«Les prisons cubaines sont des camps de concentration modernes»

À Miami

Le dissident cubain José Daniel Ferrer au siège de la Fondation nationale cubano-américaine, à Miami, en juillet 2026. Photo: Libre Média.

Samedi le 19 septembre 2026, à 18:00

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«Les prisons cubaines sont des camps de concentration modernes»
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Emprisonné et torturé pour son opposition au régime communiste, José Daniel Ferrer poursuit désormais son combat depuis Miami. En grande exclusivité, le célèbre dissident cubain livre à Libre Média un témoignage saisissant.

 

Figure majeure de l’opposition cubaine et coordonnateur de l’Union patriotique de Cuba (UNPACU), José Daniel Ferrer a passé au total 12 ans derrière les barreaux.

 

Libéré puis contraint à l’exil aux États-Unis, il a rencontré Libre Média au siège de la Fondation nationale cubano-américaine, à Miami. Entretien réalisé en espagnol et traduit par Libre Média.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Pour le public francophone qui vous connaît encore peu, comment votre combat contre le régime cubain a-t-il commencé?

 

José Daniel Ferrer: «Je suis né à la campagne, dans l’est de Cuba. Mon grand-père maternel avait quitté l’Espagne pendant la guerre civile. Opposé au coup d’État de Batista, il avait collaboré avec l’armée rebelle. Lorsqu’il a compris que Fidel Castro avait trompé les Cubains en promettant une révolution démocratique avant d’imposer le communisme, il est tombé dans une terrible désillusion. Cela a accéléré sa mort.

 

J’ai donc grandi dans un foyer marqué par ce que j’appelle la grande escroquerie de Fidel Castro. À la maison, mes parents dénonçaient l’absence de libertés, la peur dans laquelle vivait la population et la dépendance envers l’Union soviétique.

 

À l’extérieur, comme l’immense majorité des Cubains, ils se taisaient. Moi, enfant, j’étais assez imprudent pour répéter à l’école ce que j’entendais chez moi. J’ai rapidement été considéré comme un problème politique.


Voir notre grand reportage sur la dissidence cubaine à Miami

 

À partir de 12 ans, je suis devenu un lecteur passionné. J’écoutais aussi clandestinement les radios étrangères sur ondes courtes. C’est ainsi que j’ai découvert l’existence de dissidents et de journalistes indépendants persécutés.

 

J’ai rejoint en 1999 le Mouvement chrétien de libération, puis participé au projet Varela, qui réclamait un référendum sur les libertés fondamentales.»

 

Comment avez-vous fini par vous retrouver en prison?

 

José Daniel Ferrer: «Lors du Printemps noir de 2003, j’ai été arrêté avec des dizaines d’autres opposants. Le prétexte était toujours le même : on nous présentait comme des agents des États-Unis.

 

Le procureur a réclamé la peine de mort contre moi. Ma famille, terrifiée, a engagé un avocat sans même me consulter. Celui-ci m’a expliqué que l’accusation la plus grave était d’avoir entretenu des liens avec les Américains.

 

Le dissident cubain José Daniel Ferrer (à gauche) et le journaliste Jérôme Blanchet-Gravel, au siège de la Fondation nationale cubano-américaine, à Miami, en juillet 2026. Photo: Libre Média.

 

 

Ces prétendus liens se résumaient à une visite à la Section des intérêts américains à La Havane, à une rencontre avec son responsable et à quelques livres reçus, dont des ouvrages d’Adam Smith.

 

J’ai répondu que si une carte professionnelle suffisait pour faire de moi un agent américain, j’étais également un agent de la Norvège, de la Pologne et de l’Espagne. Mais le régime avait besoin de l’ennemi américain pour justifier la répression.»

 

Comment se sont déroulés vos premiers jours de détention?

 

José Daniel Ferrer: «Les prisons cubaines sont des camps de concentration modernes. Après mon arrestation, j’ai d’abord passé 40 jours dans une cellule entièrement fermée, d’une saleté épouvantable, avec une chaleur et des odeurs insupportables.

 

On y avait placé un détenu de droit commun souffrant de graves problèmes mentaux. Il devait m’intimider et obtenir des renseignements. Pour rendre son rôle crédible, il frappait le mur à coups de poing; il a fini par se fracturer les doigts.

 

La police politique sait parfaitement quels criminels utiliser pour frapper, humilier ou terroriser un prisonnier politique. En échange, elle leur offre de la nourriture, des réductions de peine ou davantage de visites conjugales.

