En Iran, la militante laïque Mandana Javan a grandi sous le voile obligatoire et la peur des châtiments. Voir de plus en plus de fillettes voilées au Québec ravive chez elle le souvenir d’une enfance confisquée. Témoignage.
Chaque matin, au Québec, particulièrement dans les grandes villes, on peut voir dans nos écoles, nos parcs et nos transports publics de très jeunes filles, parfois âgées de cinq, six ou sept ans, porter le hijab.
Certaines ne savent même pas encore nouer leurs lacets, mais elles ont déjà appris à couvrir leurs cheveux pour «préserver leur pudeur».
Ce spectacle, que l’on finit par banaliser, mérite pourtant une profonde réflexion. Comment pouvez-vous fermer les yeux au nom de la tolérance et laisser imposer à nos fillettes un uniforme de soumission?
Et vous qui gardez le silence, vous, la nouvelle gauche, est-ce pour ne pas perdre des voix dans certains quartiers, au risque de faire passer le bien-être des enfants au second plan?
Le croissant et le carcan
Moi, je suis née en Iran, dans un pays postrévolutionnaire férocement réislamisé par les décrets gouvernementaux et la répression. Une terre où le hijab est tombé comme une chape de plomb sur la tête des petites filles.
Je ne parle pas d’une idée abstraite, ni d’un concept sociologique comme ceux que fantasment certains chercheurs européens ou québécois bien au chaud dans leurs bureaux.
Je parle de mon enfance volée. De mes cauchemars. De ma tristesse profonde. De mes prières pour qu’Allah mette fin à ma vie. De ma peur d’enfant face à l’immensité des châtiments promis par Allah.
D’une solitude infinie face aux peines éternelles promises même à une enfant désobéissant aux prescriptions divines, pour une mèche de cheveux mal couverte, considérée comme un péché majeur et impardonnable.
Je me souviens de la première fois. J’avais six ans. On m’a emmenée chez un photographe pour l’inscription scolaire. Ils ont posé une couverture épaisse et noire sur ma tête. Une chose lourde, rêche, étrangère.
La photo, je l’ai vue pendant des années. Dans mes yeux d’enfant, on voit la terreur, la confusion, la perte. Des années plus tard, j’ai réalisé qu’à partir de ce jour-là, je n’étais déjà plus une enfant libre.
J’ai porté ce voile pendant des années. Pas à cause de mon père ni de ma mère — eux aussi étaient impuissants — mais à cause de l’école. À cause d’un État islamique qui me regardait déjà comme une pécheresse.
Voiler une fillette, c’est une décision d’adultes qui engage son corps, son esprit, son avenir.
On m’a appris à craindre Allah, et surtout les flammes de l’enfer, du seul fait d’être née fille. On me présentait comme une évidence qu’Allah se méfiait de moi avant même ma naissance et qu’il y avait beaucoup plus de femmes que d’hommes en enfer. Le moindre cheveu visible serait une offense cosmique, une transgression divine.
Chaque matin, je m’enroulais dans le tissu, l’abaya et le hijab noirs ou bleu marine, non pas comme dans un vêtement, mais comme dans un suaire.
Entre l’école et la maison
Mes parents voyaient comment ce système nous broyait lentement, mon frère et moi, mais ils ne pouvaient rien faire. Le soir, depuis mon lit, j’entendais leurs conversations dans la cuisine. Ils s’inquiétaient de nos comportements religieux et anxieux, de notre obsession des rituels.
Mon papa disait souvent à mon frère: «Tu ne vas pas devenir un mollah, quand même». Dès que je me préparais à faire la prière, ma mère devenait hystérique et commençait à se moquer de moi. J’imagine qu’elle ne voyait pas d’autre moyen de me décourager.
Mes parents m’avaient interdit de porter le hijab dans les rassemblements familiaux. Ils trouvaient le hijab d’une petite fille inacceptable. Quand j’insistais pour couvrir mes cheveux, ils me répondaient: «Tu n’es qu’une enfant.»
Mais ils ne connaissaient pas le contenu enseigné à l’école. N’ayant jamais reçu cette éducation islamique, ils ne mesuraient pas ce que nous pouvions vivre dans ce conflit de valeurs entre deux mondes incompatibles.
Tout venait d’en haut, du ministère de l’Éducation islamique. L’endoctrinement commençait dès la petite enfance: 20 heures de cours religieux par semaine, des prières collectives obligatoires tous les midis et, chaque semaine, au moins une visite à la mosquée.
Mes parents étaient fiers de ne jamais y mettre les pieds, sauf pour les funérailles.
