À Cuba, «le régime pousse des prisonniers d’opinion au suicide»

À Miami

L'artiste et dissident cubain Luis Manuel Otero Alcántara à Miami. le 27 juillet 2026. Photo: Francis Denis pour Libre Média.

Jeudi le 27 août 2026, à 21:30

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À Cuba, «le régime pousse des prisonniers d’opinion au suicide»
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À Miami, Libre Média a rencontré Luis Manuel Otero Alcántara, tout juste arrivé aux États-Unis après cinq ans dans les prisons cubaines. L’artiste raconte notamment comment le régime castriste commet un «génocide» à petit feu contre son peuple.

 

Lorsque nous rencontrons Luis Manuel Otero Alcántara à Miami, l’artiste cubain vient tout juste de retrouver sa liberté. Son crime, aux yeux du régime? Avoir fait de l’art un instrument de contestation dans un pays où le pouvoir tend à tout interpréter à travers sa grille politique.

 

Luis Manuel Otero Alcántara est escorté par des membres de la police de Miami à son arrivée à l’aéroport international de Miami, le 18 juillet 2026. Photo: Giorgio VIERA pour l’AFP.

 

 

Artiste visuel et figure phare du Mouvement San Isidro pour la liberté artistique et d’expression, Luis Manuel est l’un des nouveaux visages de la dissidence cubaine. En 2022, il a été condamné à cinq ans de prison pour avoir prétendument offensé les symboles nationaux, défié l’autorité de l’État et troublé l’ordre public. Entretien.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Vous venez d’arriver à Miami après avoir passé cinq ans en prison. Pourriez-vous raconter votre histoire au public francophone?

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «Je suis un artiste visuel. Je fais de la peinture, de la sculpture et de la performance. En 2018, avec un groupe d’artistes, nous avons fondé le Mouvement San Isidro. Nous avons uni nos forces et nos talents pour que les Cubains apprennent à devenir des acteurs civiques et à lutter pour leur liberté.

 

Des figures du mouvement San Isidro. Luis Manuel Otero Alcántara est l’avant-dernier à droite. Photo d’archives.

 


Le mouvement a reçu un très bon accueil. Aujourd’hui, beaucoup de Cubains le connaissent. C’est précisément à cause de cet activisme que j’ai passé cinq ans en prison.»

 

Comment les autorités vous ont-elles traité? Avez-vous subi la torture, comme d’autres dissidents cubains?

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «Oui, bien sûr. La dictature adapte ses méthodes à chaque individu. En cinq ans, j’ai traversé plusieurs phases. Cinq ans, c’est très long. Par la pression et la torture psychologique, ils peuvent vous pousser jusqu’au suicide. Lorsqu’ils sentent que vous approchez de la limite, ils relâchent un peu la pression.

 

Cela dépend également du soutien dont vous bénéficiez à l’extérieur. Si des amis, des militants ou des institutions vous défendent, ils ne veulent pas nécessairement vous tuer, parce qu’ils risqueraient de faire de vous un martyr.

 

Voir le grand reportage de Libre Média sur «les deux Cuba»

 

Mais la violence du régime ne vise pas uniquement les prisonniers politiques. Elle s’exerce contre tous les Cubains. Dès votre enfance, vos parents vous disent: "Parle tout bas, sinon ils vont te faire disparaître." C’est l’une des premières formes de violence auxquelles vous êtes soumis.»

 

Peut-on comparer les prisons cubaines à des camps de concentration? Le dissident José Daniel Ferrer utilise cette formule. Il nous a dit que le régime utilisait aussi des détenus de droit commun pour s’en prendre aux prisonniers politiques.

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «Pour moi, ce qui les rapproche de camps de concentration, c’est leur caractère extralégal. Il suffit d’adopter une position ou un discours contraire au système pour être envoyé en prison, sans droit à la libération conditionnelle, à une réduction de peine ni aux avantages accordés aux prisonniers de droit commun.

 

Et oui, les autorités utilisent aussi des détenus ordinaires pour exercer de la violence contre nous. Je l’ai personnellement vécu à la prison de Guanajay, en périphérie de La Havane.»

 

Quelle est aujourd’hui la situation des artistes dans l’île? Certains peuvent-ils encore s’exprimer librement, comme l'écrivain Pedro Juan Gutiérrez?

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «Certains se présentent comme des artistes, mais ils s’expriment dans un cadre institutionnel où l’État contrôle entièrement le discours ainsi que les personnes qui peuvent entrer dans cet espace. Dans un quartier populaire, personne ne sait qui ils sont.

 

Pour moi, une œuvre ou un artiste devient véritablement politique lorsque son message, même très simple, rejoint la société. C’est ainsi que nous sommes devenus dangereux pour la dictature: notre travail a touché les gens.

 

Les dictatures peuvent être de droite ou de gauche: elles demeurent la pire forme d’abus contre l’être humain.

