Occupation Double, le triomphe de l’infantilisation  

L'animateur de l'émission Occupation Double, Jay du Temple, sur une affiche publicitaire en ligne. Page Facebook officielle d'Occupation Double.

Mercredi le 26 octobre 2022, à 12:45

Selon notre analyste Philippe Sauro Cinq-Mars, la culture de l’annulation est bien plus toxique que les comportements qu’elle prétend dénoncer. La récente saga autour d'Occupation Double le montre bien.

 

Quoi qu’on pense d’Occupation Double, la récente controverse où des participants ont été accusés d’intimidation et éjectés de l’émission a donné lieu à une succession de dynamiques extrêmement représentatives de notre époque.

 

Le phénomène de cancel culture et les pertes de commanditaires ont fait place à des séances expiatoires de sensibilisation qui, trop souvent, virent carrément à l’infantilisation.

 

Un fanatisme de la pureté

 

Occupation Double a fait fortune en diffusant des intrigues amoureuses entre deux groupes de sexes opposés: les tensions, les chicanes et les dérapages sont intrinsèques à son concept.

 

Cette «toxicité», pour reprendre le terme à la mode, n’a jamais semblé causer problème avant cette année. Ce qui a changé, c’est le poids d’une rectitude morale sur les réseaux sociaux qui entraîne une «culture de l’annulation» (cancel culture).

 

Désormais, tout doit se conformer à une rigueur morale inflexible au risque de se voir en quelques heures réduit au statut de paria.

 

La simple erreur de parcours, sur des sujets parfois d’une banalité déconcertante, entraîne un bannissement souvent plus toxique que ce qui est reproché.

 

Les deux des trois participants accusés d’intimidation sont ainsi arrivés à l’aéroport la mine basse, comme des criminels qui sortent de la salle d’audience après un verdict. La production les a effacés des montages ultérieurs de l’émission.

 

Retour à la petite école

 

De plus en plus, dans ce genre de situations «problématiques», on soumet les concernés à des séances de sensibilisation avec des intervenants et des conférenciers pour venir «éduquer» les fautifs ou les victimes. C’est ce à quoi ont eu droit les participants de l’émission de télé-réalité, ce dimanche dernier.

 

Je serai honnête: je n’ai pas suivi l’émission au complet. Je ne peux donc pas me prononcer sur toute l’étendue de l’intimidation reprochée aux participants déchus. Cela dit, j’ai trouvé cette séance de sensibilisation puérile et infantilisante.

 

En écoutant les propos des intervenants – l’auteure jeunesse India Desjardins et le professeur Stéphane Villeneuve – je me sentais de retour à la petite école, rabaissé avec condescendance pour me faire éduquer sur des questions d’une évidence déconcertante. Des principes élémentaires répétés mille fois.

 

«L’intimidation, c’est mal», « il faut dénoncer quand on se sent victime d’intimidation», etc.

 

En y ajoutant évidemment une petite dose de wokisme sous la forme de réflexions sur la soi-disant «masculinité toxique» et le fait que les hommes agissent généralement sous l’emprise du Grand Patriarcat.

 

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Je ne dis pas que les adultes ne font pas face aussi à de l’intimidation et je comprends bien qu’on pourrait dire qu’on ne répète jamais assez ce message, cependant, la dynamique moralisatrice de cette séquence de télé grand public était profondément malaisante.

 

Cette séquence évoquait en moi une vision où les adultes ne seraient plus vraiment des adultes, mais des gamins à surveiller et constamment rééduquer, qui n’auraient pas encore compris comment respecter et se faire respecter.

 

Une société adulescente et névrosée

 

Durant des millénaires, le passage de l’enfance à la vie adulte était tranché au couteau par des rites de passage qui marquaient la transition de l’individu de la dépendance à l’autonomie. Or aujourd’hui, il semble que cette étape soit de plus en plus floue et que nos sociétés produisent des adulescents névrosés au constant besoin d’être réconfortés.

 

Au bout du compte, il ne faudrait pas trop s’en surprendre: on constate depuis de nombreuses années une augmentation vertigineuse des maladies mentales, probablement causées par les changements sociaux extrêmement rapides de la condition post-moderne. Il est donc normal que se développe une culture torturée par les questions psycho-sociales.

 

Cela dit, s’il est raisonnable et légitime de vouloir répondre à ce problème de société, l’intérêt croissant pour le domaine développe l’effet pervers de tout médicaliser, au point de créer une société hypocondriaque.

 

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La personnalité des gens, qu’ils soient plus excités, plus amorphes, plus joueurs, moqueurs ou hypocrites est désormais décortiquée par une multitude de théories psycho-pop qui aboutissent plus souvent qu’autrement à la très arbitraire notion de «toxicité».

 

Sans parler de la «médicalisation» des opinions, qui sont parfois qualifiées de «phobies» au lieu d’être jugées sur une base argumentative normale.

 

D’ailleurs, l’argumentation est souvent modérée en fonction des sensibilités, le discours étant désormais considéré comme un agent capable d’affecter la «santé» des individus.

 

La pression morale de nos temps fait en sorte qu’on traite les adultes comme des êtres qui sont constamment à rééduquer. On les place dans une position d’inconscients et d’inaptes.

 

On leur fait croire qu’ils seraient essentiellement mauvais et devraient constamment s’effacer face à une nouvelle crise de victimite.

 

Dans ce règne des animatrices de garderies pour adultes, des ateliers pédagogiques et des séances d’extériorisations sentimentales, il n’y a plus aucune place pour la fougue, l’audace, l’effronterie. Plus de place pour le stoïcisme franc et honnête qui servait jusqu’ici d’exemple à suivre pour confronter l’adversité.

 

Au lieu de leur apprendre à se changer eux-mêmes et à surmonter leurs faiblesses, on enseigne aux gens à attendre que le monde change pour eux, à attendre d’être sauvés par des «alliés», des profs de sociologie, des psychologues ou des combattants du clavier.

 

On enseigne aux gens que s’ils sont faibles, c’est de la faute aux autres.

 

Bref, on traite les adultes comme des enfants.

 

Pas d’humour sans moquerie

 

Contre cette tendance sociale vers l’émotivité et les sensibilités exacerbées, j’avais cette idée en tête dans les dernières années: revendiquer mon «droit à la méchanceté ordinaire».

 

Je ne parle pas ici de méchanceté extrême ou sociopathique, mais du simple droit à la moquerie, à l’expression spontanée de dégoût pour certaines choses, au droit de pouvoir insulter ce que je n’aime pas, en dehors de toute petite moraline faiblarde qui me ferait verser une larme à la moindre iniquité.

 

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Je vais même jusqu’à penser qu’il n’y a pas d’humour sans une petite dose de méchanceté: que c’est de la moquerie amicale qu’elle tient son origine.

 

Je n’écoute pas Occupation Double, mais j’en connais assez pour savoir qu’il serait d’une hypocrisie des plus crasses de nier que son attrait principal est justement la moquerie et un penchant un peu sadique des foules…

 

Y faire une séance de sensibilisation sur l’intimidation n’est qu’un autre symptôme de cette société devenue incapable de distinguer les réalités les plus basiques.

 

Je propose cette explication qui semblait évidente il y a quelques années: peut-être est-ce Occupation Double, dans son essence même, qui est un produit culturel toxique. Tenter de le moraliser n’est qu’une hypocrisie de plus en notre époque.