Jeûner, prier, trembler
Les visites obligatoires à la mosquée étaient pour moi une source de malaise. Mais ce qui me dégoûtait le plus, c’était le rituel obligatoire de l’ablution imposé à l’école.
Nos enseignantes d’éducation islamique et d’étude coranique nous surveillaient et nous indiquaient la marche à suivre, comme des agents de la police des mœurs. Les cris, les rappels à l’ordre et les humiliations nous attendaient.
On nous forçait à enlever nos souliers et nos bas. Pieds nus sur un sol sale, mouillé, dégoûtant et glacial. Les flaques d’eau stagnante, les odeurs de moisi mêlées à celles des pieds et des savons bon marché.
Des dizaines de fillettes les unes à côté des autres, les mains tremblantes, entre moqueries et rires nerveux. Il fallait frotter ses pieds, ses bras, son visage.
Je me sentais harcelée, salie, vulnérable, exposée. Ce n’était pas un geste de foi, c’était un supplice.
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Rebelle, je me suis mise à fuir la période obligatoire des ablutions précédant le dîner. Je me cachais dans les toilettes jusqu’à ce que toutes les autres aient fini. Je sortais discrètement, rejoignais les rangs et faisais semblant de prier, comme la majorité de mes amies et camarades.
Mais je vivais dans la peur constante qu’une adulte me surprenne. Je risquais de perdre des points en discipline islamique, ce qui aurait pu me coûter mon rang dans la classe. J’avais de très bons résultats et ne voulais pas passer de la première ou de la deuxième place à la quinzième.
Malgré toutes ces pressions, j’avais trouvé des échappatoires. Pendant le ramadan, je mangeais parfois avec des amies dans les toilettes. Chacune à son tour surveillait la porte.
Des enseignants d’éducation islamique y faisaient des rondes pour s’assurer que les élèves restaient de bonnes musulmanes et ne commettaient pas de péchés. Dès qu’on nous alertait de l’arrivée de celle que nous appelions l’ange de l’enfer, nous nous cachions dans les cabines.
C’était dégoûtant de manger son sandwich dans cet environnement, mais c’était mieux que la faim. C’était le seul endroit où nous pouvions manger sans risquer de compromettre notre dossier de bonnes musulmanes.
Un mois par année, c’était trop long, mais c’était la vie que la génération de nos parents avait choisie pour nous en faisant la révolution islamique.
Grandir avec la culpabilité
Toute mon enfance et mon adolescence en Iran, j’avais tellement envie d’être un garçon. Pour eux, tout cela ne commençait qu’à 15 ans. Moi, à huit ou neuf ans, j’étais déjà coupable, déjà indigne.
Déjà condamnée à ne plus jouer, à me comporter comme une adulte et, en bonne fillette musulmane, à me sacrifier pour mes frères et ma famille. Je voulais échapper à ce Dieu qui, me disait-on, m’aimait moins simplement parce que j’étais née fille.
Le hijab, pour nous, les fillettes, les filles et les adolescentes, ce n’était pas un tissu. C’était une prison. Une négation de notre droit à la joie de vivre. Il étouffait notre rire. Il nous arrachait le droit de courir, de respirer, de vivre comme des garçons, comme les autres enfants ailleurs dans le monde.
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L’éducation islamique reçue à l’école nous avait appris à avoir honte d’être des filles. Allah, le créateur, savait que j’étais prédisposée à commettre des péchés et à lui désobéir, contrairement aux garçons, présentés comme les élus et les détenteurs de ses bénédictions.
J’étais convaincue qu’Allah me haïssait. Dans mes pensées, je lui demandais: pourquoi m’as-tu créée? Qu’ai-je fait pour mériter ça?
Face à mes questions, les réponses des enseignantes des cours islamiques me donnaient le sentiment qu’Allah accordait moins de valeur aux femmes. Selon ce qu’elles nous enseignaient, il nous avait créées pour que les hommes — le père, le frère, le mari — aient quelqu’un pour les servir.
Elles les présentaient comme plus intelligents, plus forts, plus sages, et nous comme faibles, inférieures, incapables. Notre seule mission aurait été de nous sacrifier pour eux et de les servir.
Ces déclarations étaient en opposition frontale avec ce que mes parents m’inculquaient. Quel aurait été mon sort s’ils avaient cru à la même doctrine?
Et le pire, c’est que je constate le silence d’une société dite égalitaire et démocratique comme le Québec face à ce phénomène.
Et au Québec?
