Sur fond de guerre en Ukraine et de sanctions économiques inédites envers la Russie, le sommet de l’OTAN de Madrid prend fin sur une note de remilitarisation de l’Europe, d’expansion de l’Alliance et de montée des tensions avec la Russie et la Chine.
Le sommet de Madrid a été l’occasion pour l’OTAN de dévoiler son nouveau «concept stratégique», pilier qui détermine la «raison d’être» de l’Alliance et qui dresse un portrait de la situation géopolitique, des menaces et des défis auxquels l’Alliance fait face.
Fondamentalement, ce sommet semble tracer pour l’Occident les grandes lignes rouges des relations internationales de la prochaine décennie, des baltiques et de la frontière russo-finlandaise au détroit de Taïwan.
La Turquie, l’enfant terrible
Dernier membre de l’Alliance hésitant à entériner l’accession de la Suède et de la Finlande, la Turquie a finalement donné son aval à cet élargissement en échange de certaines concessions obtenues par le président turc Recep Tayyip Erdogan.
Si l’invasion de l’Ukraine par la Russie a eu l’effet de ressusciter l’Alliance atlantique qui était au bord de la «mort cérébrale» il y a peu de temps – comme l’avait soulevé le président Macron –, la Turquie d’Erdogan semble toujours restée une épine dans le pied de celle-ci.
Le président turc a qualifié sa présence au sommet de «victoire diplomatique» qu’on pourrait interpréter comme acquise aux dépens de ses alliés de l’OTAN, alors que l’ennemi tout désigné de ce sommet était évidemment la Russie.
Toutefois, ce sommet n’aura pas mis un terme à l’ambiguïté persistante autour du rôle d’une Turquie qui se sent peu appuyée par l’OTAN face aux menaces l’entourant, soit la Syrie au Sud, la Russie dans la mer Noire, ainsi que dans son rapport difficile avec la Grèce.
De plus, la Turquie a pratiquement abandonné son ambition de joindre l’Union européenne voilà quelques années en annonçant que son avenir stratégique implique un virage vers l’Orient, ce qui fait toujours planer un doute sur ses alignements profonds.
Ironiquement, la Turquie pourrait voir l’Ukraine entrer au sein de l’UE après plus d’une décennie à tenter de le faire.
Les prochains mois et l’issue de la guerre en Ukraine devraient aider à déterminer si les intérêts stratégiques de l’OTAN et de la Turquie convergent ou si, au contraire, ils s’éloignent.
La remilitarisation de l’Europe
Le sommet de Madrid a entériné ce qui, dans les faits, constitue une remilitarisation du continent, particulièrement de l’Allemagne, de la Pologne et des pays membres d’Europe de l’Est dans son ensemble.
En premier lieu, l’Alliance a annoncé qu’elle portera «bien au-dessus» de 300 000 soldats les troupes à haut niveau de préparation, un sommet depuis la fin de la guerre froide et alors qu’elle n’en possède que 40 000 présentement.
L’Allemagne a récemment annoncé un investissement de 100 milliards d’euros et une hausse permanente de son budget de défense allant au-delà du 2% du PIB requis pour les membres de l’OTAN. Un renversement majeur considérant le tabou entourant la puissance militaire dans ce pays depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Ce revirement historique de l’Allemagne survient alors que son voisin et membre de l’OTAN, la Pologne, s’est lancé dans une augmentation significative de ses capacités militaires au courant des dernières années, dans l’objectif de porter ses forces militaires à 250 000 hommes en doublant leur nombre.
De plus, la Pologne compte moderniser un équipement et des systèmes d’armes datant de l’ère soviétique.
Alors que l’accession de la Suède et la Finlande semble chose faite, les annonces multiples de réinvestissements militaires confirment la fin d’une période de léthargie ayant duré plusieurs années, laquelle avait remis en cause l’existence même de l’OTAN.
Ironiquement, si personne ne la souhaitait, la guerre en Ukraine aura donné à l’OTAN ce qui lui manquait cruellement depuis la chute du mur de Berlin: un ennemi.
L’Alliance atlantique s’étend-elle à l’océan Pacifique?
Pour la première fois de son histoire, des pays de la grande région de l’Asie-Pacifique, soit le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont participé au sommet de l’OTAN, au grand dam de la Chine.
À maintes reprises au courant des dernières années, la Chine a clairement signalé qu’un élargissement potentiel de l’OTAN en Asie-Pacifique serait perçu comme une menace directe envers sa sécurité.
La situation n’est pas sans rappeler les nombreux avertissements du Kremlin au courant des dernières années envers une accession potentielle de l’Ukraine à l’OTAN.
Cela dit, le président américain Joe Biden a déclaré que l’Alliance ne planifie pas de s’étendre en Asie.
La présence des quatre pays d’Asie et d’Océanie a tout de même permis à l’OTAN de saisir l’occasion pour déclarer que la Chine représente un «défi systémique» envers «nos intérêts, notre sécurité, nos valeurs», sans toutefois désigner ce pays comme étant un «adversaire». Ce statut pourrait rapidement changer si ce pays devait concrétiser ses ambitions envers Taïwan.
Montée des tensions
Plus de 30 ans après la chute du mur de Berlin et 20 ans de conflits asymétriques menés par les Occidentaux en Afghanistan, en Iraq et en Syrie, notamment, le sommet de l’OTAN 2022 consacre une nouvelle ère de montée des tensions et de compétition entre grandes puissances.
L’heure n’est plus aux stratégies de «nation-building» de pays en ruines, mais à la préparation aux grands conflits potentiels qui pourraient bien déterminer la structure des relations internationales du 21e siècle.











