Ceuta: une guerre hybride contre l’Espagne avec l’aval des États-Unis?

Des militaires espagnols escortent des migrants vers la frontière entre Ceuta et le Maroc, dans l’enclave espagnole d’Afrique du Nord, le 1er août 2026. Photo: Henry NICHOLLS pour l’AFP.

Dimanche le 2 août 2026, à 14:35

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Ceuta: une guerre hybride contre l’Espagne avec l’aval des États-Unis?
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Selon le journaliste espagnol Javier Villamor, le Maroc mène une guerre hybride contre l’Espagne avec l’appui tacite des États-Unis et d’Israël, sur fond de lutte pour le contrôle stratégique du détroit de Gibraltar. Entretien. 

 

Pour le journaliste espagnol Javier Villamor, l’arrivée massive de migrants à Ceuta ne relève pas d’un mouvement spontané. Elle s’inscrirait dans une stratégie marocaine plus large visant à affaiblir l’Espagne et à contester sa souveraineté sur Ceuta et Melilla. 

 

Notre invité accuse également les États-Unis et Israël d’encourager indirectement les ambitions de Rabat. Une lecture géopolitique encore peu entendue dans l’espace francophone, qu’il développe dans cet entretien exclusif accordé à Libre Média.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Les images venues de Ceuta sont particulièrement frappantes. Assiste-t-on, selon vous, à un mouvement migratoire spontané ou à une opération organisée?

 

Javier Villamor: «Il s’agit évidemment d’une opération. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le Maroc utilise la pression migratoire contre l’Espagne. 

 

Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut replacer cette crise dans l’histoire des relations entre les deux pays, notamment depuis la fin du franquisme et la transition démocratique espagnole.

 

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Avant même la mort de Franco, le Maroc avait commencé à revendiquer le Sahara occidental. Cette politique a culminé avec la Marche verte de 1975, lorsque des centaines de milliers de Marocains ont été dirigés vers ce territoire. Depuis, la politique marocaine est devenue toujours plus offensive.

 

Nous sommes entrés dans la deuxième phase de l’expansionnisme marocain. 

 

L’épisode le plus récent avant la crise actuelle remonte à 2021, lorsque plusieurs milliers de personnes avaient été laissées entrer à Ceuta. Le Maroc avait alors utilisé l’immigration comme moyen de pression diplomatique sur Madrid.»

 

Quel serait précisément l’objectif de cette nouvelle opération? S’agit-il de soumettre davantage l’Espagne ou de préparer une éventuelle revendication de Ceuta et Melilla?

 

Javier Villamor: «Nous sommes entrés dans une deuxième phase de l’expansionnisme marocain. La première concernait le Sahara occidental. La seconde vise désormais Ceuta et Melilla.

 

Il faut cependant être très clair sur les mots. Le Maroc parle de "récupérer" ces deux villes, mais il n’existe rien à lui restituer. Ceuta et Melilla n’ont jamais appartenu au Maroc moderne. Elles sont espagnoles depuis plusieurs siècles, bien avant la constitution de l’État marocain actuel.

 

Derrière le conflit territorial se trouve ainsi une lutte pour le contrôle des voies maritimes. 

 

Ceuta est passée sous contrôle portugais au XVe siècle, avant de devenir espagnole. Sa présence européenne en Afrique du Nord est donc antérieure à la fin de la Reconquista et même à l’existence de la plupart des États du continent américain.

 

Le discours selon lequel ces villes seraient des territoires marocains occupés est historiquement contestable. Il s’agit avant tout d’un récit politique destiné à justifier les ambitions territoriales de Rabat. Le Maroc mène bel et bien  une guerre hybride contre l’Espagne.»

 

Vous estimez cependant que le Maroc ne pourrait pas agir seul contre l’Espagne. Pourquoi?

 

Javier Villamor: «Le Maroc s’est considérablement développé sur les plans économique, diplomatique et militaire. Mais il ne pourrait pas affronter directement l’Espagne, qui appartient à l’Union européenne et à l’OTAN, sans bénéficier du soutien ou de la tolérance d’une grande puissance.

