Capitulation budgétaire, linguistique et intellectuelle: au Québec en particulier, l’éducation cède à la tyrannie du nivellement par le bas.
À l’heure où le gouvernement du Québec impose au réseau collégial des compressions budgétaires d’une ampleur sans précédent, où les élèves du secondaire peinent toujours à distinguer un «a» d’un « à », la question se pose avec acuité: assistons-nous impuissants à l’effondrement programmé de notre système éducatif?
Une langue en péril, un esprit critique en berne
L’article paru dans La Presse ce 12 mai dresse un constat aussi prévisible qu’accablant: malgré des années d’enseignement, la maîtrise du français demeure catastrophique.
Plus de la moitié des élèves échouent aux critères d’orthographe et de grammaire lors de l’examen ministériel de cinquième secondaire.
Paradoxalement, ces mêmes élèves parviennent à construire des textes cohérents sur le fond. Comment expliquer ce décalage, sinon par un système qui a fini par accepter la médiocrité comme norme?
Je me souviens qu’en 2019, j’exigeais sans trembler des rédactions de 500 mots de mes élèves. Aujourd’hui, comme le souligne Luc Vaillancourt sur FB, on peine à obtenir 200 mots en trois périodes, là où l’on en produisait jadis le double. Voilà la vitesse vertigineuse à laquelle notre système éducatif s’écroule.
La solution perverse: toujours simplifier
Face à cette débâcle linguistique, quelle est la réponse proposée par certains enseignants? Simplifier encore le programme! Réduire les exigences ! Éliminer les notions jugées «trop spécialisées»!
Je m’insurge contre cette approche qui fait partie du problème, non de la solution. Que restera-t-il si l’on poursuit dans cette voie? Étudier juste l’indicatif présent pour éliminer hier et demain de la pensée, abandonner le conditionnel qui permet d’envisager l’alternative, évincer le subjonctif qui exprime le doute?
C’est un programme proprement totalitaire que l’on nous propose là, car une langue amputée engendre une pensée mutilée.
Compressions: des impacts durables
Pendant ce temps, le réseau collégial subit une saignée financière sans précédent. Dès la rentrée 2025, les cégeps devront composer avec un manque à gagner de 151 millions de dollars, conséquence d’une hausse des subventions limitée à 0,3% face à des coûts d’exploitation en augmentation de 2% à 4%.
La présidente-directrice générale de la Fédération des cégeps, Marie Montpetit, qualifie la situation d’«inquiétante», un euphémisme que je trouve presque risible tant il minimise la catastrophe en cours.
De la même auteure: École québécoise: élever par le respect ou dompter par l’interdit?
À Montréal, la directrice du Collège Ahuntsic parle d’une compression qui «dépasse toute imagination». Les services essentiels en santé mentale, en orientation, en mentorat et en soutien pédagogique, seront les premiers sacrifiés sur l’autel de l’équilibre budgétaire.
Mais que peut bien signifier cet «équilibre» quand on déséquilibre sciemment les fondements mêmes de notre éducation?
La norme comme arme silencieuse
Je perçois dans cette double dynamique de compressions — l’appauvrissement linguistique et les coupes budgétaires — les contours d’une guerre silencieuse dont parlait Machiavel : «Gouverner, c’est faire croire ; normer, c’est faire façonner.»
Nous assistons à l’établissement d’une norme de soumission volontaire, où l’exigence intellectuelle recule et où l’excellence devient suspecte.
Entre les compressions budgétaires et celles imposées à la langue, je me demande quand on acceptera que 1+1 soit égal à 3. Pourquoi pas, après tout ? Si la rigueur n’est plus de mise, pourquoi s’arrêter en si bon chemin?
Élever plutôt qu’abaisser
Je suis frappée par l’absence totale d’ambition qui caractérise notre approche collective de l’éducation. Personne au Québec — ni le politique ni certains professeurs du secondaire qui rendent secondaire la langue — ne semble envisager d’ÉLEVER le niveau.
Pourtant, c’est précisément cette langue que l’on néglige qui devrait nous rendre libres en développant l’esprit critique, la liberté d’expression et la résistance.
Je suis convaincue que le vouvoiement et la qualité de la langue sont intrinsèquement liés: ils incarnent une forme de respect — respect de l’autre et respect de la pensée. En renonçant à l’un comme à l’autre, nous consentons à une forme de familiarité désinvolte qui érode les fondements mêmes de notre culture.
Cette capitulation généralisée n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inscrit dans une logique mondiale où la norme devient une arme redoutable, façonnant insidieusement les esprits pour les rendre plus malléables, moins critiques, plus dociles.
Face à cette entreprise de démolition, je choisis la résistance par l’exigence. Renoncer à la complexité de notre langue, c’est accepter la simplification de notre pensée. Et dans un monde où les défis sont d’une complexité croissante, c’est nous condamner collectivement à l’impuissance. Et à l’IA générative?
Face à la tyrannie du nivellement par le bas, opposons la liberté du dépassement.













