Davos, festival de vertu et d’arnaques écologiques

Un membre du personnel retouche une égratignure sur la scène avec un rouleau à peinture avant une session du Forum économique mondial, le 26 mai 2022. Photo: Fabrice Coffrini pour l’AFP.

Vendredi le 27 mai 2022, à 10:00

Rythmé par l’indécence des participants à arriver en jet privé pour prôner une croissance verte, Davos est devenu un festival de mots creux et de tartufferies, où des puissants célèbrent une «réinitialisation» d’un ordre mondial en état de fatigue. 

 

Fondé en 1971 par le professeur Klaus Schwab qui en est toujours le président, le Forum économique mondial de Davos se tenait du 23 au 26 mai cette année. 
 
«Nous avons les moyens d’améliorer l’état du monde», laisse d’abord tomber Schwab lors du discours d’inauguration de cette édition 2022. 
 
Selon ce professeur devenu une icône du «nouvel ordre mondial», pour améliorer la vie sur Terre, il faut agir «tous en tant que parties prenantes de communautés plus larges» pour servir non seulement «nos intérêts personnels», mais aussi l’humanité entière. 
 
Ce principe aux apparences altruistes préside à la grande majorité des discussions du Forum. L’élite mondiale entend donc nous convaincre qu’elle n’a pas que ses propres intérêts à cœur. Tout un défi dans un contexte de rejet de la classe politique et d’une érosion de la confiance dans les entreprises multinationales et instances supranationales.  

 

Tout vert, tout beau, tout propre 

 
Tout en restant dans les paramètres d’un certain néolibéralisme, avec un vocabulaire qui écarte toute référence à l’État-nation et à la souveraineté populaire, les leaders de Davos appellent principalement au déploiement massif des énergies renouvelables et des technologies vertes. 
 
Urgence climatique et contraintes d’approvisionnement de pétrole et de gaz obligent. 
 
Dans les dernières discussions de Davos sur le changement climatique, un discours dominant ressort: c’est celui du «techno-solutionnisme», défini comme confiance totale dans les innovations technologiques pour résoudre le casse-tête climatique. 
 
Une technologie de pointe était sur toutes les lèvres: le carbon capture ou la séquestration industrielle de dioxyde de carbone. 
 
L’un des promoteurs de cette capture directe du carbone dans l’air «pour en faire directement un produit» est nul autre que l’ex-secrétaire d’État des États-Unis sous Obama, John Kerry, leader de la First Movers Coalition, coalition d’entreprises multinationales impliquées dans les secteurs les plus polluants comme l’acier, l’aviation et le transport maritime. 
 
«C’est le futur», tranche l’Envoyé spécial pour le climat des États-Unis dans le cadre de la conférence de presse détaillant le rôle à venir de la First Movers Coalition, officiellement un partenariat entre le Forum économique mondial et le bureau de Kerry à Washington. 
 
Bien sûr, les titans du secteur de la technologie étaient aussi présents à la grande messe, exaltant les bienfaits de la capture de carbone. 
 
«Il faut une élimination durable du carbone, pour que le carbone, une fois séquestré, soit stocké pendant 1000 ans», lance quant à lui Brad Smith, vice-président de Microsoft, au même événement. 
 
Représentant 8.5 trillions de dollars américains, la coalition veut s’établir comme l’incarnation même d’un «capitalisme environnemental» poussé par la vitalité des «écopreneurs», se réjouit Marc Benioff, PDG de Salesforce, un géant mondial du logiciel de gestion client.  
 
Les intervenants du Forum de Davos et de la First Movers Coalition estiment que tout système technique doit fonctionner grâce à des ressources jugées entièrement vertes.
 
Mais tant que les moyens de transport maritime sont électriques et que le ciment et l’acier dans le domaine de la construction sont verts, la mondialisation débridée et le libre-échange généralisé peuvent continuer. 
 
«En 6 mois d’existence, des grandes entreprises investissent massivement dans un futur zéro carbone», se félicite John Kerry. «Par exemple, grâce à la coalition, DHL Express a acheté 12 avions électriques qui entreront en service d’ici 2025», déclare-t-il à Davos. 

 

Un capitalisme pas si vert que ça 

 
Dans ce meilleur des mondes, nulle intention intéressée ne peut être prêtée à ces puissants qui veulent sauver le monde. Il est vrai que la situation aurait pu être pire avec des multinationales et milliardaires qui ne reconnaissent même pas l’origine humaine dans le changement climatique. 
 
Cependant, derrière la philosophie du Forum de Davos et de sa First Movers Coalition se cachent une hypocrisie et une contradiction qui démontrent la fragilité de cet agenda mondial. 
 
Les chefs de guerre de cette coalition – parmi eux, Brad Smith, Bill Gates et Ruth Porat – sont des représentants d’un capitalisme numérique incarné par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). 
 
Malgré les promesses de croissance verte, ces multinationales de la technologie n’ont rien de très vert et le numérique n’est pas si virtuel qu’on pourrait le penser. 
 
Les infrastructures qui font tourner ces entreprises (serveur, câbles terrestres, centre de données, etc.) nécessitent de grandes quantités de métaux (argent, palladium, lithium, etc.) et de matières premières (coke de pétrole, charbon, etc.).
 
Les processus d’extraction de ces métaux et matières premières contribuent à détruire des écosystèmes en plus d’émettre une quantité non négligeable de gaz à effet de serre. Nous sommes donc encore très loin du paradis perdu retrouvé.

 

Une techno-écologie contre le peuple 

 
Sur le plan écologique, non seulement le discours de Davos réduit la planète à une communauté mondiale sans frontières ni peuples souverains, mais il réduit la protection de la planète à une gouvernance mondialisée où multilatéralisme étatique et oligopoles privés se mêlent, refusant de remettre en question l’idéologie du libre-échange à tout-va.
 
Ce mépris de la souveraineté des peuples se fait bien sûr au détriment d’une écologie d’enracinement qui serait localiste et populaire. 
 
Confrontant l’écologie technocratique et hors-sol de Davos, une écologie des territoires doit s’imposer contre l’utopie éco-digitale. Plus humaine, cette écologie doit placer l'artisanat traditionnel, les circuits courts et le localisme au cœur de son entreprise impérative de revalorisation des terroirs.

S'opposant à l'idéologie techno-solutionniste et à la mondialisation sauvage, cette écologie du quotidien, changeant fondamentalement notre relation avec le vivant, pourrait assurer une véritable protection de la nature grâce à un pouvoir local, sensible et décentralisé.