Ceuta abandonnée: l’invasion continue

Des migrants escaladent une digue dans la ville de Fnideq après avoir tenté de franchir la frontière séparant le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta, le 19 mai 2021. Photo: Fadel SENNA pour l’AFP.

Dimanche le 6 septembre 2026, à 14:05

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Ceuta abandonnée: l’invasion continue
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Plus d’un mois après l’entrée de quelque 72 000 envahisseurs à Ceuta, la ville espagnole reste sous tension. Agents marocains potentiellement infiltrés, femmes armées de poivre de Cayenne: un habitant engagé dans la résistance civile témoigne.

 

La déferlante initiale n’a duré que quelques heures. Plus d’un mois plus tard, des milliers de migrants demeurent pourtant à Ceuta et la crise se poursuit, souvent loin des caméras.

 

Les 30 et 31 juillet derniers, au moins 72 000 hommes marocains ont pénétré irrégulièrement à Ceuta, enclave espagnole de 84 000 habitants située sur la côte nord-africaine. Un afflux d’une ampleur exceptionnelle, rendu possible par l’effacement soudain des contrôles du côté marocain.

 

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La plupart des migrants sont depuis repartis au Maroc, volontairement ou sous la pression des autorités. Mais combien demeurent réellement à Ceuta? Les chiffres varient considérablement. 

 

Des estimations relayées par l’Associated Press évoquent environ 5000 personnes, dont 1200 mineurs. Sur place, certains habitants assurent toutefois qu’elles seraient beaucoup plus nombreuses.

 

Wikipédia. 

 

 

«Personne ne donne de chiffre précis. Nous estimons qu’il reste entre 10 000 et 20 000 individus. Nous ne savons pas combien exactement, parce que la police n’arrive pas à tous les identifier», affirme à Libre Média José Antonio Claros Gómez, comptable de 32 ans engagé dans les mobilisations citoyennes.

 

Une partie de ces migrants s’est installée sur la plage du Trampolín, dans le nord de la ville, à proximité de Benzú et de la frontière marocaine. Malgré plusieurs opérations d’évacuation, certains reviennent occuper les lieux.

 

«C’est la jungle»

 

Depuis plusieurs semaines, les incidents se multiplient: vols, agressions, affrontements avec des habitants et attaques contre les forces de l’ordre. 

 

Le 27 août, quatre militaires espagnols ont été blessés après être tombés dans une embuscade à Benzú. Selon la police, entre 30 et 40 individus ont encerclé leur véhicule avant de le lapider. Les soldats ont dû l’abandonner et s’enfuir à pied. Douze ressortissants marocains ont ensuite été arrêtés.

 

Pour José Antonio Claros Gómez, cet épisode illustre l’impuissance des autorités. «La police ne peut rien faire parce qu’elle ne reçoit pas d’ordres. Ni la police, ni l’armée, ni la Garde civile ne peuvent agir véritablement. Les agents interviennent lorsqu’une bagarre éclate ou qu’un événement grave se produit. Mais tant que les migrants ne commettent rien devant eux, ils ne peuvent pas les expulser», déplore-t-il.

 

Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez rejette l’accusation d’avoir abandonné Ceuta. Madrid a annoncé une enveloppe de 309 millions d’euros, aménagé plus de 3400 places d’accueil supplémentaires et envoyé 50 policiers nationaux en renfort. 

 

Des habitants de Ceuta manifestent le 2 septembre, jour de la Ville, contre l’invasion marocaine de leur cité. Photo: José Antonio Claros Gómez. Courtoisie. 

 

 

Au 31 août, le gouvernement disait aussi avoir enregistré 3519 retours volontaires et 214 expulsions. Ces mesures ne suffisent toutefois pas à rassurer une partie de la population, qui réclame le rétablissement complet de la frontière et le renvoi accéléré des migrants en situation irrégulière.

 

«Nous nous sentons sans protection. C’est la jungle», tranche le comptable espagnol. 

 

Des femmes armées de poivre de Cayenne

 

Dans les rues, la peur est particulièrement vive chez les femmes. Plusieurs agressions ou tentatives de vol ont été rapportées par les médias locaux depuis le début de la crise. 

 

Une adolescente de 15 ans aurait notamment été abordée par un homme qui tentait de lui toucher les fesses. Trois jeunes femmes ont également raconté avoir été attaquées près d’un garage du centre-ville.

