Au Venezuela, la censure du régime survit au séisme historique

Un garçon et sa mère passent devant un immeuble effondré à la suite d'un séisme à Caracas, le 25 juin 2026. Photo: Manaure QUIINTERO pour l’AFP.

Jeudi le 2 juillet 2026, à 14:10

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Au Venezuela, la censure du régime survit au séisme historique
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De retour de La Guaira, l’une des zones les plus frappées par le séisme, le journaliste León Hernández raconte le chaos qui a suivi la catastrophe au Venezuela. Son témoignage révèle un État débordé, mais encore soucieux de contrôler l’information.

 

«La sœur d’une amie institutrice et sa nièce se sont jetées du troisième étage et ont été les seules à se sauver de l’immeuble. La jeune fille a dû être opérée d’urgence et se trouve dans un état très grave, mais elles sont vivantes.»

 

Le récit de León Hernández, journaliste et professeur de journalisme à l’Université catholique Andrés Bello (UCAB), à Caracas, dit à lui seul l’ampleur du désastre.

 

Plus de 2000 morts 

 

Selon le dernier bilan disponible, le double séisme du 24 juin a fait au moins 2295 morts et plus de 11 000 blessés au Venezuela, tandis que des dizaines de milliers de personnes demeurent portées disparues ou non localisées. Les secousses se seraient produites à 39 secondes d’écart.

 

Depuis ce tremblement de terre, León Hernández s’est déjà rendu à plusieurs reprises sur le terrain, notamment à La Guaira, l’État côtier le plus touché.

 

Le journaliste et professeur de journalisme vénézuélien León Hernández. Courtoisie. 

 

Joint par Libre Média, le chercheur décrit un drame humain, mais aussi un pays abandonné à l’improvisation, aux rumeurs et aux vieux réflexes de contrôle du régime.

 

Lui-même se trouvait chez un ami à Caracas au moment de la secousse, «en train de jouer au tennis de table». Par chance, son ami ingénieur avait construit une maison solide. Son propre appartement, situé sur une montagne, n’a pas été endommagé. 

 

Dans les premières heures, le journaliste se rend à la Protection civile, au siège de l’État Miranda, qui borde Caracas, pour tenter d’obtenir des informations. Il veut savoir si des immeubles se sont effondrés dans le secteur des Prados, dans l’est de Caracas, comme le signalent déjà des publications non officielles.

 

On lui confirme des effondrements. Rien de plus.

 

Des témoignages poignants 

 

Selon lui, il faut attendre environ 20 h pour que la présidente par intérim et protégée des États-Unis, Delcy Rodríguez, livre un premier bilan sommaire. Le ministre de l’Intérieur demande surtout de faire preuve de prudence et annonce la coupure du gaz. 

 

«Personne n’informe où les blessés sont transférés, ce que peuvent faire les personnes affectées, quels sont les numéros d’urgence. Il n’y a pas de ligne directrice publique!»

Des bâtiments détruits à la suite de deux séismes consécutifs survenus à Caraballeda, dans l'État de La Guaira au Venezuela, le 29 juin 2026. Photo: Miguel MEDINA pour l’AFP.

 

Ensuite, comme journaliste, Hernández se rend trois jours à La Guaira, où certains immeubles se sont effondrés dès les premières secondes. Le séisme a touché Caracas, La Guaira, Falcón, Aragua et Carabobo, mais La Guaira, capitale de l’État du même nom, demeure la zone la plus durement frappée. 

 

Notre interlocuteur raconte notamment le cas d’une collègue professeure de l’UCAB, surprise chez elle avec son mari et leurs deux enfants.

 

«Dès que le tremblement de terre commence, le mari saute, sort – je ne sais pas comment – et se sauve. Eux n’ont pas le temps de sortir. Ma collègue est morte sur le coup avec ses deux enfants.»

 

Des draps pour descendre

 

León Hernández rapporte aussi l’histoire d’une survivante interviewée à La Guaira. Mariée depuis peu, elle vivait depuis seulement dix jours au sixième étage des résidences Ilona, sur le boulevard du Caribe, près de la côte.

 

«Elle était couchée au moment du tremblement de terre avec son mari et, soudain, elle sent qu’elle est dans les airs. Elle sent que quelque chose la frappe au menton et, boum, elle sent qu’elle retombe sur le lit.»

 

L’immeuble de six étages, explique-t-il, semblait réduit à «deux étages et demi». Les escaliers et les sorties étaient bloqués. Le couple a alors noué des draps les uns aux autres pour improviser un mât de descente:

 

«Ils décident de fabriquer une corde de secours improvisée avec des draps noués. Le mari s’en sert pour la faire descendre jusqu’au plancher le plus proche. Puis il saute à son tour depuis l’équivalent d’un deuxième étage, se blessant aux mains et aux jambes.»

 

Un État autoritaire, mais absent

 

Dans le secteur de Caraballeda, sur le littoral de La Guaira, il dit avoir vu «au moins 18 immeubles effondrés». Mais ici aussi, plus que les ruines, c’est l’absence d’organisation publique qui le frappe:

 

«Aucun recensement des victimes et des gens affectés n’était établi. Ce que je vois, c’est beaucoup de personnel civil, avec des volontaires, qui tentent de secourir des personnes. Je n’ai pas vu de grand mouvement militaire, il n’y avait pas d’hôpitaux de campagne.»

