Rencontrée à Madrid, Luz Escobar, journaliste à 14ymedio, premier quotidien numérique indépendant de Cuba, craint que la victoire démocrate aux élections de mi-mandat offre un répit au régime. Elle raconte la répression qui l’a poussée à l’exil.
Trois journalistes arrêtés en quatre jours. À Cuba, la première semaine de novembre a été marquée par une nouvelle offensive contre la presse indépendante.
Après Adelth Bonne Gamboa et Camila Acosta, arrêtés les 2 et 3 novembre, Yoani Sánchez, directrice du de 14ymedio, a été détenue pendant neuf heures à La Havane, le 5 novembre. Tous trois ont depuis été libérés.
Fondé en mai 2014 par Yoani Sánchez et Reinaldo Escobar, père de notre interlocutrice, 14ymedio est le tout premier quotidien numérique indépendant établi à Cuba.
Bloqué sur l’île dès son lancement, 14ymedio poursuit son travail dans la clandestinité, entre surveillance policière, censure et recours aux pseudonymes pour protéger certains collaborateurs.
Collaboratrice de la première heure, Luz Escobar vit en Espagne depuis 2022. Rencontrée à Madrid, elle revient sur les menaces contre ses filles qui l’ont décidée à partir. Alors que les démocrates viennent de remporter les deux chambres du Congrès américain, elle craint aussi que le recul républicain prolonge la survie du régime castriste.
Jérôme Blanchet-Gravel: Comment interprétez-vous la victoire des démocrates aux élections américaines de mi-mandat?
Luz Escobar: «Le gouvernement cubain est en train de faire la fête. Ils débouchent une bouteille de champagne, vous pouvez en être certain. Pendant ce temps, nous, dans la société civile, qui souhaitons un changement démocratique, continuons d’attendre la chute du régime.
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Cela fait longtemps que nous espérons que le gouvernement américain fera bouger les choses, qu’il donnera un coup de pied dans cette table qui soutient depuis 67 ans un régime jouissant d’une totale impunité.
La répression et l’impunité, voilà ce qui lui a permis de se maintenir au pouvoir.»
Pourquoi les démocrates vous inspirent-ils autant de méfiance?
Luz Escobar: «Je vais être honnête: ils m’avaient donné beaucoup d’espoir en 2015, pendant le rapprochement engagé par Barack Obama. À un moment, ils semblaient maîtriser le rapport de force avec le régime. Mais, finalement, c’est le régime qui a gagné.
Le président américain Barack Obama (à gauche) et son homologue cubain Raúl Castro assistent à un match amical de baseball entre l’équipe nationale cubaine et les Rays de Tampa Bay, au stade Latinoamericano de La Havane, le 22 mars 2016. Photo: Yamil LAGE / AFP.
Les démocrates ont toujours tendance à se montrer très indulgents et très naïfs dans leurs négociations avec le pouvoir cubain. Ils adhèrent à son récit.
Ma crainte, aujourd’hui, est aussi que le régime vende à Donald Trump et à son gouvernement une idée de "transition" qu’ils finissent par accepter.»
Qu’attendez-vous des États-Unis? Une intervention?
Luz Escobar: «Nous voulons qu’il se produise un déséquilibre qui permette à ces dirigeants de partir ou de tomber, pour que nous, les Cubains, puissions construire la société que nous souhaitons. Le régime actuel n’a pas la légitimité du peuple: il n’a pas été choisi par lui.
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Nous ne demandons pas à un autre gouvernement de construire notre démocratie. Mais si sortir de la dictature devait passer par deux années d’intervention américaine ou de gouvernement de transition, je serais prête à l’accepter.
Nous avons déjà passé 67 ans sous une dictature qui nous a arraché la souveraineté, la dignité, la vie et la famille. Ce serait un prix à payer.
Les Cubains ont montré, en descendant par milliers dans la rue le 11 juillet, qu’ils ne voulaient pas de ce gouvernement. Ils ont continué à le montrer depuis.»
Comment expliquer que les États-Unis aient toléré pendant plus de six décennies un régime hostile aussi près de leurs côtes?
Luz Escobar: «Pour moi, c’est un mystère. Je crois qu’au départ, les Américains ont sous-estimé Fidel Castro. Ils pensaient que son projet allait échouer. Puis sont arrivés la Guerre froide et le soutien des Russes, et les choses se sont compliquées.
Mais il y a eu ensuite d’autres événements qui auraient pu constituer un tournant. En 1998, le démantèlement du réseau d’espionnage cubain Avispa aux États-Unis, par exemple, aurait pu être le moment de dire: ça suffit. Vous entretenez un réseau d’espionnage dans mon pays, c’est une attaque directe. Pourtant, on en est arrivé à négocier la libération de ces gens.
Certaines personnes pensent même que des Cubains qui exercent une influence sur la politique américaine auraient intérêt à ce que le régime reste en vie.»
Vous voulez dire que certains auraient fait de cette opposition au régime une position dont ils tireraient avantage?