 

José Daniel Ferrer au siège de la Fondation nationale cubano-américaine, à Miami, en juillet 2026. Photo: Libre Média.

 

 

Certains sont prêts à poignarder un détenu, à lui jeter des excréments au visage ou à l’agresser sexuellement. La mission consiste à rendre la vie du prisonnier politique impossible et à le détruire psychologiquement.

 

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La corruption est généralisée. Les familles doivent fournir de l’argent, des outils ou des matériaux pour obtenir une visite. Chacun vole une partie des aliments, du directeur jusqu’aux échelons inférieurs. 

 

Le prisonnier reçoit finalement une portion minuscule d’une nourriture infecte, tandis que les détenus les plus violents accaparent ce qui reste.»

 

Pouvez-vous nous raconter l’un des moments les plus éprouvants?

 

José Daniel Ferrer: «Lorsque j’ai été transféré à l’autre bout de l’île, ma famille ignorait où je me trouvais. Je n’avais rien d’autre à manger que quelques cuillerées de riz répugnant. Quand mes proches ont enfin pu m’apporter un poulet rôti, mon organisme était si peu habitué au gras que j’ai été pris d’une violente diarrhée.

 

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En novembre 2003, j’ai organisé une protestation après que l’administration eut limité à 45 livres la nourriture qu’une famille pouvait apporter pour quatre mois.

 

On m’a enfermé pendant 46 jours dans une cellule totalement obscure. Il faisait froid, je ne portais qu’un maillot et un pantalon. Je n’ai pu me laver que cinq fois, car on ne me donnait qu’un litre et demi d’eau par jour pour tous mes besoins. Des vers sortaient du trou qui servait de toilettes et rampaient dans toute la cellule.

 

Au fil des années, j’ai subi d’autres périodes d’isolement: 84 jours dans une cellule murée et sombre, puis des séjours de 21 ou de 14 jours.

 

Chaque fois que je protestais contre une torture, une raclée ou un abus commis contre un autre détenu, on me retirait les aliments apportés par ma famille. Je me retrouvais de nouveau soumis à la faim extrême.»

 

La répression a-t-elle changé lors de vos incarcérations suivantes?

 

José Daniel Ferrer: «Oui. En 2019 et 2020, j’ai passé six mois en prison. Pendant les trois premiers mois, j’ai été frappé quotidiennement parce que je refusais de porter l’uniforme des détenus de droit commun.

 

Le régime prétend qu’il n’existe pas de prisonniers politiques à Cuba. Porter cet uniforme revenait donc à accepter son mensonge et à reconnaître que j’étais un criminel.

 

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Ils ont d’abord essayé de me l’imposer de force. Plusieurs hommes me tenaient, m’habillaient et me frappaient. Dès qu’ils me libéraient, je déchirais la chemise. Ils ont ensuite placé avec moi des criminels extrêmement violents. Certains avaient tué plusieurs personnes.

 

En dix jours, j’ai reçu neuf raclées. Ils me jetaient au sol, me donnaient des coups de pied dans l’abdomen et la poitrine, puis me forçaient à me tenir debout pour l’appel. Je leur disais que je n’avais pas commis de crime et que je ne porterais pas leur uniforme.

 

Cette détermination me vient d’abord de Dieu, mais aussi de mes lectures: L’Iliade, L’Odyssée, Don Quichotte et, plus tard, L’Homme médiocre, de José Ingenieros. Je me suis dit : je ne peux pas être médiocre dans la vie.»

 

Jusqu’où sont-ils allés pour briser votre résistance?

 

José Daniel Ferrer: «Après plusieurs jours de coups, je me suis déclaré en grève de la faim. Ils m’ont serré la gorge et bouché le nez, puis m’ont introduit un entonnoir dans la bouche pour me faire avaler du lait. Dès qu’ils m’ont lâché, je me suis fait vomir.

 

La scène la plus atroce est survenue après une visite de ma femme. Huit ou neuf hommes m’ont immobilisé par les pieds, les mains et la tête. Deux criminels m’ont serré le cou et bouché le nez.

 

José Daniel Ferrer s’exprime lors d’une conférence de presse à son arrivée à Miami, en Floride, le 13 octobre 2025. Photo: MARCO BELLO /AFP.



Lorsque j’ai ouvert la bouche pour respirer, ils y ont enfoncé brutalement un morceau de bois, blessant mes gencives et mon palais. Ils ont ensuite introduit un entonnoir fabriqué avec une bouteille de plastique et m’ont versé un litre d’une soupe qui empestait l’animal mort et la viande en décomposition.

