Suite et fin de notre grand reportage dans le township d'Alexandra de Johannesburg.
Le 7 mars, le président Cyril Ramaphosa a annoncé son intention de stopper le déclin de Johannesburg en vue du G20 qui aura lieu le week-end prochain, les 22 et 23 novembre.
Lire la première partie: Afrique du Sud: l’envers du décor du G20 (1/2)
Dans la partie est d’Alexandra, une décharge sauvage sépare East Bank, quartier résidentiel du township, d’Extention 9, quartier où s’alignent des bicoques en taule. Sur cette montagne de saleté, un panneau signale qu’il est interdit de déverser des déchets et on ne sait pas si l’on doit rire ou pleurer.
«La police vend de la drogue à nos enfants»
Un grondement sourd s’en échappe. Pouvant atteindre la taille d’un chat bien nourri, les rats ternissent la réputation du township. «C’est un problème qui empire depuis des années. Aujourd’hui, ils sont plus nombreux que nous et infestent de nombreuses maisons», précise Katlego Motsoko, jeune femme native des lieux.
Selon la rumeur colportée dans le reste du pays, certains d’entre eux mangeraient des nouveau-nés, mais en vérité, il arrive qu’ils mordent des visages de bambins pendant qu’ils dorment.
Organisées par des habitants face à l’inaction politique, les chasses aux nuisibles semblent bien dérisoires. D’après certains, l’argent alloué par l’État à la dératisation du quartier serait détourné par des notables locaux.
Mmatsasi Kheyaba (à haut) et Vusi Ratshefola (en bas). Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.
Le soir, une voiture de police patrouille timidement. «De toute façon, la police vend de la drogue à nos enfants», estime Mmatsasi Kheyaba. Cet avis est largement partagé si l’on en croit une récente enquête, où trois Sud-Africains sur quatre estiment que leur police mène des activités illégales telles que du trafic de drogue.
Vusi Ratshefola, 46 ans, fut un criminel. Natif du township et «élevé par ses rues», comme il dit, il est allé en prison pour la première fois à l’âge de 14 ans pour le vol d’une voiture à Sandton.
«Les seuls qui vivaient correctement, ici, c’était les criminels. À force de voir les riches de l’autre côté de la route, j’avais envie de leur ressembler», explique-t-il aujourd’hui.
Au total, il fera trois séjours en prison pour des délits tels que le braquage d’une banque ainsi que pour avoir commis une fois le péché ultime: tuer. «C’est horrible à dire mais je l’ai fait, oui, c’était lui ou moi», nous confesse l’homme qui a passé la moitié de sa vie derrière les barreaux.
Le fléau du sida
Libéré il y a six mois pour «bonne conduite», il est sévère à l’endroit des prisons sud-africaines, «des écoles du crime où se propage le sida», dit-il, et est désormais employé dans une «taverne» du centre du township, un de ces troquets où la bière coule à flot.
Autour de nous, les clients rient ou dansent entre deux effluves de bière, une soif de vivre qui implique aussi un vrai problème d’alcoolisme.
À lire aussi: L’enfer des mines d’or illégales en Afrique du Sud
Cette addiction est encouragée par le chômage. Officiellement de 34% dans l’ensemble du pays, il pourrait y atteindre plus du double ici, malgré l’absence de chiffre officiel.
Avec les 30% de taxes sur les importations sud-africaines fixés par Donald Trump, il pourrait encore augmenter. Début octobre, le président Ramaphosa a déclaré l’«état d’urgence économique».
«La situation est encore pire qu’il y a vingt ans. Les jeunes ne travaillent pas, n’ont pas d’instruction et n’ont pas de rêves. Beaucoup de garçons boivent, fument du crack ou deviennent des criminels, et beaucoup de filles, parfois âgées de 13 ans, se prostituent ou cherchent un sugar daddy», observe Vusi Ratshefola, dont le pessimisme est partagé par Linda Twala.
«Nos jeunes se droguent et l’éducation est mauvaise. Qui va diriger ce pays?», s’alarme-t-il.
Deux passants marchent devant une décharge sauvage du township d’Alexandra. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.
En voyant des gens flirter dans le troquet, difficile de ne pas songer au sida, dont le taux est officiellement de 14% dans le pays. «La plupart des clients de ce bar sont séropositifs», nous assure Vusi Ratshefola en forme de couperet.
Un constat confirmé par Mmatsasi Kheyaba, qui estime qu’étant donné que les traitements anti-sida sont pris en charge par l’État, «beaucoup ne se protègent plus et considèrent le sida comme une maladie bénigne».
Une partie de la population ne se faisant pas dépister, la réalité du sida pourrait être bien pire que celle des chiffres officiels, en particulier dans les townships.
Des holdups en plein jour
Le soir, le long de l’avenue Vincent Tshabalala, golfeur sud-africain noir ayant remporté l’Open de France en 1976, des taudis s’alignent sur plus d’un kilomètre avec des airs de coupe-gorge.
En un rien de temps, on bascule vers les concessionnaires automobiles de Sandton et ses tours exubérantes, telles que celle de la China Construction Bank, qui rappelle que le pays est un membre fondateur des BRICS.
Du même reporter: Un «génocide» des Blancs en Afrique du Sud?
Il y a quelques mois, des coups de feu résonnaient en pleine nuit une fois par semaine dans le township.
Désormais, ils résonnent pratiquement chaque nuit et des holdups dans des restaurants, magasins ou chez des particuliers ont lieu en pleine journée. Cette dégradation de la situation fait craindre aux habitants le pire.
Les 22 et 23 novembre, le G20 se tiendra sous le triptyque «solidarité, égalité et durabilité». «Les ministres ont souligné l’importance de passer des promesses aux actes», assure le communiqué de presse officiel. Nul doute que pour concrétiser ce projet à Alex, comme l’appellent affectueusement ses habitants, un travail de titan les attend.













