À Miami, Libre Média a rencontré la dissidente cubaine Anamely Ramos, empêchée de rentrer chez elle. Elle explique notamment comment le régime castriste provoque des crises migratoires vers les États-Unis pour s’en servir comme moyen de pression.
Historienne de l’art et figure du Mouvement San Isidro, collectif d’artistes et d’intellectuels né en 2018 pour défendre notamment la liberté artistique et la liberté d’expression à Cuba, Anamely Ramos appartient à cette génération de dissidents que le régime a poussés hors de l’île.
Voir le grand reportage de Libre Média sur «les deux Cuba»
Après un passage d’un an au Mexique, elle a été empêchée de retourner à Cuba en février 2022, alors qu’elle devait embarquer à Miami sur un vol d’American Airlines. Installée depuis aux États-Unis, elle a rencontré Libre Média dans le cadre de son grand reportage sur «les deux Cuba». Elle raconte son passage de l’enseignement à la dissidence, son exil forcé et sa vision de l’avenir de l’île.
Jérôme Blanchet-Gravel: Vous avez participé au Mouvement San Isidro. Est-ce à ce moment-là que le régime vous a identifiée comme une personne problématique?
Anamely Ramos: «En réalité, le processus a commencé plus tôt, vers 2018. Je suis allée de ma propre initiative à un atelier au Chili organisé autour des droits humains. À mon retour à Cuba, l’université où je travaillais a ouvert une procédure contre moi. J’enseignais dans une université d’art depuis douze ans.
On m’a accusée d’indiscipline administrative parce que j’étais sortie du pays sans l’autorisation de l’université, alors que j’avais organisé et financé ce voyage moi-même.
C’était surtout un prétexte pour m’expulser. J’écrivais déjà certaines choses et je partageais des idées avec mes étudiants et des collègues du milieu culturel alternatif. Cela dérangeait. Ils m’avaient identifiée comme une personne gênante et ont utilisé ce voyage pour me chasser.
Tout cela s’est produit avant mon intégration au Mouvement San Isidro. J’y ai surtout participé à partir de la fin de 2019 et durant l’année 2020, ma dernière année à Cuba.»
Comment vous êtes-vous finalement retrouvée aux États-Unis?
Anamely Ramos: «J’avais passé l’année 2021 au Mexique pour étudier au doctorat en anthropologie sociale. Je suis ensuite venue aux États-Unis pour développer un programme politico-culturel dans des universités et des centres d’art, rencontrer des responsables politiques et récupérer un prix décerné à Luis Manuel Otero Alcántara, que vous venez d’interviewer, et qui était déjà emprisonné.
Mon intention était ensuite de rentrer à Cuba pour faire du travail de terrain et essayer de voir mes amis emprisonnés, notamment Luis Manuel et le musicien Maykel Castillo Pérez.
C’est à ce moment-là qu’on m’a empêchée d’embarquer sur mon vol d’American Airlines vers Cuba. Je me suis retrouvée dans une sorte de vide migratoire. Je n’avais qu’un visa touristique aux États-Unis et certains de mes documents arrivaient à expiration.
La dissidente cubaine Anamely Ramos à Miami, le 27 juillet 2026. Libre Média.
Tous mes plans se sont écroulés d’un seul coup. J’ai dû me réinventer ici. J’ai demandé une prolongation de visa pour ne pas me retrouver en situation irrégulière. Mon intention n’avait pourtant jamais été de devenir migrante aux États-Unis.
Je voulais retourner à Cuba. J’ai même porté mon cas devant plusieurs rapporteurs des Nations unies avec l’aide de Race and Equality.»
Quelle raison officielle les autorités vous ont-elles donnée pour vous empêcher de rentrer?
Anamely Ramos: «Aucune. Elles n’ont jamais expliqué pourquoi.»
Mais vous étiez connue pour votre participation à San Isidro et aux manifestations…
Anamely Ramos: «Bien sûr. L’année 2020 a été extrêmement intense à Cuba. Nous participions constamment à des manifestations et nous étions constamment arrêtés. Le moment le plus médiatisé a été l’occupation du siège du Mouvement San Isidro, en novembre 2020.
Le régime a perdu énormément de capital politique. À l’intérieur de Cuba, les gens savent très bien qui sont les responsables du désastre national.