 

«Ma copine transporte maintenant une bombe au poivre de Cayenne. Presque toutes les femmes de Ceuta en ont une pour pouvoir se défendre», assure notre interlocuteur. 

 

Le phénomène ne toucherait pas seulement les Espagnoles d’origine européenne. «Les femmes ont très peur, toutes les femmes. Les jeunes musulmanes de Ceuta sont elles aussi espagnoles et elles ressentent la même inquiétude», insiste-t-il.

 

Une résidente interrogée par le quotidien El Faro de Ceuta a confirmé se déplacer avec du poivre de Cayenne à la main. «Est-ce cela, le retour à la normale?», s’est-elle indignée pendant une manifestation contre l’installation d’un nouveau camp de migrants près d’une école.

 

Des hommes «qui attendent des ordres»?

 

Chez certains habitants, une conviction gagne du terrain: l’ouverture soudaine de la frontière aurait été orchestrée ou, à tout le moins, tolérée par Rabat afin de fragiliser la présence espagnole à Ceuta et d’obtenir de Madrid des concessions diplomatiques, notamment sur la souveraineté de l’enclave et le Sahara occidental.

 

Interrogé par Libre Média au début de la crise, le journaliste espagnol Javier Villamor assure même y voir «une guerre hybride contre l’Espagne avec l’aval des États-Unis».

 

Un rapport de la police espagnole a relevé la passivité inhabituelle des forces marocaines pendant une période décisive d’une dizaine d’heures. Des migrants ont également affirmé avoir été orientés vers Ceuta par des agents marocains. 

 

Le gouvernement de Pedro Sánchez assure néanmoins ne disposer d’aucune preuve concrète d’une opération planifiée par le Maroc.

 

Claros Gómez ne partage pas cette prudence. Il croit distinguer, au sein des groupes de migrants, des hommes possédant une formation particulière.

 

«Je ne peux pas le prouver, mais je suis convaincu qu’il y a parmi eux des militaires ou des agents infiltrés qui coordonnent les autres. Ils se déplacent toujours ensemble, suivent les mêmes comportements et semblent très organisés. Il est clair qu’il y a des gens qui les guident», avance-t-il.

 

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Le Ceutien s’inquiète également de la proximité de certains lieux d’hébergement avec des infrastructures stratégiques.

 

«Nous parlons de la gare maritime, du port, des traversiers, des dépôts de carburant et de la centrale électrique. On veut placer beaucoup de migrants près de ces endroits. Certains tentent déjà de monter clandestinement à bord des traversiers. D’autres pourraient chercher à isoler la ville en s’attaquant à des points névralgiques», prévient-il.

 

Il ne s’agit, à ce stade, que de soupçons. Mais les agressions coordonnées contre les militaires et la passivité initiale des autorités marocaines alimentent la méfiance.

 

La résistance descend dans la rue

 

En réaction au sentiment d’abandon, des habitants ont commencé à surveiller leurs quartiers. Claros Gómez parle de groupes informels de voisins demeurant attentifs aux vols et aux altercations, sans pouvoir préciser leur degré d’organisation.

 

La résistance s’exprime surtout dans la rue. Le 2 septembre, jour de Ceuta, des milliers d’habitants ont manifesté pour défendre l’appartenance de l’enclave à l’Espagne et dénoncer la gestion laxiste, voire politiquement intéressée de la crise.

 

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Des rassemblements de solidarité ont aussi eu lieu dans plusieurs villes espagnoles. Au moins 100 000 personnes ont participé à celui de Madrid.

 

Des manifestants brandissent des drapeaux espagnols lors d’un rassemblement organisé à Madrid en soutien aux habitants de Ceuta, le 2 septembre 2026. Photo: Thomas COEX pour l’AFP.

 

 

«C’était très émouvant. Nous avons vu que le reste de l’Espagne nous soutenait. Mais ici, nous continuons de nous sentir abandonnés. Presque un mois et demi s’est écoulé et il n’y a toujours pas de véritable solution», raconte Claros Gómez.

 

Pour lui, parler d’une simple «crise migratoire» revient à masquer la nature de l’événement.

 

«Le gouvernement espagnol utilise constamment des euphémismes pour diminuer la gravité de ce qui se passe. Mais les gens comprennent maintenant qu’il s’agit d’une invasion. Quand des dizaines de milliers de personnes traversent une frontière avec la complicité ou la passivité d’un État voisin, ce n’est plus seulement une crise migratoire. C’est un acte de guerre.»