L’historien Marc Simard analyse la controverse provoquée par le discours de Mark Carney à Québec et ce qu’elle révèle du rapport trouble qu’entretient le mouvement souverainiste avec l’histoire.
Pendant le deuxième et catastrophique mandat de la CAQ, Paul Saint-Pierre Plamondon a œuvré avec habileté et a réussi à ressusciter le Parti Québécois, qui caracole désormais en tête des sondages en vue des élections générales d’octobre 2026.
Une résurrection politique inattendue
PSPP a même eu le courage de dire que son gouvernement tiendrait un référendum sur la souveraineté du Québec lors d’un premier mandat.
De plus, le PQ dirigé par PSPP projette une image de sérieux qui tranche avec l’amateurisme échevelé de la CAQ.
Cette démarche claire et responsable semble plaire à une pluralité de Québécois (35-40%), ce qui, compte tenu du nombre de partis en lice, devrait accorder au PQ une victoire majoritaire.
Ces derniers temps, la plupart des citoyens semblaient penser que le parti de René Lévesque s’était enfin libéré de ses démons du passé (les lamentations sur le colonialisme britannique et sur les infamies imposées à nos ancêtres, dont la Proclamation royale de 1763, l’Acte d’union de 1840, l’AANB de 1867, le rapatriement de la Constitution de 1982, etc.) et que son projet souverainiste était résolument tourné vers l’avenir, offrant aux Québécois un avenir meilleur comme citoyens d’un pays indépendant à l’extérieur de la fédération canadienne.
Le retour de la mythistoire
Mais c’était mal connaître la bête souverainiste, qui entretient avec l’histoire une relation malsaine sinon morbide. Depuis près de deux ans déjà, des preuves que cette maladie infantile n’est pas disparue ont ressurgi.
Au mois d’avril 2024, déjà, j’avais réagi au discours de PSPP lors du Conseil national du PQ: il avait fondé son appel à la marche vers la souveraineté sur une école historique identitaire, dominante au Québec depuis François-Xavier-Garneau, que certains disciples de Clio appellent la «mythistoire».
J’écrivais alors que j’étais allergique à cette interprétation de l’histoire du Québec «à cause de ses côtés victimaire, rancunier, revanchard, aigri, et, ce qui est pire à mes yeux, téléologique, binaire, manichéen et millénariste».
Je n’étais toutefois pas trop inquiet, me disant qu’après tout, ce discours était destiné aux militants, dont il faut entretenir la flamme.
Puis, l’automne dernier, l’affaire du référendum «volé» de 1995 a fait la une des médias pendant quelques semaines, ressuscitant le sentiment de trahison et la propension à la victimisation chez les péquistes, outrés se s’être ainsi fait chiper leur pays, alors qu’ils devraient être conscients qu’un référendum gagnant, surtout avec un résultat aussi serré, n’aurait été que la première étape d’une longue et douloureuse marche au résultat incertain.
La victime historique était ressuscitée.
Maladroit, mais pas criminel
Enfin s’est produit le «scandale» du discours de Mark Carney à la citadelle de Québec. Le premier ministre du Canada a alors évoqué la bataille des Plaines d’Abraham comme un moment où le Canada a choisi l’adaptation plutôt que l’assimilation et la collaboration entre les deux peuples en présence (Français et Britanniques) plutôt que la division.
D’abord, il faut être vraiment naïf ou de mauvaise foi pour penser que le premier ministre du Canada aurait pu décrire ce moment comme le début du «colonialisme britannique», ce que PSPP lui reproche de ne pas avoir fait.
Ensuite, M. Carney a présenté une interprétation de l’histoire qui, pour ne pas être agréée par les souverainistes québécois, n’est pas non plus une page de Mein Kampf. Bien que fleurant l’angélisme, cette interprétation est celle d’une grande partie des Canadiens et même de plusieurs Québécois.
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Mais PSPP et la horde des historiens souverainistes y ont vu un crime de lèse-majesté historique, déchirant leur chemise à qui mieux mieux.
Et c’est sur ce point, qui peut sembler banal mais qui est un symbole révélateur de l’état d’esprit du mouvement souverainiste, que ce dernier continue à «s’enfarger» encore et encore, comme si ses membres n’avaient pas compris qu’ils font ainsi une erreur rédhibitoire qui contribuera à maintenir fermée la porte du paradis de l’indépendance.
L’histoire n’est pas un programme politique
En effet, la majorité des Québécois et même une certaine proportion des gens qui sont favorables à la souveraineté du Québec se foutent comme d’une guigne de la bataille des Plaines d’Abraham et de la «mythistoire».
Les injustices historiques vécues par les Canadiens français ne constituent pas un argumentaire susceptible de les faire voter «Oui».
Les Québécois veulent possiblement vivre dans un pays où les Québécois francophones constituent la majorité politique et décident de leur destinée. Mais ils veulent surtout qu’on leur dise en quoi la souveraineté améliorera leur situation, aussi bien personnelle que collective.
Une minorité de souverainistes continuent à vivre dans le passé, voient des atteintes à leur honneur et à leur identité partout et se complaisent dans la victimisation.
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De plus, même les grands thuriféraires du mouvement, pourtant des obsédés de la chose, ne comprennent pas que l’histoire n’est pas un assemblage de faits fixé une fois pour toutes, mais le produit de la mémoire collective et du travail de plusieurs générations d’historiens qui ne peut pas être emprisonné dans une interprétation rigide et téléologique.
Prenons par exemple l’histoire de la Révolution française, dans laquelle une tradition historiographique de gauche a voulu voir le prélude à une grande révolution communiste, tandis que d’autres, comme Taine, y ont vu «un phénomène pathologique enfantant des principes abstraits et s’acharnant en pure perte à les faire entrer de force dans la réalité».
La Terreur a-t-elle mené les Français au stalinisme? Et le règne de Napoléon en a-t-elle fait une nation de sujets soumis? Bien sûr que non!
Soyons clairs: l’histoire n’a pas de sens, elle n’indique pas une destination et elle ne décide pas du futur. Comme l’a écrit l’historien français Antoine Prost, «l’histoire, c’est ce que font les historiens». Et il serait souhaitable que les historiens amateurs ne se prennent pas pour des cartomanciens.