Les autorités ne voulaient tout simplement pas que je revienne parce qu’elles savaient que j’allais probablement poursuivre mon activisme. Il n’existait aucune raison légale de m’empêcher de rentrer. C’était totalement arbitraire et cela a été géré en coulisses avec la compagnie aérienne.»
Si vous étiez rentrée, vous auriez pu être emprisonnée. Vous étiez prête à courir ce risque?
Anamely Ramos: «Oui. À ce moment-là, mon intention était de rentrer malgré ce risque. Je crois que l’une des raisons pour lesquelles la dictature cubaine est encore au pouvoir est qu’elle a été très habile dans sa manière de contrôler la frontière. Elle ne contrôle pas seulement le récit grâce à la propagande.
Il y a évidemment la violence intérieure, la Sécurité de l’État, tout cet appareil répressif qui contrôle la vie politique et sociale, mais aussi la vie des gens.
Ici, à Miami, nous avons essayé de recréer une sorte de Cuba alternative.
Le contrôle de la frontière constitue un autre mécanisme de répression extrêmement puissant. Le régime décide qui entre et qui sort du pays. Il peut vous empêcher de partir, mais aussi vous empêcher de revenir, même en passant par des compagnies aériennes étrangères.
Je pensais donc que mon objectif devait être de rentrer et de poser cette question fondamentale: qui décide de ceux qui peuvent entrer dans le pays?
Le pays ne leur appartient pas. Il nous appartient. Nous sommes des citoyens cubains et nous avons le droit de vouloir rentrer chez nous, même si cela comporte un risque. Cette décision doit m’appartenir. Elle ne peut pas appartenir à la dictature.»
Cette émigration massive provoque également une fuite des cerveaux. Est-ce que cela affaiblit Cuba?
Anamely Ramos: «Évidemment. Des millions de Cubains vivent à l’extérieur du pays. Une grande partie de ceux qui sont partis sont des professionnels, notamment parce qu’ils ont davantage de réseaux et de possibilités pour s’intégrer ailleurs.
C’est un problème très grave, mais la responsabilité revient à la dictature. Ces professionnels ne peuvent pas obtenir un salaire digne leur permettant de vivre et ils ne peuvent pas non plus participer librement à la vie publique et civile du pays.
Partir améliore parfois la vie des personnes qui s’en vont, mais Cuba se retrouve avec de moins en moins de gens et de moins en moins de forces vives.»
Vous dites que le régime contrôle même la vie intime. Jusqu’où cela peut-il aller?
Anamely Ramos: «Pendant longtemps, les familles dont certains membres avaient quitté Cuba ont été persécutées. Il pouvait être très mal vu de maintenir des relations avec un proche parti à l’étranger.
On pouvait pratiquement être considéré comme contre-révolutionnaire simplement parce qu’on continuait à parler avec un membre de sa propre famille.
Il existe aussi des exemples plus récents. La Sécurité de l’État a déjà diffusé des photos intimes de Luis Manuel Otero Alcántara avec son compagnon pour tenter de le discréditer. La seule entreprise de télécommunications du pays, ETECSA, est elle-même contrôlée par l’État. Cela montre jusqu’où le pouvoir peut pénétrer dans la vie privée des opposants.»
Comment voyez-vous l’avenir de Cuba? Y a-t-il encore des raisons d’espérer?
Anamely Ramos: «C’est un moment extrêmement difficile. La crise humanitaire a atteint des niveaux que nous n’avions jamais vus. Même pendant la Période spéciale des années 1990, après la disparition de l’Union soviétique, nous n’avions pas connu certaines situations actuelles, notamment l’ampleur des coupures d’électricité.
À lire aussi: «Cuba traverse une crise pire que celle qui a suivi la chute de l’URSS»
Mais il y a aussi beaucoup d’espoir, parce que beaucoup de gens sentent que cela pourrait réellement être la fin. Le régime a perdu énormément de capital politique. À l’intérieur de Cuba, les gens savent très bien qui sont les responsables du désastre national.
Il existe aussi aujourd’hui une pression internationale importante. Nous sommes favorables à cette pression et nous demandons depuis longtemps qu’elle augmente.
L’État cubain utilise encore la souveraineté comme un bouclier alors qu’il retourne cette souveraineté contre ses propres citoyens.
