Le Canada doit-il se préparer à faire la guerre sans les États-Unis?

Le premier ministre du Canada, Mark Carney, au Parlement européen, le 17 septembre 2026. Photo: page Facebook officielle de Mark Carney.

Jeudi le 29 octobre 2026, à 10:00

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Le Canada doit-il se préparer à faire la guerre sans les États-Unis?
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Le Canada devrait-il défendre l’Europe si les États-Unis s’en retirent? Pour le chercheur indépendant Antoine St-Denis, la priorité devrait être la sécurité du continent plutôt que de nouvelles guerres outre-Atlantique.

 

Justin Massie, professeur de science politique à l’UQAM, et Philippe Lagassé, professeur d’affaires internationales à l’Université Carleton, ont publié récemment un remarquable rapport sur l’autonomie stratégique du Canada.

 

Leur travail est rigoureux et, surtout, ambitieux. Il mérite d’être lu attentivement. Il apporte une contribution précieuse à un débat trop souvent réduit à des slogans sur notre dépendance envers les États-Unis.

 

Pourtant, je suis en profond désaccord avec plusieurs de leurs conclusions. Non pas parce que leur raisonnement serait défaillant, mais parce que nous ne partageons pas les mêmes prémisses.

 

À vrai dire, si j’acceptais leur définition des intérêts vitaux du Canada, j’arriverais probablement à des conclusions assez semblables aux leurs.

 

Notre divergence est donc plus fondamentale que stratégique, raison pour laquelle je crois qu’elle vaut la peine d’être explicitée dans les pages de ce journal. Notre divergence est prépolitique: elle concerne notre conception de la place du Canada et du Québec dans le monde.

 

Pourquoi défendre l’Europe?

 

Ma lecture de notre histoire militaire est peu orthodoxe. Je considère que la participation du Canada à la Première Guerre mondiale ne répondait à aucun intérêt vital canadien. Je crois que les opposants à la conscription avaient vu juste.

 

On peut bien sûr admirer le courage de nos soldats en lisant par exemple le récit passionnant du jeune volontaire Olivar Asselin, enrôlé en 1915, mais sans souscrire aux décisions politiques qui les ont conduits sur les champs de bataille européens.

 

Pourquoi le Canada devrait-il se préparer à mener, sans les Américains, des guerres européennes auxquelles ces derniers auraient choisi de ne pas participer?

 

Cette conviction historique éclaire ma position actuelle. Je ne considère pas que la défense du territoire de nations extracontinentales constitue, en soi, un intérêt vital du Canada.

 

Massie et Lagassé soutiennent le contraire. Ils placent la défense de l’intégrité territoriale des alliés au même rang que celle du Canada. Ils craignent particulièrement qu’un désengagement américain en Europe oblige le Canada à poursuivre ses engagements militaires sans le soutien de Washington. 

 

Dès lors, leurs recommandations sont cohérentes. Ils proposent de développer des capacités de commandement autonomes, de diversifier les approvisionnements militaires, de renforcer les forces expéditionnaires et d’acquérir des moyens souverains de frappe en profondeur, et ce, à grand coût monétaire et politique.

 

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Cher lecteur, posez-vous la question vous-même: pourquoi le Canada devrait-il se préparer à mener, sans les Américains, des guerres européennes auxquelles ces derniers auraient choisi de ne pas participer?

 

Tentez d’imaginer le scénario et ses conséquences. C’est facile, nous l’avons déjà vécu collectivement il y a plus de cent ans durant la Première Guerre mondiale. 

 

Le Canada engouffrait alors le meilleur de sa jeunesse dans les tranchées d’une Europe lointaine, au service d’un Empire britannique dans lequel nous n’étions encore qu’un dominion, sans véritable autonomie en matière de politique étrangère.

 

Mais rappelons-nous que c’était une autre époque. Le Canada pouvait contribuer à l’effort de guerre de l’Empire britannique précisément parce qu’il s’inscrivait dans ses réseaux logistiques et ses infrastructures. Rien de comparable n’existe aujourd’hui en Europe.

 

Les États européens disposent de ressources militaires et économiques fort respectables, j’en conviens. Mais ils demeurent des entités vassalisées à l’hégémon occidental, les États-Unis d’Amérique, que la Maison-Blanche soit contrôlée par l’équipe bleue ou l’équipe rouge.

