Notre contributrice Anne-Emmanuelle Lejeune poursuit sa réflexion sur le déclin de l’école. À partir du cas belge, elle montre comment la logique budgétaire transforme l’éducation en champ d’expérimentation d’une démolition programmée.
Un rapport remis fin septembre au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles établit un diagnostic d’une brutalité glaciale: une dette de quatorze milliards d’euros, excédant les recettes annuelles, met en péril le financement des missions publiques.
L’exécutif s’est fixé pour cap à l’horizon 2029 une réduction du déficit de 300 millions d’euros, mais les experts jugent cet effort trop timoré. Ils exigent d’accélérer les économies, et c’est l’enseignement, qui absorbe plus de la moitié du budget, qui se retrouve dans la ligne de mire.
Les professeurs désignés coupables
Les propositions s’abattent avec la froideur de la comptabilité: augmenter les charges horaires dans le secondaire supérieur pour les calquer sur celles de l’inférieur, alourdir les obligations des enseignants connus pour avoir peu de corrections comme ceux d’éducation physique, artistique et musicale, réduire les détachements et prolonger la carrière active en supprimant les régimes de fin de parcours.
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Les petites classes doivent disparaître, les barèmes supérieurs de rémunération être écartés, et la réforme de la formation initiale, jugée ruineuse, être mutilée. À travers ce catalogue, c’est bien le professeur qui se voit désigné comme principal obstacle au redressement budgétaire.
Réformes en sursis
Les transformations symboliques de la profession sont elles aussi menacées. La réforme de la formation initiale des enseignants, introduite en 2023, est accusée de coûter entre un demi et un milliard d’euros par an. Les barèmes plus élevés, qui devaient valoriser les parcours longs, sont dénoncés comme un luxe insoutenable.
Même le projet de contrat à durée indéterminée pour les enseignants, voulu pour mettre fin aux permanences, est soupçonné d’alourdir encore les finances. Tout est soumis au crible de ce réalisme budgétaire devenu dogme.
Une répétition déjà vue
Cette logique n’est pas confinée à la Belgique. Le Québec et la France connaissent les mêmes glissements: on détruit l’école du savoir pour lui substituer le culte du «savoir agir», où l’immédiateté de la compétence se substitue à la lenteur de l’étude.
L’horizon n’est plus la transmission exigeante, mais la rentabilité pragmatique. Ainsi, les réformes se succèdent d’un pays à l’autre, comme si un même manuel invisible dictait les gestes de démolition.
Petit manuel de démolition scolaire
Détruire l’école n’est pas une improvisation, c’est un art raffiné. Il ne suffit pas de mal enseigner: il faut inculquer à tous que ce qui compte n’est ni le savoir, ni la vérité, ni la beauté, mais seulement le coût et le rendement.
Commencez par attaquer les enseignants. Semez la zizanie entre eux, en opposant les disciplines jugées lourdes à corriger à celles réputées légères, en récompensant la docilité et en brisant les insoumis. Dégoûtez les indomptables lettrés, ceux qui s’acharnent à transmettre la nuance, le doute, le mot juste.
Ce sont eux les plus dangereux: poussez-les à la démission, forcez-les à renoncer, broyez-les. Présentez-les tous ensuite comme des privilégiés fainéants, éternels vacanciers, réduits à tourner les pages d’un manuel.
En quelques décennies, l’école sera métamorphosée en fabrique de conformisme.
Ajoutez-y une pluie de tâches administratives: qu’ils remplissent des formulaires au lieu de corriger des copies, qu’ils comptent leurs heures au lieu de penser. Épuisez-les jusqu’à ce qu’ils oublient leur propre vocation.
Puis martyrisez les élèves par l’ennui. Stérilisez la littérature en ne gardant que des extraits insipides, réduisez l’histoire à une chronologie d’événements morts, transformez les mathématiques en épreuve d’endurance.
Faites de l’examen un absolu, du programme une camisole, du classement un dogme. Qu’ils sortent uniformes, dociles, privés de curiosité, de révolte, de désir.
Ensuite, usez de l’illusion technologique. Jouez de la contradiction: bannissez les cellulaires des classes pour mieux imposer ensuite l’ère numérique. Inondez les enseignants de discours et de formations creuses sur le digital, afin qu’ils ne songent plus à préparer leurs cours.
Vantez les applications, glorifiez les modules automatisés, encensez l’intelligence artificielle.
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Remplacez le maître par l’algorithme: il ne contredit pas, ne fatigue pas, n’interroge rien. Les enfants apprendront à cliquer plutôt qu’à penser. Le professeur deviendra surveillant, infirmier de fortune, gestionnaire de discipline, mais plus jamais passeur de savoirs.
Enfin, brandissez le couperet budgétaire. Coupez dans la chair vive et prétendez le faire pour le bien des générations futures. Fusionnez les écoles, surchargez les classes, décrétez qu’un professeur débordé équivaut à deux professeurs présents.
Appelez cela «rationalisation». Recouvrez le désastre d’un vernis de mots séduisants: égalité, innovation, efficacité, collaboration. La novlangue est votre alliée: parlez d’adaptation aux réalités contemporaines pour supprimer les humanités, vantez l’autonomie numérique pour effacer la lecture.
Ainsi, en quelques décennies, l’école sera métamorphosée en fabrique de conformisme. Les enfants n’y apprendront plus à juger, mais à obéir. On applaudira des réformes qui auront modernisé le système», alors qu’elles auront mutilé la pensée.
Les masses elles-mêmes s’en réjouiront: elles refuseront les devoirs, mépriseront l’effort, et se berceront de la sécurité de l’unanimisme, cet horizon sans débat où la liberté devient suspecte.
La servitude scolaire
L’histoire retiendra peut-être que l’école n’a pas été détruite par un coup de tonnerre, mais par une longue asphyxie, recouverte des oripeaux de la modernité.
Ceux qui auront orchestré ce processus diront qu’ils ont réformé, qu’ils ont innové, qu’ils ont démocratisé. En vérité, ils auront dressé une génération à confondre la soumission avec la paix.