 

Les forces de sécurité marocaines affrontent des migrants qui tentent de pénétrer dans l’enclave espagnole de Ceuta, près de Fnideq, à la frontière entre le Maroc et l’Espagne, le 31 juillet 2026. Photo: Abdel Majid BZIOUAT pour l’AFP.

 

 

À mes yeux, cette puissance est d’abord les États-Unis. En 2020, à la fin de son premier mandat, Donald Trump a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Quelques années plus tard, Pedro Sánchez a lui aussi rompu avec la position historique de l’Espagne en soutenant le plan d’autonomie proposé par Rabat.

 

Ce changement a été décidé sans véritable débat parlementaire et demeure très opaque. On ignore encore ce qui a poussé Sánchez à modifier aussi brutalement la politique espagnole sur le Sahara.

 

Le piratage présumé de téléphones gouvernementaux à l’aide du logiciel Pegasus a également alimenté les soupçons. Nous ne savons pas ce que les services marocains auraient pu obtenir, mais le gouvernement espagnol n’a jamais fourni d’explication totalement convaincante.»

 

Quels éléments vous font penser que les États-Unis, mais aussi Israël, pourraient favoriser les ambitions marocaines?

 

Javier Villamor: «Il existe d’abord une convergence stratégique très forte entre Washington, Tel-Aviv et Rabat. Le Maroc est devenu l’un des principaux partenaires des États-Unis et d’Israël en Afrique du Nord.

 

Le 16 mars, l’analyste américain Michael Rubin a publié dans la revue du Middle East Forum un article intitulé «Morocco Should Send a New Green March into Ceuta and Melilla», appelant explicitement Rabat à organiser une nouvelle opération de ce type contre les deux villes espagnoles.

 

Cela ne signifie pas qu’Israël ait lui-même organisé l’arrivée des migrants. Mon analyse est plutôt qu’un environnement diplomatique et médiatique favorable aux revendications marocaines a été créé. Le Maroc aurait ensuite utilisé cet environnement pour lancer une opération de pression hybride contre l’Espagne.

 

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La séquence me paraît révélatrice: des groupes d’influence légitiment d’abord les revendications marocaines, des responsables américains les reprennent ensuite, puis Rabat agit sur le terrain.»

 

Dans quel but Washington ou Tel-Aviv chercheraient-ils à affaiblir la position espagnole? Est-ce une façon de punir Pedro Sánchez pour ses désaccords avec les États-Unis, en ce qui concerne l’Iran?

 

Javier Villamor: «Les tensions diplomatiques avec Pedro Sánchez peuvent jouer un rôle, mais elles ne constituent selon moi qu’une explication superficielle. L’enjeu principal est géographique.

 

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Il faut regarder la carte mondiale des grandes routes maritimes. Le détroit d’Ormuz est au cœur du conflit avec l’Iran. Le détroit de Bab el-Mandeb est menacé par la guerre au Yémen et les attaques des Houthis. Le canal de Panama se trouve dans la zone d’influence américaine. Le détroit de Malacca est lui aussi essentiel à la stratégie américaine en Asie.

 

Il reste le détroit de Gibraltar, qui représente l’une des principales portes d’entrée de la Méditerranée. L’Espagne y occupe une position déterminante grâce à sa péninsule, à ses eaux territoriales et à Ceuta.»

 

Mais Gibraltar est sous souveraineté britannique. Les Britanniques ne contrôlent-ils pas déjà le détroit?

 

Javier Villamor: «Gibraltar est stratégique, mais son territoire est très réduit. La partie la plus étroite et la plus importante du détroit se trouve plutôt entre Tarifa et les côtes africaines.

 

La possession de Ceuta renforce donc considérablement la position espagnole. Si le Maroc s’emparait de Ceuta, il contrôlerait une partie de la rive sud du détroit. Cela modifierait profondément l’équilibre régional.

 

Derrière le conflit territorial se trouve ainsi une lutte pour le contrôle des voies maritimes. Ceuta et Melilla ne sont pas seulement deux villes: elles représentent des positions militaires, commerciales et géopolitiques.»