Luz Escobar: «Attention, ce n’est pas moi qui le dis. Je vous rapporte une théorie qui circule, mais je n’y crois pas. Personnellement, je pense surtout que les Américains ont très mal évalué Fidel Castro.
Le raisonnement est le suivant: vous occupez une position dont la raison d’être repose sur la confrontation entre Cuba et les États-Unis. Si demain le régime tombe et que Cuba devient une démocratie, que faites-vous? Certaines personnes occupent des postes d’influence dans le cadre de cette confrontation.
Mais c’est aussi une idée que le régime cubain a beaucoup alimentée, en affirmant qu’il existe des intérêts à Miami qui profitent de cette situation.»
Vous avez participé activement aux débuts de 14ymedio. Quelle était son ambition?
Luz Escobar: «Yoani Sánchez a lancé le projet en mai 2014. Elle venait de son blogue Generación Y, qui avait rencontré un immense succès. Cette reconnaissance lui a permis de trouver des appuis.
Son ambition était de créer un véritable quotidien numérique depuis La Havane, avec une rédaction sur place, et non depuis l’étranger.
La distinction compte: il existait des revues, des hebdomadaires, des publications actualisées tous les trois jours. Nous voulions publier quotidiennement.
J’étais là dès le premier jour, avec d’autres journalistes. Notre priorité était l’information. Cuba connaissait alors une effervescence, juste avant le dégel avec les États-Unis.
Nous voulions raconter ce pays dans toutes ses dimensions: l’indépendant et l’officiel, le privé et l’étatique, avec les moyens dont nous disposions.»
Vu de l’extérieur, on pourrait penser que le régime tolère une certaine presse indépendante. Est-ce le cas?
Luz Escobar: «Non, et je tiens beaucoup à cette précision. Le problème n’est pas qu’ils nous tolèrent. C’est que nous sommes disposés à payer le prix de notre travail : la répression, encore et toujours.
S’ils nous toléraient, je pourrais sortir de chez moi chaque jour. Je pourrais aller au ministère de l’Agriculture demander pourquoi on a planté du manioc plutôt que des patates douces.
Notre site ne serait pas bloqué et les Cubains n’auraient pas besoin d’un VPN pour nous lire. On ne nous menacerait pas de prison.
Ils ne nous permettent pas de faire du journalisme. Nous faisons du journalisme malgré la répression. Pendant huit ans, j’ai subi le harcèlement de la Sécurité de l’État. J’en assumais les conséquences.»
Comment cette répression s’exerce-t-elle concrètement?
Luz Escobar: «Par des arrestations arbitraires, comme celle que vient de subir Yoani Sánchez. Cela peut durer cinq ou dix heures, parfois trois jours. Ils peuvent encercler votre maison pour vous empêcher de sortir, couper votre accès à Internet ou vous arrêter lorsque vous partez couvrir un événement.
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Ils condamnent relativement rarement les journalistes à de longues peines de prison. À mon avis, ils calculent le coût international d’un journaliste emprisonné. Je ne suis pas dans leur tête, mais leurs pratiques me font penser qu’ils préfèrent une répression intermittente.
L’objectif reste le même: vous faire abandonner le journalisme. Et ils peuvent l’atteindre en vous rendant la vie impossible.»
Comment rejoindre vos lecteurs lorsque le site est bloqué?
Luz Escobar: «Les Cubains peuvent nous lire avec un VPN ou un serveur mandataire. Nous produisons aussi, chaque vendredi, une édition PDF qu’ils peuvent télécharger et consulter sur leur téléphone. Elle circule notamment sur WhatsApp et Telegram.
Ce sont les solutions que nous avons trouvées. 14ymedio n’est pas un journal conçu uniquement pour la diaspora: c’est un journal pour les Cubains, y compris ceux qui vivent sur l’île.»
Qu’est-ce qui vous a finalement poussée à quitter Cuba?
Luz Escobar: «Ma situation s’est beaucoup compliquée avec la répression contre l’art indépendant, notamment autour du mouvement San Isidro, en 2018.
Je m’y intéressais et j’en ai couvert les activités dès le début. Ils ont alors commencé à s’en prendre à mon mari, puis à mes filles, encore mineures.
Mes parents ont eux aussi subi du harcèlement pour leur travail journalistique. Mais nous étions des adultes. Nous avions choisi ce métier et nous savions ce qu’il pouvait nous coûter.
Quand ils ont fait entrer mes filles dans cette équation, j’ai décidé de partir. L’aînée allait avoir 16 ans. Ils me disaient qu’ils pourraient l’arrêter dans une fête, lui inventer n’importe quel prétexte pour l’envoyer en prison. Ils évoquaient, par exemple, la possibilité de lui mettre un joint de marijuana dans la poche.»
Les agents du régime avaient compris que les menaces dirigées contre vous ne suffisaient plus?
Luz Escobar: «Exactement. Quand ils me disaient que j’irais en prison, je répondais que je continuerais à faire du journalisme. Ils avaient compris que cette menace ne me faisait pas reculer.
