardella conteste formellement les faits.
Mais cette affaire est particulièrement délicate pour lui pour une raison très simple: il est encore très jeune. Il a à peine une trentaine d’années. Si les messages sont authentiques, on ne parle donc pas d’un passé extrêmement lointain. On parle de propos qui auraient été tenus il y a environ douze ou treize ans.
C’est différent de plusieurs responsables politiques français dont on a découvert, lorsqu’ils avaient 40, 50 ou 60 ans, qu’ils avaient fréquenté des mouvements d’extrême droite ou d’extrême gauche dans leur jeunesse. Dans leur cas, le temps avait fait son œuvre et ils avaient entre-temps changé de trajectoire politique.
Mais le président du RN a effectué pratiquement toute sa carrière politique au sein d’un parti que les élites politiques et médiatiques qualifient d’extrême droite.»
Pourquoi cette affaire est-elle particulièrement problématique pour le RN?
Ghislain Benhessa: «Parce que les propos qui lui sont attribués sont extrêmement graves. Selon les éléments rapportés par Mediapart, il aurait notamment tenu des propos affirmant que les Juifs auraient vocation à dominer le monde ou qu’ils contrôleraient les banques.
Je précise encore une fois que nous parlons de propos qui lui sont attribués et qu’il les conteste.
Le problème, c’est aussi que M. Bardella n’a pas effectué une rupture spectaculaire avec l’extrême droite pour ensuite devenir un responsable de centre droit.
Il est entré au RN très jeune et en est devenu une des têtes d’affiche à la fin de la vingtaine. Il est donc directement associé à l’image actuelle du parti.»
Jordan Bardella affirme que Mediapart cherche à saboter le RN. Que pensez-vous de cela?
Ghislain Benhessa: «Il est incontestable que Mediapart est un média situé très à gauche de l’échiquier politique. Le média a été créé par le militant Edwy Plenel et s’est construit une réputation de journalisme d’enquête particulièrement offensif.
On peut le comparer, dans une certaine mesure, au Canard enchaîné, mais avec une approche beaucoup plus agressive. Mediapart cherche à enquêter longuement sur les responsables politiques, à dénicher des documents et à mettre au jour des affaires susceptibles de provoquer des crises politiques.
Il est également vrai que Mediapart s’est beaucoup intéressé à la droite et à l’extrême droite.
Mais cela ne permet pas, à lui seul, de conclure que cette enquête est fausse. Le fait qu’un média ait une orientation éditoriale ne signifie pas automatiquement que les documents qu’il produit sont fabriqués.»
Le RN pourrait-il être fragilisé auprès d’un électorat plus large?
Ghislain Benhessa: «C’est là que l’affaire devient intéressante. L’électorat très fidèle au RN risque probablement d’être peu bouleversé par cette controverse. Une partie de ces électeurs considère déjà Mediapart comme un média hostile au RN.
Mais Marine Le Pen travaille depuis des années à la dédiabolisation du parti. Elle veut montrer que le RN n’est plus le Front national de Jean-Marie Le Pen, qu’il a rompu avec certaines figures radicales de son passé et qu’il peut gouverner.
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Dans ce contexte, une controverse portant sur des propos antisémites attribués au président du parti pourrait être embarrassante.
D’autant plus que, depuis l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, le RN a clairement cherché à se présenter comme un défenseur d’Israël et des Juifs de France. Jordan Bardella s’est lui-même rendu en Israël. L’affaire vient donc directement toucher la stratégie de normalisation du parti.»
Marine Le Pen pourrait-elle demander à M. Bardella de quitter la présidence du RN?
Ghislain Benhessa: «Pour le moment, je pense qu’il faut rester extrêmement prudent.
On entend déjà des responsables de gauche et du centre réclamer sa démission. De son côté, Marine Le Pen a immédiatement rejeté les accusations, parlant publiquement de “dinguerie” et même de "barbouzerie".
Il existe aussi des spéculations selon lesquelles quelqu’un à l’intérieur du RN aurait pu transmettre ces informations à Mediapart. Certains observateurs évoquent même l’hypothèse d’une rivalité entre Marine Le Pen et Jordan Bardella.
Mais ce sont des hypothèses. Il n’y a pas, à ce stade, suffisamment d’éléments pour affirmer qu’il existe une "taupe" au sein du RN ou que Marine Le Pen serait derrière cette affaire.
En politique, les règlements de comptes viennent parfois de l’intérieur, mais il faut éviter de transformer une hypothèse en fait établi.»
Mediapart n’a pas encore publié les documents. Pour quelles raisons selon vous?
Ghislain Benhessa: «C’est effectivement l’un des éléments importants de cette histoire. Pour l’instant, Mediapart affirme disposer de preuves, mais les documents eux-mêmes n’ont pas été rendus publics.
On parle notamment de copies ou de captures d’échanges qui remonteraient à l’adolescence de M. Bardella.
Il faut donc attendre avant de se prononcer. Cela dit, compte tenu de la réputation de Mediapart en matière d’enquêtes, je serais surpris que le média se lance dans une affaire aussi explosive sans disposer au minimum d’éléments qu’il considère sérieux.
Mais entre disposer d’un élément et détenir une preuve authentifiée et incontestable, il y a une différence importante.»
Certains évoquent également une proximité passée avec Alain Soral. Que faut-il en penser?
Ghislain Benhessa: «Là encore, il faut être très prudent. Des discussions circulent selon lesquelles Jordan Bardella aurait fréquenté Alain Soral lorsqu’il était beaucoup plus jeune. M. Soral est une figure extrêmement controversée de l’extrême droite française, condamnée à plusieurs reprises par la justice française.
Mais le simple fait qu’une rumeur circule ne permet pas d’établir une relation ou de tirer des conclusions sur le parcours de M. Bardella. Ce qu’il faudra regarder, ce sont les documents et les éléments vérifiables.»
Que pourrait-il se passer si Mediapart produit finalement des documents authentiques?
Ghislain Benhessa: «Ce serait alors beaucoup plus sérieux pour le jeune leader du Rassemblement national.
Il faudrait notamment examiner l’authenticité des documents, leur provenance, les conditions dans lesquelles ils ont été obtenus et leur contenu exact.
Mais si les pièces étaient authentifiées et démontraient clairement que les propos attribués à M. Bardella sont bien réels, sa position deviendrait extrêmement difficile.
Marine Le Pen pourrait difficilement mener une campagne présidentielle en le présentant comme son futur chef du gouvernement tout en étant confrontée à une affaire d’antisémitisme impliquant celui-ci.
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D’autant plus que le RN a fait de la critique du "gouvernement des juges" et de la défense de la souveraineté populaire un axe important de son discours.
Si M. Bardella engage parallèlement une procédure judiciaire contre Mediapart, l’affaire pourrait perdurer pendant des mois et avoir un impact possible sur la présidentielle de mai prochain.»
Les jours de Jordan Bardella à la tête du RN seraient-ils alors comptés?
Ghislain Benhessa: «Si les documents s’avéraient authentiques et difficilement contestables, je pense que sa situation deviendrait extrêmement compliquée.
Le RN aurait alors un choix stratégique à faire: considérer l’affaire comme une attaque du “système” et maintenir M. Bardella en poste, ou prendre ses distances pour protéger la campagne de Marine Le Pen.
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Mais il est trop tôt pour savoir quelle décision serait prise. Pour l’instant, tout repose sur une question essentielle: les documents annoncés par Mediapart existent-ils réellement et, surtout, sont-ils authentiques? C’est cette bataille autour des preuves qui risque de déterminer la suite de l’affaire.»












