Washington classe les cartels mexicains comme organisations terroristes, tout en laissant ses propres fabricants d’armes les approvisionner… Tandis que Mexico tente d’enrayer ce flux mortel, Donald Trump se contentera-t-il d’effets d'annonce?
«On estime qu’environ 200 000 armes traversent chaque année la frontière des États-Unis vers le Mexique», précise d’entrée de jeu Omar García-Ponce, professeur de science politique à la George Washington University, dans la capitale américaine.
«Ce marché est évalué à plus de 100 millions de dollars et près de 40% de ces armes proviennent du Texas», enchaine-t-il auprès de Libre Média.
Tensions et négociations entre Washington et Mexico
Le 3 février dernier, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a affirmé, après un échange téléphonique avec son homologue américain, que Washington prendrait des actions concrètes pour freiner le trafic d’armes entre les États-Unis et le Mexique.
La presse mexicaine y voit déjà un coup d’éclat de Donald Trump, habitué à proclamer victoire sans toujours tenir parole. De son côté, Mme Sheinbaum compte bien retourner la question des armes américaines au Mexique contre la menace de tarifs de 25% qu’il brandie.
Ce développement survient alors que Trump a récemment ajouté les cartels mexicains à la liste des entités terroristes reconnues par Washington. Un véritable paradoxe, puisque ces groupes criminels sont largement approvisionnés en armes par des fabricants… américains.
Selon Omar García-Ponce, spécialiste des organisations criminelles transnationales, ce trafic repose sur des mécanismes bien établis et une régulation inefficace, rendant son contrôle extrêmement difficile.
Du romantisme Netflix à la banalité du réel
La réalité est moins spectaculaire que les séries Netflix. Contrairement aux clichés hollywoodiens, ces armes ne sont pas envoyées en gros volumes par camions à travers le désert, mais transportées en petites quantités par des véhicules ordinaires franchissant une frontière mexicaine peu surveillée.
«C’est pratiquement impossible de vérifier chaque véhicule pour voir s’il transporte des armes», précise notre interlocuteur.
Les fabricants d’armes américaines ne traitent donc pas directement avec les cartels. Ces derniers s’approvisionnent généralement auprès de citoyens américains:
«Aux États-Unis, quelqu’un peut acheter trois ou quatre armes, voire plus, dans l’un des milliers de gun shops qui existent aux États-Unis, surtout dans les États frontaliers, et les revendre à quelqu’un qui a des liens avec le narcotrafic au Mexique».

Des cadavres jonchent les rues après une violente confrontation entre les cartels et les forces de sécurité mexicaines à Culiacán, dans l'État de Sinaloa, le 18 octobre 2019. Photo: Alfredo ESTRELLA/AFP.
Si certains États comme la Californie ou New York réglementent plus strictement la vente d’armes à feu, dans des États comme le Texas, elles restent facilement accessibles.
«Il y a environ 8000 licences délivrées au Texas pour la vente d’armes: plus de 5000 sont exclusivement pour la vente, et environ 3000 pour l’importation et la fabrication. Un grand nombre de ces licences sont accordées à des particuliers qui vendent des armes depuis leur maison ou leur garage», poursuit Omar García-Ponce.
Une politique qui contraste avec celle du Mexique, où «il est très difficile d’acheter des armes légalement. Il n’y a que deux armureries dans tout le pays et elles sont contrôlées par l’armée mexicaine. En plus, on y trouve seulement des armes de petit calibre».
Des armes de guerre accessibles à tous
Il arrive néanmoins que des armes de calibre militaire – normalement indisponibles à la vente libre aux États-Unis – se retrouvent entre les mains de membres de cartels, ou que ces derniers les exhibent lors de «défilés» à saveur de démonstration de force, comme celui organisé en juillet 2020 par le cartel de Jalisco Nouvelle Génération alors dirigé par Nemesio Oseguera Cervantes, alias El Mencho. Dans de tels cas, notre spécialiste reconnaît être face à un phénomène plus énigmatique.
Mais la législation américaine permet déjà aux cartels d’acquérir des équipements militaires sophistiqués. Certaines armes semi-automatiques disponibles à la vente légale sont équipées de «chargeurs de grande capacité», de «viseurs télescopiques» et d’«autres caractéristiques qui améliorent leur efficacité».
Armes à feu: le Mexique poursuit les États-Unis
Mexico cherche à tenir responsables les fabricants américains des violences commises avec leurs armes. En août 2021, le Mexique a intenté une action en justice contre plusieurs d’entre eux, les accusant de pratiques commerciales facilitant le trafic illégal d'armes vers le Mexique.
Après des décisions judiciaires contrastées, la Cour suprême des États-Unis a accepté en octobre 2024 d'examiner cette affaire, qui pourrait établir un précédent juridique significatif. García-Ponce reste sceptique quant à l’efficacité de cette approche:
«Je pense qu’il est très peu probable que cela ait un impact juridique… c’est très difficile que la plainte aboutisse», anticipe-t-il. «La vente est légale, et c’est un droit constitutionnel aux États-Unis que d’avoir accès aux armes. La revente illégale d’armes achetées légalement est donc difficile à proscrire et encadrer», commente-t-il.
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Un autre obstacle majeur à toute réforme est l’immense poids du lobby des armes, représenté par la toute-puissante National Rifle Association (NRA). Aux États-Unis, la régulation des armes à feu reste un sujet extrêmement sensible et politisé.
Un espoir dans la pression populaire?
La mobilisation de l’opinion publique pourrait toutefois finir par inciter Washington à renforcer la régulation, estime notre interlocuteur. «Aux États-Unis, plus de la moitié de la population est en faveur d’une régulation plus stricte de la vente d’armes, notamment à cause des fusillades de masse», constate-t-il.
Cela pourrait rapprocher les partisans mexicains et américains d’un meilleur contrôle, alors que plusieurs observateurs remettent en question la sincérité de Trump quant à sa volonté de mater pour de bon les cartels. «Historiquement, les électeurs républicains, qui sont les plus conservateurs aux États-Unis, s’opposent à toute régulation sur la vente d’armes».
Omar García-Ponce encourage le gouvernement mexicain à poursuivre ses efforts juridiques et diplomatiques pour freiner l’entrée des armes américaines. «Puisque le président Trump a déclaré qu’il allait s’intéresser à la question, il faut en profiter et continuer à insister sur l’importance d’avancer sur ce sujet», conclut-il.