C’est une dictature. Elle doit quitter le pouvoir pour que nous puissions reconstruire le pays, pour que ceux qui souhaitent revenir puissent le faire et pour que les Cubains vivant encore sur l’île puissent avoir une vie digne. Aujourd’hui, nous ne parlons même plus vraiment de vivre. Nous parlons de survivre.»
Pensez-vous que les États-Unis souhaitent réellement une transition démocratique à Cuba ou défendent-ils d’abord leurs propres intérêts?
Anamely Ramos: «Il faut être clair: les États-Unis sont un pays extrêmement complexe sur le plan de la politique étrangère et ils ont leurs propres intérêts. Nous avons les nôtres.
Ceux qui doivent vouloir la démocratie pour Cuba et la rechercher par tous les moyens, ce sont d’abord les Cubains. Bien sûr, nous avons besoin de l’aide des États-Unis.
Nous soutenons les sanctions et la pression exercée récemment. Nous souhaiterions même des actions plus concrètes capables de provoquer un changement de régime rapidement.
Mais nous ne pouvons pas savoir exactement ce que veulent les États-Unis. Nous regardons notamment ce qui se passe au Venezuela avec beaucoup d’inquiétude.
À lire aussi: «Les Américains veulent éviter la guerre civile au Venezuela»
Nous voulons une démocratie. Nous ne voulons pas qu’on négocie simplement avec les Castro ou qu’on se contente de réformes économiques avant une éventuelle transition.
Nous voulons un changement complet de gouvernement et nous voulons que les Cubains, notamment l’opposition, soient pris en compte dans ce qui arrivera.»
Vous pourriez même soutenir une intervention américaine?
Anamely Ramos: «Si c’est la manière de mettre fin à cette situation, oui. Les Cubains sont désespérés, surtout ceux qui vivent à l’intérieur du pays. Les manifestations n’ont pas cessé. La grande peur, aujourd’hui, n’est pas seulement qu’il se passe quelque chose: c’est qu’une fois encore, il ne se passe rien.
Nous avons déjà vu tout le bloc socialiste s’effondrer et Cuba rester exactement au même endroit. Nous ne voulons pas revivre cela.
Évidemment, personne ne souhaite mettre la population en danger et une intervention ne serait peut-être pas la solution idéale. Mais cette situation dure depuis tellement longtemps que le désespoir nous conduit à soutenir pratiquement toute action capable d’y mettre fin.»
Vous êtes historienne de l’art. Que dites-vous aux artistes occidentaux, notamment de gauche, qui continuent de soutenir à demi-mot le régime castriste?
Anamely Ramos: «Je l’ai constaté moi-même lorsque je suis allée à Montréal pour une résidence artistique. On romantise encore énormément Cuba. On continue de penser en termes de "révolution".
Mais ce n’est pas une révolution. C’est un régime autoritaire devenu une dictature totalitaire. Il contrôle même des espaces qui ne sont pas directement politiques pour empêcher la liberté d’expression et l’apparition d’espaces autonomes dans la société.
À ces personnes, je dirais: vous admirez quelque chose que vous ne connaissez pas. Ce que vous admirez représente concrètement la répression pour mon peuple. Des libertés que vous considérez comme normales dans votre pays n’existent tout simplement pas chez nous.»
Quel message souhaitez-vous finalement transmettre à ceux qui observent Cuba de l’extérieur?
Anamely Ramos: «Écoutez les Cubains. Il y a trop d’intermédiaires qui parlent de Cuba sans être cubains et sans réellement connaître ce que nous vivons. Si vous voulez nous aider, commencez par nous écouter.
Posez-vous une question très simple: pourquoi les Cubains quittent-ils leur terre? Pourquoi des gens acceptent-ils de risquer leur vie en mer ou de traverser le Darién simplement pour partir?
Les Cubains sont pourtant connus pour leur attachement extraordinaire à leur pays. Ici, à Miami, nous avons même essayé de recréer une sorte de Cuba alternative. Alors pourquoi partirions-nous si la situation n’était pas terrible?
À lire aussi: Au Venezuela, la censure du régime survit au séisme historique
Il existe parfois chez certains étrangers une attitude presque pseudocolonialiste: "Je vous admire, mais je ne vais pas vous écouter." Dans ce cas, ce n’est pas Cuba qu’ils admirent. Ils admirent l’idée de Cuba qu’ils ont déjà dans leur tête. Notre première demande est donc très simple: écoutez-nous.»













