«Les Américains veulent éviter la guerre civile au Venezuela»

Un manifestant réclame des élections libres devant l’hôtel Meliá Caracas, où se déroule le dialogue entre le gouvernement et l’opposition, le 12 août 2026. Photo: Juan BARRETO pour l’AFP.

Mercredi le 12 août 2026, à 19:30

Écouter l'article
«Les Américains veulent éviter la guerre civile au Venezuela»
0:000:00

À Caracas, le politologue Jesús Castillo Molleda observe de près la recomposition du Venezuela post-Maduro. Selon lui, le chavisme «gagne du temps» tandis que Washington privilégie avant tout la stabilité. Entrevue exclusive. 

 

Le départ de Nicolás Maduro a profondément modifié le paysage politique vénézuélien, sans entraîner pour autant la disparition du chavisme. Sous la présidente par intérim Delcy Rodríguez, ex-vice-présidente de Maduro, le courant paraît surtout engagé dans une importante recomposition.

 

Delcy Rodríguez (au centre) aux côtés d’un officier des Marines américains à La Guaira, le 27 juin 2026, dans le cadre des opérations d’aide après les violents séismes ayant frappé le Venezuela. Photo: présidence vénézuélienne/AFP.

 

 

Pour Jesús Castillo Molleda, politologue à Caracas et associé-directeur de la firme de sondage et d’analyse Polianalítica, le changement le plus spectaculaire réside dans le rapprochement entre Caracas et Washington. Ennemis historiques de la révolution bolivarienne, les États-Unis sont désormais devenus le partenaire obligé du pouvoir. 

 

«Le président est parti, pas la structure du pouvoir»

 

Pour Castillo Molleda, une erreur fondamentale a été commise après la chute de Maduro début janvier: confondre le départ d’un homme avec l’effondrement du système.

 

Beaucoup imaginaient que María Corina Machado, figure dominante de l’opposition, hériterait naturellement du pouvoir ou qu’une élection présidentielle serait rapidement organisée. Rien de cela ne s’est produit.

 

À lire aussi: Au Venezuela, la censure du régime survit au séisme historique

 

«Celui qui est parti, c’est le président, pas la structure du pouvoir», insiste le politologue au téléphone. Le chavisme demeure, selon lui, la force politique la mieux organisée du pays, avec des structures partisanes et territoriales que l’opposition ne possède pas.

 

C’est précisément ce qui aurait convaincu Washington de privilégier la stabilité plutôt qu’une rupture brutale:

 

«Les Américains ne cherchent aucunement la démocratie au Venezuela. Leur objectif principal est de maintenir un équilibre afin de préserver leurs intérêts socioéconomiques, géopolitiques et stratégiques dans le domaine énergétique».

 

Installer immédiatement María Corina Machado aurait représenté, aux yeux des Américains, un risque d’«instabilité civile», estime le chercheur. 

 

María Corina, «facteur de conflit»?

 

Castillo Molleda reconnaît pourtant que María Corina demeure «la représentante de l’opposition vénézuélienne la plus reconnue actuellement». Mais les enquêtes menées par Polianalítica montreraient, selon lui, un recul de sa popularité.

 

Le politologue vénézuélien Jesús Castillo Molleda. Courtoisie. 

 

 

Le problème serait celui des attentes déçues. Machado a incarné la promesse d’un changement rapide après Maduro; et cette promesse ne s’est pas matérialisée.

 

«Elle a vendu cette attente: "je vais arriver, je suis le changement". Rien de cela ne s’est accompli», résume-t-il. Pendant ce temps, les priorités de la population seraient beaucoup plus concrètes: «Ce que veut le Vénézuélien, à court terme, c’est une meilleure économie et des services publics dignes de ce nom.»

 

À lire aussi: Au Venezuela, la gauche chaviste divisée face à la tutelle américaine

 

Le politologue va plus loin: «María Corina est un facteur de conflit.» Son principal handicap serait organisationnel. Son parti, Vente Venezuela, n’est pas enregistré comme parti politique et doit encore s’appuyer sur d’autres organisations. 

 

Le politologue évoque même l’apparition possible d’une alternative extérieure aux partis traditionnels – «un cygne noir» –, par exemple Lorenzo Mendoza, patron du groupe Polar, qui bénéficierait, selon ses enquêtes, d’une importante sympathie populaire.

 

«Le chavisme cherche à gagner du temps»

 

Reste une contradiction spectaculaire: comment un mouvement ayant bâti une large partie de son identité sur l’anti-américanisme peut-il aujourd’hui travailler avec Washington? Pour Castillo Molleda, le chavisme a simplement choisi la survie.

 

«La gauche a son idéologie, mais elle sait aussi lorsqu’elle n’est pas en train de gagner», explique-t-il. Sa grande force serait précisément sa capacité d’adaptation. «Qu’est-ce que fait actuellement la gauche au Venezuela? Elle gagne du temps, et elle sait attendre.» Ce temps pourrait jouer en faveur de Delcy Rodríguez. 

 

Si la situation économique ou sociale s’améliore, le pouvoir pourra revendiquer ces résultats. Il pourra aussi préparer une future élection dans laquelle son objectif serait moins nécessairement de gagner que d’éviter une victoire de María Corina Machado.