 

Dans une société qui a besoin de personnes capables d’amplifier sa voix, la population nous a vus comme des leaders et a commencé à nous suivre. 

 

Nous avons placé l’art au service des gens. Notre art n’était pas seulement destiné aux galeries et aux musées; il appartenait aussi aux gens dans la rue.»

 

À quel moment le régime a-t-il décidé que vous n’étiez plus seulement un artiste, mais également un dissident politique?

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «La police répressive est présente dans la vie de tous les Cubains. On parle de la Sécurité de l’État, du G2 ou encore de la DTI, même s’il s’agit de structures distinctes du ministère de l’Intérieur. Dès l’enfance, les Cubains apprennent à craindre ces hommes.

 

Pour moi, le tournant est survenu lors de mon premier voyage en Europe. À Madrid, j’ai présenté avec Yanelys Núñez [commissaire d’exposition et historienne de l’art cubaine, ndlr], une œuvre intitulée Musée de la dissidence à Cuba. 

 

Sur un site Internet, nous avions rassemblé les dissidents de l’histoire cubaine: du chef autochtone Hatuey à José Martí, puis de Fidel Castro jusqu’aux dissidents contemporains comme Oswaldo Payá et José Daniel Ferrer.

 

Nous voulions rappeler une chose simple: Fidel Castro lui-même a été un dissident avant de devenir un dictateur. La dissidence est quelque chose de normal, qui permet à une société d’évoluer. L’œuvre a provoqué une polémique. C’est alors que la Sécurité de l’État a frappé à ma porte et que la répression a véritablement commencé.»

 

Aviez-vous reçu des avertissements avant votre emprisonnement? Étiez-vous suivi ou menacé?

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «Oui, tout cela a duré plusieurs années. J’ai subi plus de 90 arrestations. Plus je devenais visible et plus les gens croyaient à mon discours, plus les détentions se multipliaient. Je pouvais passer un, deux ou trois jours dans une cellule. Parfois, on m’enlevait directement dans la rue.

 

Ils ont menacé ma mère, ma sœur et moi-même. Ils sont entrés chez moi et ont volé mes peintures. Puis sont survenues les manifestations du 11 juillet 2021.

 

Le Mouvement San Isidro avait largement contribué au réveil des Cubains. Le régime a expulsé plusieurs de ses membres et m’a emprisonné pendant cinq ans pour tenter d’éteindre ce feu de rébellion. Mais il ne l’a pas éteint et il ne l’éteindra jamais.»

 

D’où vous viennent cette détermination et ce courage?

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «D’abord, d’une tolérance zéro envers l’injustice. Ensuite, d’une empathie extrême pour l’être humain et d’un sentiment de responsabilité civique devant ce qui est mal.

 

Je suis né à Cuba et j’ai vu qu’un régime totalitaire et abusif comme celui qui dirige le pays ne peut avoir une seule goutte d’humanisme.»

 

Quel message adressez-vous aux artistes canadiens qui continuent d’appuyer le régime castriste ou de fermer les yeux sur sa nature?

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «Avant toute chose, ce qui existe à Cuba n’est pas un gouvernement socialiste de gauche: c’est une dictature. Point final. Qu’ils ouvrent un dictionnaire et regardent ce que signifie ce mot.

 

Je suis à la fois témoin et victime de la souffrance qu’elle inflige. Si quelqu’un croit que j’exagère, il n’a qu’à chercher mon nom sur Internet. Il verra toute la violence politique déployée contre un artiste dont le seul désir est de vivre dans un pays où les Cubains puissent être heureux et maîtres de leur avenir.

 

Luis Manuel Otero Alcántara à Miami. le 27 juillet 2026. Photo: Francis Denis pour Libre Média.

 

 

Même dans les années 1980, lorsque les Soviétiques envoyaient de la nourriture et du pétrole, la répression était gigantesque. 

 

Des Cubains ont passé vingt, vingt-sept ou trente ans en prison. On ne pouvait pas avoir les cheveux longs ni porter certains pantalons. Il y avait également les UMAP, qui étaient littéralement des camps de travail forcé.

 

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L’économie cubaine a fluctué selon les relations du régime avec ses alliés, mais la répression, elle, a toujours été là. À Cuba, il y a une dictature, point final.

 

Aujourd’hui, il y a plus de 1000 prisonniers politiques. Beaucoup sont très jeunes: ils ont 18, 19 ou 20 ans. Ils sont en prison pour le simple crime d’avoir voulu vivre dans une autre Cuba et de pouvoir choisir un autre projet politique.

 

Comment des artistes et des intellectuels peuvent-ils encore présenter cela comme la dernière utopie communiste? Ce n’est pas une utopie: c’est l’une des dernières dictatures, et il faut y mettre fin.»

 

Tout ce que vous décrivez ressemble à des méthodes fascistes.