 

Il existe pourtant une apparente contradiction. Une grande partie de la droite occidentale dénonce l’immigration massive et soutient le renforcement des frontières espagnoles. Vous affirmez malgré tout que les États-Unis de Trump favoriseraient une opération migratoire contre l’Espagne. Comment expliquer cet apparent paradoxe?

 

Javier Villamor: «Il faut distinguer le discours politique, les objectifs réels et les intérêts géopolitiques. Les États-Unis peuvent soutenir publiquement le contrôle des frontières tout en favorisant des tensions migratoires lorsqu’elles servent leurs intérêts stratégiques.

 

La politique internationale n’est pas toujours cohérente avec les discours destinés aux électeurs.

 

Nous observons aussi une contradiction à droite. Plusieurs partis européens très critiques de l’immigration sont extrêmement proches d’Israël et des États-Unis. Ils hésitent donc à dénoncer le rôle que ces pays pourraient jouer dans la montée en puissance du Maroc.

 

Des manifestants protestent à Madrid, le 31 juillet 2026, contre l’arrivée massive d’envahisseurs marocains à Ceuta. Photo: Pierre-Philippe MARCOU pour l’AFP.

 

 

En Espagne, Vox est confronté à cette difficulté. Il dénonce avec force l’arrivée massive de migrants et les faiblesses de Pedro Sánchez, mais il refuse généralement de remettre en cause les alliances atlantistes de l’Espagne ou sa proximité avec Israël.

 

Cette position devient difficile à tenir lorsqu’un allié supposé soutient un pays qui exerce une pression directe sur la souveraineté espagnole.»

 

Cette crise montrerait-elle qu’il n’existe pas nécessairement de convergence entre les intérêts des États-Unis et ceux de l’Espagne ou, plus largement, du monde hispanique?

 

Javier Villamor: «Exactement. Une partie importante des droites espagnoles et latino-américaines considère presque automatiquement les États-Unis comme un allié naturel. Cette vision me paraît beaucoup trop simpliste.

 

En Amérique latine, le choix politique est souvent présenté comme une opposition entre, d’un côté, des gauches socialistes, autoritaires ou liées au narcotrafic et, de l’autre, des droites très alignées sur Washington et sur Israël. 

 

Dans ce contexte, il est compréhensible qu’une partie de la population choisisse la droite sans regarder plus loin. Mais cela ne dispense pas de réfléchir à la souveraineté et aux intérêts propres du monde hispanique.

 

On le voit notamment avec Javier Milei. Son discours international accorde une place considérable à la défense d’Israël et à l’alignement sur les États-Unis. 

 

Voir notre grand documentaire sur l’Argentine de Milei

 

Cette orientation s’inscrit, selon moi, dans une histoire plus large de l’influence américaine en Amérique hispanique. Le protestantisme et l’évangélisme y ont notamment été encouragés afin d’affaiblir l’influence du catholicisme et de constituer des groupes de pouvoir plus favorables aux interventions et aux intérêts américains.

 

Les intérêts de Washington ne sont pourtant pas nécessairement ceux de l’Argentine, du Mexique, de l’Espagne ou, plus largement, de l’ensemble de l’Amérique latine. Les États-Unis défendent d’abord leur propre puissance.

 

Le trumpisme a certes eu des effets positifs. Il a permis à une partie de la population de remettre en question l’idéologie du genre, l’immigration massive et certaines dérives progressistes. 

 

Mais Donald Trump incarne aussi une puissance américaine de plus en plus brutale, qui ne respecte pas toujours ses propres règles ni la souveraineté de ses alliés. C’est précisément pour cette raison qu’une droite véritablement souverainiste ne devrait pas confondre conservatisme et alignement automatique sur Washington.

 

La leçon de Ceuta est donc simple: l’Espagne ne peut pas confier sa sécurité et sa politique étrangère à d’autres puissances. Elle doit retrouver une stratégie souveraine et défendre elle-même son territoire.»