 

Malgré l’emprise d'un chavisme recomposé, Castillo Molleda croit que de véritables élections finiront par avoir lieu. «Tout indique que oui, mais pas à court terme», précise-t-il.

 

Le 6 août dernier, un nouveau processus de dialogue s’est ouvert à Caracas entre le pouvoir chaviste et une délégation de l’opposition issue de l’Assemblée nationale élue en 2015, et soutenue par les États-Unis. 

 

María Corina Machado et Edmundo González Urrutia n’y participent pas. «Tant l’opposition que le gouvernement ont besoin de l’aval du gouvernement des États-Unis.»

 

Les négociations pourraient toucher le vote de la diaspora, le registre électoral, la composition de l’autorité électorale, le Tribunal suprême et même certaines règles constitutionnelles. «Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir», admet-il, mais la configuration actuelle demeure selon lui «inédite».

 

Delcy Rodríguez, future candidate de Washington?

 

L’hypothèse la plus saisissante avancée par Castillo Molleda concerne Delcy Rodríguez elle-même. Il n’exclut pas qu’elle puisse devenir, à terme, une candidate acceptable lors d’une élection présidentielle, y compris pour Washington.

 

«Ce n’est pas absurde, même si cela paraît illogique aujourd’hui: si les choses se passent bien entre le gouvernement des États-Unis et celui de Delcy Rodríguez, Delcy pourrait à l’avenir devenir une option présidentielle lors d’élections.»

 

À lire aussi: Sainz Borgo: «le Venezuela reste à ce jour une dictature meurtrière»

 

Rodríguez incarne, selon lui, la composante la plus pragmatique du chavisme. Par le passé, elle a négocié avec divers groupes économiques, participé aux discussions énergétiques, fréquenté les milieux de l’OPEP et entretenu des rapports avec des entreprises étrangères.

 

«Elle a été davantage technique que politique», dit-il. Pour notre invité, Delcy représente aujourd’hui «ce qu’il y a de plus présentable dans le chavisme». Et une éventuelle indignation internationale pèserait peu dans les calculs américains. «Les États-Unis n’en ont absolument rien à faire de ce qu’en pense l’opinion internationale», lance-t-il. «Les Américains pensent à eux-mêmes.»

 

Notre interlocuteur est catégorique: Washington ne cherche pas une démocratisation rapide, mais «la gouvernabilité et le contrôle économique au Venezuela». «Les Américains veulent éviter la guerre civile au Venezuela», poursuit-il. L’objectif serait de permettre aux différentes forces de cohabiter progressivement pour éviter l’affrontement généralisé.

 

Maduro déjà rayé de la carte?

 

Dans cette nouvelle configuration, Nicolás Maduro lui-même semble rapidement devenir une figure du passé. «Nicolás Maduro ne représente aujourd’hui aucune force politique au Venezuela», assure Castillo Molleda, tout en précisant qu’il ne dispose pas d’une enquête particulière sur son influence résiduelle auprès des militants chavistes.

 

Des proches de prisonniers politiques manifestent en faveur de leur libération devant le ministère des Affaires étrangères, à Caracas, le 7 août 2026. Photo: Federico PARRA pour l’AFP.

 

 

Dans la population générale, le basculement serait beaucoup plus clair. Selon les données de Polianalítica citées par son directeur, 96% des répondants identifient désormais Delcy Rodríguez comme la présidente du Venezuela.

 

«Le terme "présidente par intérim" est surtout utilisé dans le monde journalistique pour respecter la forme. La population dit: "la présidente". Point final.» Le pays aurait ainsi tourné la page Maduro sans avoir tourné celle du chavisme.

 

Une ouverture réelle, mais encore partielle 

 

Cette analyse vient d’un politologue qui vit et travaille toujours au Venezuela. Polianalítica possède ses bureaux à Caracas et Maracaibo et mène directement ses enquêtes sur le terrain. Cette présence lui donne accès au pays, mais impose aussi des limites qu’il reconnaît ouvertement.

 

«Je peux parler plus librement comme politologue, comme Castillo Molleda, que comme Polianalítica», explique-t-il. La firme demeure soumise aux lois vénézuéliennes sur les communications et évite certaines expressions politiquement sensibles. Le simple mot «régime», explique-t-il, peut être compris comme une accusation de dictature. «Nous avons appris à employer une terminologie permise.»

 

À lire aussi: Plan d’attaque américain contre Cuba: «une guerre psychologique»

 

Castillo Molleda estime néanmoins que l’espace politique et journalistique s’est sensiblement ouvert depuis la capture de Maduro. Davantage de radios parleraient désormais de politique, les analystes disposeraient selon lui de plus de latitude, et Machado apparaît dans des médias qui lui étaient auparavant fermés.

 

Le Venezuela entre ainsi dans une transition profondément paradoxale: Maduro est parti, mais son système subsiste en bonne partie; Washington a bouleversé le pouvoir sans le remettre à l’opposition; et le chavisme cherche désormais à survivre en négociant avec l’ennemi qui autrefois légitimait son existence.