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «En réalité, oui, ce sont des méthodes fascistes. Les extrêmes se rejoignent.»

 

Quelle Cuba souhaitez-vous voir naître? Une Cuba véritablement libre et souveraine est-elle possible?

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «L’avenir de Cuba est d’abord entre les mains des Cubains, mais nous avons besoin de l’aide des Américains, des Européens, des Canadiens et du monde entier.

 

Il y a des Cubains qui n’ont même plus d’eau potable. Ils puisent leur eau dans des trous creusés dans le sol, dans des puits. Cette eau les rend malades et des gens meurent actuellement de maladies étranges dont personne ne connaît exactement l’origine.

 

À Cuba, les gens ne peuvent plus respirer. Il n’y a plus de médicaments. Des personnes meurent de soif, de faim et de maladie. La solution n’est pas simplement d’envoyer un conteneur de médicaments: il finira par être épuisé, détourné ou revendu par le régime.

 

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Le régime, qu’est-ce que c’est au fond? Une famille corrompue, la famille Castro et celle de Díaz-Canel, qui veut vivre extrêmement bien et accumuler beaucoup d’argent pendant que 99% de la population vit dans la misère.

 

Les drogues synthétiques se répandent maintenant à La Havane. Le système d’éducation ne fonctionne plus qu’à 30%. Les enseignants n’ont ni eau ni électricité chez eux. Pourquoi iraient-ils à l’école si tout le pays ne fonctionne plus qu’à 30%?

 

Il existe aujourd’hui à Cuba une génération chaque jour plus frustrée, plus fracturée et davantage mise en pièces.

 

La Cuba que je souhaite doit apprendre la liberté, se débarrasser des stéréotypes et des esprits rigides. On peut chasser Díaz-Canel et la famille Castro demain matin; si quelqu’un ayant la même mentalité prend leur place, un autre régime s’installera.»

 

Le peuple cubain est-il prêt pour une transition?

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «Le peuple est plus que prêt: il a urgemment besoin d’une transition. Sans elle, ce sera un génocide. En réalité, un génocide est déjà en cours à Cuba, perpétré par le régime castriste.

 

On me répondra peut-être que j’exagère, puisqu’il n’y a pas de morts en masse. Pourtant, les gens meurent lentement, faute d’eau, de nourriture et de médicaments. Le régime tient neuf millions de Cubains en otage.»

 

Que répondez-vous à ceux qui attribuent toute cette misère sur l'île à l’embargo américain?

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «Pourquoi le Canada et le Mexique peuvent-ils commercer avec Cuba? Pourquoi Cuba, qui est un si petit pays, s’est-elle construit ce mythe d’un ennemi américain responsable de tout?

 

Le régime cubain ressemble à un macho patriarcal et assassin qui tient neuf millions de Cubains sous son contrôle. Plus encore: il les tient séquestrés. C’est comme un homme violent qui enferme sa famille, l’empêche de sortir et la frappe quotidiennement. La priorité est de libérer ses victimes.


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Les familles exilées envoient de l’argent à Cuba pour aider leurs proches. C’est naturel: elles veulent les sauver. Mais le régime sait que chaque dollar qui entre dans le pays finira par nourrir le système.

 

Un carton d’œufs coûte environ 3000 pesos, alors qu’un salaire peut être de 9000 pesos. On travaille donc pour trois cartons d’œufs. Qui est responsable de cette inflation? Qui récupère tous les dollars et remet aux Cubains des pesos qui ne valent rien?

 

Pourquoi continuer à déguiser une dictature en utopie de gauche et humaniste? J’ai passé cinq ans en prison pour le simple crime de faire de l’art. Si cela est de gauche, je ne veux pas en être.»

 

Luis Manuel, merci beaucoup pour votre témoignage. Vous pouvez compter sur le soutien du public de Libre Média.

 

Luis Manuel Otero Alcántara: «Non, merci à vous de nous aider et, surtout, d’amplifier nos voix. C’est extrêmement important, parce que ce qu’il y a de plus triste lorsqu’on vit sous une dictature, c’est de se sentir seul. C’est de sentir que le macho violent, le dictateur, peut agir sans que personne ne lui oppose de résistance.

 

Savoir que des gens comme vous nous soutiennent nous donne énormément de courage. Cela nous aide à poursuivre la lutte pour libérer ceux qui sont encore à l’intérieur.

 

C’est un travail collectif. Chacun apporte sa contribution pour mettre fin à la dictature cubaine, mais aussi aux autres dictatures, au Nicaragua, au Venezuela et ailleurs. Les dictatures peuvent être de droite ou de gauche: elles demeurent la pire forme d’abus contre l’être humain.

 

Nous devons continuer à nous battre, parce qu’il y a actuellement neuf millions de Cubains séquestrés qui n’ont parfois ni eau à boire ni air à respirer.»