En revanche, j’avais peur qu’une de mes filles paie les conséquences de mon travail. Je pouvais accepter la répression contre moi. Je ne voulais pas qu’elles en paient le prix.»
Comment avez-vous pu partir alors que vous étiez interdite de sortie du territoire?
Luz Escobar: «Cette interdiction remontait à la fin de 2018 ou au début de 2019. On m’avait d’abord expliqué que je faisais l’objet d’une enquête.
J’ai écrit au parquet, qui m’a répondu qu’aucune enquête ne me concernait. Avec cette réponse, je suis retournée à l’immigration. Cela n’a rien changé.
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Lorsque j’ai décidé de partir, j’ai demandé à rencontrer un responsable de la Sécurité de l’État. Je lui ai expliqué que je souhaitais m’installer à l’étranger avec ma famille, pas faire un voyage puis revenir. Il m’a répondu que, dans ce cas, je pouvais partir.
J’ai ensuite reçu le prix international de journalisme du quotidien El Mundo, dans la catégorie liberté de la presse. Leur aide a permis d’organiser notre venue en Espagne. À notre arrivée, en 2022, j’ai demandé l’asile politique. Je viens de l’obtenir, après quatre ans d’attente.»
Vous souhaitiez pourtant rester à Cuba?
Luz Escobar: «Oui. Ce départ n’est pas ce que j’aurais choisi. Je voulais vivre à Cuba. Aujourd’hui encore, si vous me demandez où je voudrais vivre dans un monde idéal, je réponds: dans mon pays.
Mais ce monde idéal n’existe pas. Je n’avais pas de problème à assumer les conséquences de mon travail. Je ne voulais simplement pas les imposer à mes enfants.»
Les médias occidentaux comprennent-ils ce qui se passe à Cuba?
Luz Escobar: «Dans l’ensemble, ils sont très perdus. Pendant des années, ils ont repris le récit du régime: les pauvres Cubains souffriraient à cause de l’embargo.
Beaucoup ne se sont intéressés à la dégradation de la situation que lorsque Donald Trump a renforcé la pression.
Or, le désastre n’a pas commencé en janvier 2026. La situation empirait depuis longtemps, particulièrement depuis 2019.
Le président cubain Miguel Díaz-Canel lors des célébrations du 73e anniversaire de l’assaut contre la caserne Moncada, à Pinar del Río, le 26 juillet 2026. Photo: Yamil LAGE / AFP.
Les médias internationaux ont ignoré cette réalité pendant des années. Puis ils se sont mis à la raconter dans le langage de l’anti-impérialisme ou de l’opposition à Trump, sans assez d’empathie pour ce que dénoncent les Cubains.»
Cette incompréhension dépasse-t-elle les médias?
Luz Escobar: «Oui. Chez beaucoup d’Européens que j’ai rencontrés, il reste cette idée que Cuba possède un bon système de santé et une bonne éducation. On nous dit presque de ne pas trop nous plaindre.
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À gauche, ce filtre est encore plus fort: une vision romantique et idéalisée de la révolution, nourrie par le récit de Fidel Castro. Certaines personnes continuent d’en faire la base de leur idéal de société.
Elles ne vous écoutent pas lorsque vous expliquez qu’il n’y a pas de transports, pas d’eau, pas d’électricité, pas de nourriture. Imaginez-vous au Canada, sans courant pendant 36 heures, puis avec une seule heure d’électricité. Vous ouvrez le robinet: rien. Vous allez au marché : rien. Comment vivez-vous?»
Vous ne pensez pas qu’une levée de l’embargo améliorerait la situation?
Luz Escobar: «Le régime peut commercer avec d’autres pays. Le problème, c’est qu’il manque d’argent parce qu’il ne produit pas. Il entrave les Cubains qui devraient pouvoir produire, parce qu’il veut maintenir le contrôle de l’entreprise étatique socialiste.
Pendant ce temps, le régime castriste investit dans l’immobilier et les hôtels de luxe, alors que les gens ont faim et que les hôpitaux et les écoles manquent de moyens.
Si l’embargo était levé, je pense qu’ils continueraient avec la même inefficacité et chercheraient une autre justification. Ils ont toujours attribué leurs échecs à un élément extérieur.»
Que diriez-vous aux Canadiens, notamment aux artistes qui continuent de défendre le régime?
Luz Escobar: «De regarder la vie des Cubains avec honnêteté et empathie. Imaginez que vous vous réveilliez au Canada et qu’une seule presse, une seule télévision et un seul parti soient autorisés.
Quel rapport entre l’embargo et la répression des opposants? Entre l’embargo et l’interdiction d’une presse libre ou d’autres partis politiques?
Pourquoi défendre chez nous une organisation de la société que vous n’accepteriez jamais dans votre propre pays? Un Canadien n’accepterait pas qu’on interdise les voix différentes, qu’une seule voix soit permise.
Je demande simplement un peu d’empathie. J’essaie moi-même d’écouter les autres en me mettant à leur place. Quand on y parvient, on comprend déjà un peu mieux la réalité qu’ils nous racontent.»












