Les propos de Maïté Blanchette Vézina sur les consensus scientifiques ont provoqué une controverse. Mais défendre la science, c’est aussi, voire surtout préserver le doute et le droit de questionner les fameux experts.
Daniel Lemire est professeur titulaire en informatique. Auteur de plus d'une centaine de publications arbitrées par les pairs et classé parmi les scientifiques les plus cités dans son domaine, il est également éditeur de la revue Software: Practice and Experience.
La semaine dernière, Maïté Blanchette Vézina, nouvelle leader parlementaire du Parti conservateur du Québec, a déclaré au Devoir que les 19 députés conservateurs allaient «brasser la cage» à l’Assemblée nationale, y compris en ce qui concerne les consensus scientifiques.
L'élue conservatrice a affirmé en entrevue que la science n’est pas «immuable», qu’elle évolue au fil des études et des découvertes, et que l’adhésion aux conclusions scientifiques sur le climat ne constituerait pas un minimum requis au sein du caucus.
Elle a ajouté qu’on peut débattre de tout, que catégoriser les gens entre climatosceptiques et environnementalistes n’amène pas le dialogue, et qu’il est sain que les gens se posent des questions.
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Ces propos ont immédiatement été présentés par certains comme une remise en cause de la science elle-même. Comme si interroger un consensus scientifique revenait à profaner un dogme. Or la science n’est pas un oracle.
L’épreuve des faits
La méthode scientifique consiste à tenter de falsifier des hypothèses par des expériences. Au fil de ces épreuves, nous pouvons progressivement nous rapprocher de la vérité.
Cette démarche fonctionne particulièrement bien dans les sciences naturelles et en ingénierie. Elle est plus limitée dans les domaines où les expériences rigoureuses sont difficiles à conduire.
Le véritable scientifique accepte l’incertitude et se remet constamment en question.
Mais la science est aussi une culture. La devise de la Royal Society, Nullius in verba («ne croire personne sur parole»), rappelle précisément qu’il ne faut accepter pour vérité scientifique que ce qui peut être établi par l’expérience, et jamais ce qui reposerait uniquement sur l’autorité. Le physicien et mathématicien Freeman Dyson le formulait ainsi:
«Le public a une vision déformée de la science, parce qu’on enseigne aux enfants à l’école que la science est une collection de vérités solidement établies. En réalité, la science n’est pas une collection de vérités. C’est une exploration continue des mystères.»
Le physicien Richard Feynman, prix Nobel de physique en 1965, allait plus loin encore:
«La science, c’est la croyance en l’ignorance des experts. Quand quelqu’un dit "la science enseigne ceci ou cela", il utilise le mot de manière incorrecte. La science n’enseigne rien; c’est l’expérience qui enseigne. Si on vous dit "la science a montré ceci ou cela", vous pouvez demander: "Comment la science le montre-t-elle? Comment les scientifiques l’ont-ils découvert? Comment? Quoi? Où?" Ce n’est pas “la science a montré", mais “cette expérience, cet effet, a montré". Et vous avez autant le droit que n’importe qui d’autre, après avoir entendu parler des expériences — mais soyez patient et écoutez toutes les preuves — de juger si une conclusion sensée a été atteinte.»
Les gardiens du consensus
Cette culture repose avant tout sur le doute. Le véritable scientifique accepte l’incertitude et se remet constamment en question. Or cet idéal est souvent trahi.
L’histoire des sciences est remplie de travaux rejetés précisément parce qu’ils contredisaient les critères alors dominants — ceux de Mendel, de Semmelweis ou de Wegener sur la dérive des continents. Le progrès a fréquemment exigé de contourner, et non seulement de respecter, les gardiens du consensus.
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Le philosophe des sciences Paul Feyerabend a poussé cette observation jusqu’à son terme. Dans Against Method, il écrit:
«L’unanimité d’opinion peut convenir à une Église, aux victimes apeurées ou cupides d’un mythe (ancien ou moderne), ou aux faibles et dociles partisans d’un tyran. La variété des opinions est nécessaire à la connaissance objective. Et une méthode qui encourage la variété est aussi la seule qui soit compatible avec une perspective humanitaire.»
La science n’est donc pas un processus de convergence vers une seule opinion autorisée. Un consensus large peut simplement indiquer qu’une hypothèse n’a pas encore été soumise à des tests suffisamment sévères, ou que la contestation est devenue socialement trop coûteuse.
La science ne tranche pas tout
Elle ne s’applique pas non plus à toutes choses. On ne fixe pas les prix à l’épicerie par la science; les pays communistes l’ont souvent découvert trop tard. La connaissance pertinente y est dispersée et souvent tacite.
C’est pourquoi la plupart des questions politiques qui invoquent «le consensus scientifique» — climat, santé publique, économie, éducation — comportent aussi des jugements de valeur, des arbitrages de risques et des systèmes complexes où les données restent incomplètes.
L’autorité ne suffit pas
C’est précisément un mécanisme de consensus qui s’est manifesté en réaction aux propos de madame Blanchette Vézina.
Une certaine élite, souvent éloignée d’une véritable activité scientifique, a exigé que les élus acceptent intégralement certains dogmes climatiques, dont l’une des conclusions incontestables serait qu’il ne doit pas y avoir de troisième lien à Québec.
Plusieurs commentateurs ont aussi établi un lien avec une autre élue, madame Hélie, qui a contesté la vaccination forcée de toute la population.
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Dans un cas comme dans l’autre, l’argument repose essentiellement sur l’autorité. Il y a bien peu d’expériences qui nous informent sur l’effet climatique d’un troisième lien ou sur les bénéfices pour la santé de la coercition en santé publique.
Je souhaite que les élus gardent à l’esprit les mots de Feynman: «La science, c’est la croyance en l’ignorance des experts».