 

Et souvenons-nous que la question n’est pas théorique. L’Europe a la fâcheuse habitude de s’embraser périodiquement.

 

Certes, la sécurité européenne nous importe. Les Européens sont nos partenaires, et même nos amis. Leur prospérité contribue à la nôtre. Mais cela ne signifie pas que leurs frontières doivent être défendues au prix de sacrifices canadiens comparables à ceux que nous consentirions pour protéger notre propre territoire ou celui d’un allié continental. Intérêt important n’est pas synonyme d’intérêt vital.

 

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Les auteurs voient également dans l’Europe un contrepoids nécessaire à l’influence américaine. C’est notre seconde divergence. Elle est profonde. Je ne considère pas notre appartenance à l’espace nord-américain comme une dépendance dont il faudrait nous émanciper. Notre géographie est une réalité stratégique, mais aussi une extraordinaire occasion de prospérité.

 

Priorité à notre continent

 

Un bout de continent, deux systèmes. Cette formule résume ma vision des relations canado-américaines.

 

Deux pays souverains, mais profondément intégrés sur les plans économique, industriel et sécuritaire. La Colombie-Britannique partage naturellement ses intérêts avec la Cascadie, les Prairies avec les Grandes Plaines, l’Ontario avec les Grands Lacs, le Québec et les Maritimes avec le Nord-Est américain. 

 

Cette intégration régionale doit être approfondie, non considérée comme une faiblesse à compenser par des alliances lointaines.

 

Notre véritable risque stratégique majeur me semble d’ailleurs moins être une confrontation militaire directe avec la Russie qu’une crise sociale ou politique profonde aux États-Unis.

 

Dans un tel scénario, le Canada devrait être un pôle de stabilité au nord de la frontière, capable de maintenir ses institutions, son approvisionnement énergétique, ses communications, ses infrastructures et sa sécurité, tout en contribuant à la résilience des régions américaines voisines.

 

Je me hasarderais à proposer quelques pistes. D’abord, renforcer notre intégration aux chaînes d’approvisionnement militaires continentales dans des secteurs critiques: ceux-là où les capacités de production font défaut.

 

Pensons aux moteurs à propergol solide ou aux missiles intercepteurs, dont les stocks ont été éprouvés lors de l’affrontement avec l’Iran. Notre autonomie stratégique serait mieux servie en devenant un partenaire industriel indispensable à la défense continentale.

 

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Ensuite, développer, avec les gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre, une stratégie de résilience régionale. Le Québec dispose notamment d’importantes capacités de raffinage et de production hydroélectrique.

 

Pourquoi ne pas coordonner nos infrastructures énergétiques, diversifier nos approvisionnements et constituer des réserves stratégiques? Sans prétendre à l’autarcie, nous pourrions bâtir un ensemble régional capable d’absorber les conséquences d’une crise politique majeure aux États-Unis.

 

Les risques du réarmement

 

Cela exige une véritable autonomie nationale, mais pas nécessairement celle qu’envisagent Massie et Lagassé. Il faut reconnaître les vulnérabilités de notre interdépendance, notamment les contrôles américains sur les technologies militaires.

 

Mais une distanciation stratégique mal conçue pourrait provoquer une spirale de méfiance avec Washington et ouvrir de nouvelles possibilités d’ingérence à des puissances hostiles.

 

Je me méfie particulièrement des capacités de frappe en profondeur destinées aux conflits extracontinentaux que Massie et Lagassé préconisent. Leur acquisition crée la possibilité de leur emploi par un gouvernement imprudent, exposant éventuellement nos villes et nos infrastructures à des représailles stratégiques.

 

Avons-nous véritablement réfléchi à ce risque? Faisons-nous assez confiance au leadership civil actuel pour le doter de telles armes?

 

Au fond, Massie et Lagassé souhaitent donner au Canada les moyens de poursuivre une politique de sécurité atlantique même si Washington s’en détourne.

 

Je souhaite plutôt que nous réexaminions les fondements de cette politique et que nous nous tournions résolument vers nos partenaires états-uniens et, éventuellement, tous nos partenaires des Amériques, de la mer de Beaufort à la Terre de Feu.

 

L’autonomie stratégique commence par décider quelles guerres méritent d’être faites. Et, à mes yeux peut-être naïfs, à mon cœur probablement trop tendre, la première responsabilité du Canada demeure la paix, la prospérité et la sécurité du continent auquel il appartient.