Manifestations en France: «un processus révolutionnaire est engagé»

Des sapeurs-pompiers éteignent des poubelles incendiées dans le secteur de la place de la République, à Paris, le 18 octobre, après 22 heures, au lendemain de la manifestation. Photo: Anne-Laure Bonnel pour Libre Média.

Dimanche le 1 novembre 2026, à 12:00

Écouter l'article
Lecture audio améliorée!
Manifestations en France: «un processus révolutionnaire est engagé»
0:000:00

En France, notre grand reporter Anne-Laure Bonnel a interrogé l’ancien diplomate José Thierry Terrier en marge des récentes manifestations, qu’elle a couvertes sur le terrain. Un entretien accompagné de ses photos exclusives.

 

Ancien diplomate, José Thierry Terrier a notamment été consul général à Djeddah et conseiller à l’ambassade de France à Dublin. Aujourd’hui président du Cercle Cincinnatus, un groupe de réflexion, il analyse la crise politique française dans un entretien accordé à Libre Média.

 

Pour notre invité, la colère sociale pourrait faire de la présidentielle le point culminant de la crise plutôt que son issue. Il accuse La France insoumise (LFI) d’instrumentaliser le mécontentement et s’interroge sur la capacité du prochain président à transformer une victoire électorale en autorité politique.

 

Anne-Laure Bonnel: Nous avions évoqué ensemble les risques liés au 2 mai et le scénario d’une fin de mandat chaotique, sur lesquels vous aviez très tôt alerté: comment votre analyse évolue-t-elle depuis le 17 octobre et à la lumière du mouvement social en cours?

 

José Thierry Terrier: «Je suis forcé de constater que le scénario que j’avais envisagé dans notre précédent entretien se déroule plus rapidement que je ne l’avais anticipé.

 

Les troubles du 17 octobre ont, dans une large part, pour cause la mise en œuvre par le gouvernement d’une réponse potentiellement indigente, qui a permis les débordements.

 

À Paris, le 24 octobre, des silhouettes vêtues de noir, cagoulées et masquées, se détachent dans la fumée en fin de parcours. En marge du cortège pacifique, des individus cherchent la confrontation avec les forces de l’ordre. Photo: Anne-Laure Bonnel pour Libre Média.

 

 

Aveuglement, impréparation ou tactique délibérée? Je ne sais, mais le résultat a été au rendez-vous: des émeutes importantes, des pillages massifs, bref, une journée d’insurrection.

 

À lire aussi: France: Ivan Rioufol redoute un «confinement sécuritaire»

 

Sur le fond des choses, le scénario reste le même: un parti, LFI, s’approprie un mécontentement social largement légitime et mobilise un "lumpenprolétariat" aux motivations multiples: sentiment d’injustice, haine des forces de l’ordre et de tout ce qui porte un uniforme, rancœur ethnique et historique contre le colonialisme et, tout simplement, phénomène de masse pour piller par réflexe mafieux.

 

Des amas de déchets brûlent sur une chaussée jonchée de débris près de la place de la République, à Paris, le 18 octobre, au lendemain des manifestations. Dans le quartier, des groupes pillent des magasins. 

 

 

Ensuite, il n’y a quasiment pas besoin de déclencheur, et le rendez-vous hebdomadaire de la violence devient festif.

 

Donc, oui, cela va continuer ou, du moins, les instigateurs politiques du mouvement vont s’ingénier à le faire durer, car il entre dans une logique d’instauration d’une atmosphère de terreur jusqu’à l’échéance électorale.»

 

Votre expérience d’ancien diplomate vous a confronté à des situations de crise: quels signes vous permettraient aujourd’hui de distinguer une contestation sociale durable d’un basculement vers une crise du pouvoir?

 

José Thierry Terrier: «La question d’une possible crise de régime est au centre de la réflexion. Personnellement, et cela n’engage que moi, j’estime que la Ve République est arrivée à une sorte d’épuisement de sa logique interne. Un acte irréfléchi, la dissolution, a précipité cet épuisement des institutions.

 

Et je ne suis pas le seul à penser que nous sommes dans un "cul-de-sac" institutionnel.

 

Donc, de fait, si nous ne sommes pas dans une crise de régime, nous sommes certainement dans une incertitude de régime, et tout est possible.»

 

À l’approche de la journée de mobilisation annoncée pour le 5 novembre, dans quelle mesure envisagez-vous que cette colère s’enracine jusqu’à la présidentielle de 2027 et rende les derniers mois du mandat particulièrement difficiles à gouverner?

 

José Thierry Terrier: «Le 5 novembre est annoncé comme un "big bang". Et nul doute que certains vont s’efforcer de le transformer en insurrection généralisée. Plusieurs facteurs laissent penser que cela ne sera peut-être pas aussi aisé.

 

Hier, jour de la troisième mobilisation, les participants, mais aussi les groupes violents, étaient moins nombreux. Cela tient bien entendu à la mobilisation massive des forces de l’ordre.

 

À lire aussi: Réseaux sociaux: Paris veut bloquer les appels aux violences

 

De surcroît, comme pendant l’épisode des gilets jaunes, les citoyens lambda commencent à être indisposés par les débordements.

 

Enfin, et c’est capital, maintenir une telle mobilisation pendant six mois, semaine après semaine, n’est pas si facile, surtout quand il y a moins de magasins à piller.

 

Cela dit, cette difficulté à "durer" s’applique aussi aux forces de l’ordre.»

 

Vous avez placé le 2 mai au cœur de votre réflexion: pourquoi cette date cristallise-t-elle, selon vous, le risque d’un entre-deux-tours marqué par les violences et l’incertitude politique?

 

José Thierry Terrier: «Pour reprendre la métaphore que j’ai utilisée: le briquet est allumé et l’essence commence à sortir du jerrican.

 

À tout processus, il faut un climax, et je continue de penser qu’il se situera le 1er mai et pèsera donc sur le scrutin du lendemain. Vous avez d’ailleurs noté que je n’étais pas le seul à le penser.

 

Des barricades et des feux entravent la circulation près de la rue Saint-Denis, à Paris, le 17 octobre. Sous une épaisse fumée noire, les drapeaux tricolores côtoient les flammes tandis que certains filment la scène, dans une atmosphère à la fois festive et émeutière. 

 

Alors, que faire? La démission, le plus rapidement possible, du président de la République et l’accélération du processus électoral me paraissent la meilleure solution. À défaut, le chef de l’État n’aura plus qu’une arme constitutionnelle à sa disposition: l’article 16.»

 

À la lumière de votre parcours diplomatique, de quelles marges de manœuvre disposerait le prochain président si son élection ne suffisait à rétablir ni la confiance ni le calme dans le pays?

 

José Thierry Terrier: «Le prochain président aura les plus grandes difficultés à gouverner. Quel qu’il ou elle soit, il sera confronté, dès le premier jour de son mandat, aux troubles dans la rue. Qu’en sera-t-il alors de sa légitimité?

 

Tout repose, pour l’avenir, sur la personnalité du vainqueur des élections. Un processus révolutionnaire est engagé, s’y opposer exige des qualités humaines peu communes.»