Des secouristes transportent une personne extraite vivante des décombres d'un immeuble effondré à Caraballeda, dans l'État de La Guaira au Venezuela, le 28 juin 2026. Photo: Mauricio VALENZUELA pour l’AFP.

 

Ces hôpitaux de campagne, dit-il, ne sont apparus que plus tard, avec des équipes étrangères et, finalement, des militaires vénézuéliens.

 

Les premiers jours, les familles restaient près des immeubles, dressaient des listes à la main, identifiaient des corps comme elles le pouvaient.

 

«Les corps étaient emmenés au port de La Guaira, dans un endroit qu’on appelle les silos de La Guaira. Il y avait déjà beaucoup de corps en état avancé de décomposition, mais on n’informait pas non plus les gens de manière organisée sur la voie à suivre pour récupérer le corps de leur proche.»

 

Dans un immeuble, des listes manuscrites avaient été placées à l’entrée. Un volontaire civil est sorti et a demandé: «Quelqu’un connaît-il une personne avec un tatouage d’étoile sur le bras?» Puis quelqu’un a proposé de faire circuler la photo dans le groupe de discussion de l’immeuble.

 

Une ouverture partielle

 

Le régime a-t-il cherché à entraver les recherches de survivants pour contrôler l’information et éviter que ses failles soient pleinement révélées? À cette question, León Hernández répond avec prudence: «Oui et non.»

 

«Il faut être prudent. Oui, il y a eu des épisodes d’obstruction, mais j’ai aussi vu des moments d’ouverture. Le samedi 27 et le dimanche 28 juin, les autorités ont par exemple organisé le transport de journalistes internationaux vers la zone sinistrée. À ce moment-là, il y a bel et bien eu un accès accordé à la presse.»

 

C’est dans ce cadre que Hernández s’est rendu à La Guaira: accrédité comme journaliste international, muni d’un bracelet de presse, il a pris place dans un autobus officiel vers les zones sinistrées. 

 

Plus surprenant encore, les autorités les conduisent vers des immeubles de la mission Hugo Chávez, un ensemble résidentiel construit sous Nicolás Maduro et lourdement touché par le séisme. Le symbole aurait pu être embarrassant pour le régime, mais il n’a pas été dissimulé.


«Ils n’ont pas prétendu cacher que ces logements avaient été détruits. Ils nous ont permis l’accès et, de fait, les gens ont été très durs dans leurs critiques du gouvernement.»

 

Puis le ton change. Dès le lundi matin, les transports offerts à la presse sont suspendus. Des journalistes étrangers se présentent au point de rendez-vous sans avoir été prévenus. Hernández apprend par une source qu’il devra désormais se déplacer seul. 

 

«Tout a été très chaotique. Je crois que la catastrophe a dépassé la capacité de réponse du gouvernement», résume-t-il.

 

Les journalistes encore surveillés

 

Cette ouverture partielle n’efface pas les tentatives de contrôle. Près de l’immeuble Moisés, à San Bernardino, à Caracas, Hernández tente de filmer. Un fonctionnaire l’arrête.

 

«Tout de suite, un fonctionnaire s’est approché de moi: "Écoute, tu ne peux pas enregistrer." Je lui ai montré le bracelet et il m’a dit: "Non, c’est que le ministre a donné l’ordre qu’on ne peut pas enregistrer."»

 

Hors micro, le fonctionnaire lui explique que le ministre est fâché «parce que la presse publie beaucoup que nous ne faisons rien».

 

Hernández évoque aussi une gestion parfois partisane de l’aide. Dans certains refuges, selon lui, l’arrivée des dons est facilitée ou freinée selon l’attitude de certains fonctionnaires:

 

«C’est irrégulier, improvisé, chaotique, parfois avec des obstructions inutiles, parfois avec des interventions très mal intentionnées de certains fonctionnaires du gouvernement, mais parfois aussi avec des ouvertures pour faciliter.»


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Il refuse les conclusions trop simples. Il a vu des fonctionnaires secourir des gens, des policiers intervenir, des volontaires civils sauver des vies, et d’autres gêner les opérations par manque d’expérience.

 

La censure au milieu des décombres 

 

Reste la question des réseaux sociaux. Des ONG et une mission de l’ONU ont demandé à Caracas de débloquer les plateformes pour faciliter les recherches. Sur ce point, Hernández est catégorique:

 

«Il continue d’y avoir de la censure, il continue d’y avoir la même attitude de vouloir restreindre l’information avec des blocages de certains sites. Mon site, l’Observatoire vénézuélien des fake news, par exemple, est bloqué et continue d’être bloqué. Les gens doivent toujours utiliser un VPN pour le voir.»

 

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Les Vénézuéliens continuent malgré tout de s’informer et de se coordonner par WhatsApp, X, Instagram, TikTok, parfois Signal. WhatsApp, dit-il, est devenu un outil hybride: messagerie privée, mais aussi réseau d’alerte et presque média de quartier. «Il y a des groupes si grands qu’ils se transforment presque en médias», explique-t-il.

 

Mais cette circulation souterraine de l’information produit aussi des rumeurs, des interprétations hâtives et parfois de véritables mythes. 

 

Au Venezuela, le séisme a mis à nu un État lent, débordé et craintif, incapable de renoncer complètement au contrôle de l’information même au milieu des morts.