 

Je n’avais que deux possibilités: me noyer ou laisser descendre le liquide pour pouvoir respirer. J’attendais qu’ils me libèrent pour tout vomir, mais l’ordre était clair: "S’il vomit, ramassez tout par terre et faites-lui avaler de nouveau." À cet instant, je me suis dit: soit je meurs, soit je cède. Voilà ce que recherche le totalitarisme cubain: une soumission absolue, jusque dans la cellule.»

 

À quoi pensiez-vous lorsque votre vie était directement menacée?

 

José Daniel Ferrer: «Un psychologue m’a demandé si je préférais être fusillé et laisser mes enfants orphelins plutôt que partir avec ma famille. Ma fille avait cinq ans et mon fils cinq mois. Je lui ai répondu: "C’est précisément à cause de mes enfants que je refuse de partir dans ces conditions." S’ils adoptaient un jour les valeurs que je défends, ils auraient honte d’apprendre que leur père avait cédé parce qu’on l’avait placé devant le choix suivant: l’exil ou le peloton d’exécution.

 

Je préférais qu’on leur dise: "Votre père a été tué parce qu’il n’a jamais eu peur du régime communiste." Je ne dis pas que je n’aurais jamais choisi librement de partir avec les miens. Mais à partir du moment où l’on me disait "tu pars ou on te fusille", je ne pouvais plus accepter.

 

Lorsque j’ai finalement été contraint à l’exil, j’ai refusé de quitter Cuba avant que toute ma famille soit autorisée à partir. Sinon, le régime les aurait gardés comme otages.»

 

Comment décririez-vous aujourd’hui la situation du peuple cubain?

 

José Daniel Ferrer: «Elle est terrible. La misère est extrême : pénuries de nourriture et de médicaments, effondrement des services médicaux, coupures d’électricité qui peuvent durer 20 heures ou même plusieurs jours. Cuba est une nation de plus en plus plongée dans le noir. Les personnes âgées et les enfants souffrent de malnutrition.

 

On voit des enfants très maigres vendre quelques beignets de farine dans les rues de Santiago pour aider leur famille à survivre.

 

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Pourtant, le régime ne montre aucune volonté d’engager une transition démocratique. Ses nouvelles mesures économiques ne sont qu’une pièce ajoutée à un vêtement déjà trop pourri. La solution passe nécessairement par la démocratie, le respect des droits fondamentaux et une véritable réforme économique.»

 

Quelle Cuba souhaitez-vous voir naître après la chute du régime?

 

José Daniel Ferrer: «Je suis partisan de l’indépendance et de la pleine souveraineté de Cuba. Mais le peuple cubain n’est plus souverain depuis 67 ans : le pouvoir appartient à la famille Castro. Miguel Díaz-Canel n’est qu’une marionnette.

 

Nous voulons une Cuba libre et démocratique, avec le pluralisme politique, la liberté de la presse et une économie concurrentielle, sans être subordonnés aux États-Unis ni à aucun autre pays.


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Le régime se maintient par inertie et par la terreur qu’il inspire à la population comme à ses propres militaires. Mais ses cadres intermédiaires subissent eux aussi les pannes, les pénuries et la pauvreté. 

 

Plusieurs veulent partir, et le pouvoir peine à recruter des jeunes. Lorsque le sommet s’effondrera, beaucoup accepteront de participer à la transition, parfois par patriotisme, mais le plus souvent pour des raisons matérielles.»

 

Quel regard portez-vous sur l’attitude du Canada envers les dissidents cubains?

 

José Daniel Ferrer: «La plupart des gouvernements de l’hémisphère, à l’exception des États-Unis, n’ont jamais défendu avec assez d’énergie les droits humains à Cuba.

 

Au Canada, nous avons constaté au moins une volonté de nous écouter lorsque Stephen Harper était premier ministre. Sous Justin Trudeau, il n’y avait plus aucun intérêt pour ce qui se passait dans les prisons, pour la répression ou pour les droits humains.

 

On regardait Cuba comme une île avec du soleil et de belles plages, un endroit où faire du tourisme et des affaires. C’est particulièrement pénible venant du Canada, l’une des nations les plus démocratiques et les plus développées du monde. Nous espérons qu’Ottawa changera de position.

 

Le jour où Cuba sera libre, les Cubains se souviendront des gouvernements qui les auront soutenus, mais aussi de ceux qui, jusqu’au dernier moment, auront fait passer leurs intérêts économiques avant les droits humains.»

Voir l’entrevue intégrale en vidéo.