Aujourd’hui, quand je vois une petite fille voilée dans un pays libre, je ne vois pas un choix. Je vois une petite fille qui apprend trop tôt à se faire petite. À se taire. À se couvrir pour ne pas être «source de trouble».
Je revois mon propre reflet et je me demande: qui parlera pour elle? Qui la protégera? Qui aura le courage de dire que non, ce n’est pas acceptable?
Voiler une fillette, ce n’est ni de l’autodétermination ni un choix personnel: c’est une décision d’adultes qui engage son corps, son esprit, son avenir.
Interdire le voile aux mineures, c’est rappeler qu’un enfant n’a pas à porter les fardeaux symboliques et idéologiques des adultes. Il faut parler de ce sujet par souci de vérité et de protection de nos enfants au Québec.
Le voilement des fillettes, banalisé et défendu au nom de la liberté religieuse, constitue en réalité une atteinte grave à leur développement psychologique, affectif et social.
Le bien-être des enfants en priorité
Les études en psychologie du développement montrent que l’enfance est une période cruciale pour la construction de l’estime de soi, du rapport au corps et à l’identité. L’assignation à la pudeur sexuelle entrave l’acquisition d’une relation saine, neutre et joyeuse à son propre corps.
Selon la pédopsychiatre française Marie-Rose Moro (2002), forcer une enfant à porter le voile crée un «conflit de loyauté» entre la famille et la société et peut provoquer de l’anxiété, de la confusion identitaire et un sentiment d’injustice.
Ce décalage entre l’expérience intime et la norme imposée peut aussi engendrer un dédoublement de personnalité ou une inhibition durable.
Le port du voile isole les fillettes, volontairement ou non. Dans les cours de récréation, dans les activités sportives ou culturelles, il marque une frontière visible entre elles et leurs camarades. Il restreint la liberté de mouvement, le jeu libre et parfois même la parole.
Cette restriction contribue à une socialisation différenciée, où les petites filles voilées sont perçues — et se perçoivent — comme «autres», assignées à un rôle de réserve dès leur plus jeune âge.
Des études menées en Europe (Verkuyten et Zick, 2008; De Haan et Elbers, 2013) ont montré que les enfants voilés peuvent subir un double rejet: de la part d’une société qui n’endosse pas ce choix et de la part du milieu familial ou communautaire en cas de remise en question. Le voile devient alors un marqueur identitaire rigide, difficile, voire impossible à négocier.
En imposant le voile, on présuppose l’existence d’une sexualité chez des enfants qui n’en ont pas. Cette sexualisation par l’anticipation a été critiquée par plusieurs chercheurs.
Le pédiatre Aldo Naouri affirme que «le voile impose une conception adulte de la pudeur à un enfant, et donc une projection d’une sexualité qui n’a pas lieu d’être».
Ce glissement a des conséquences: certaines fillettes intègrent très tôt l’idée que leur corps est indécent ou que les hommes sont des prédateurs potentiels. Cela peut nuire à la confiance envers l’autre sexe et à la capacité future à établir des relations saines, affectives et égalitaires.
Les études longitudinales sur les femmes ayant porté le voile dès l’enfance sont rares, mais plusieurs enquêtes qualitatives (Benhabib, 2004; Scott, 2007; Mahmood, 2011) suggèrent une corrélation entre le port précoce du voile et certains troubles anxieux, des dépressions ou un sentiment d’infériorité intériorisé.
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L’imposition du voile peut également retarder l’accès à l’autonomie, à l’émancipation et à la capacité de faire des choix éclairés. Elle ancre l’idée que certaines décisions fondamentales, comme celle de se vêtir selon sa volonté, ne leur appartiennent pas.
À ce jour, très peu d’organismes pédiatriques se sont prononcés officiellement sur la question.
Toutefois, le Conseil de l’Europe (2017) a souligné les risques psychosociaux liés à l’imposition de symboles religieux aux enfants et a recommandé de protéger leur liberté de conscience.
Une responsabilité collective
Nous appelons les sociétés savantes de pédiatrie et de pédopsychiatrie ainsi que les ordres professionnels à se saisir de ce sujet. Il est temps que la santé mentale et le développement harmonieux des enfants priment sur les considérations idéologiques ou identitaires.
Une petite fille n’est pas un symbole. C’est un être en devenir. C’est notre devoir collectif — parents, éducateurs, professionnels de santé, décideurs politiques — de veiller à ce qu’aucune croyance, aucune tradition, aucune pression ne vienne briser cette enfance.
Le silence sur ces effets est une forme de complicité.












