Plus de 1500 Marocains, surtout de jeunes hommes, ont déferlé sur Ceuta, poussant Madrid à déployer l’armée. La vague n’est pas terminée: elle prolonge une crise migratoire, sécuritaire et diplomatique qui expose la dépendance espagnole envers Rabat.
L’enclave espagnole de Ceuta fait face à une arrivée exceptionnelle de migrants en provenance du Maroc, en grande majorité de jeunes hommes. Plus de 1500 personnes, dont plusieurs à la nage, ont gagné ce territoire espagnol d'Afrique du Nord en quelques jours seulement, saturant les structures d’accueil et poussant Madrid à déployer l’armée.
Alors que la situation retient l’attention de toute l’Europe, Nicolas Klein, spécialiste reconnu du pays de Cervantès, nous livre son analyse.
Jérôme Blanchet-Gravel: Les images sont virales sur les réseaux sociaux: certains migrants ont rejoint Ceuta à la nage, simplement vêtus d’un maillot de bain. Que révèlent-elles de l’ampleur et de la gravité de la situation?
Nicolas Klein: Ces images sont spectaculaires mais ne doivent pas nous conduire à réduire la situation à quelques traversées improvisées. Effectivement, elles montrent d’abord à quel point la frontière est mince: par endroits, quelques centaines de mètres seulement séparent les côtes marocaines du territoire espagnol.

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L’élément le plus important reste cependant l’effet de masse. Plus de 1500 personnes seraient arrivées en une dizaine de jours, à un rythme qui a parfois dépassé les 200 personnes quotidiennes.
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De nouvelles entrées collectives ont encore été signalées le 30 juillet, avec des estimations très fluctuantes allant de plusieurs centaines à quelques milliers de personnes.
Or, Ceuta est une ville d’environ 85 000 habitants disposant de capacités d’accueil limitées. Le CETI (Centre de séjour temporaire des immigrés), destiné aux adultes, est saturé. De son côté, le dispositif de protection des mineurs est confronté à une surpopulation extrême.
Comment la classe politique espagnole réagit-elle à ces arrivées, aussi bien à gauche qu’à droite?
Nicolas Klein: Le clivage est très net à l’échelle nationale, mais il est moins simple à Ceuta, où toutes les formations politiques reconnaissent le caractère exceptionnel de la situation.
Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez privilégie une réponse administrative, humanitaire et diplomatique. Il a renforcé la coordination entre la Garde civile, la police nationale, les unités de sauvetage en mer, la Croix-Rouge et les services d’accueil.
Le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, doit par ailleurs se rendre sur place. Madrid négocie parallèlement avec Rabat pour empêcher de nouveaux départs et accélérer la réadmission des personnes entrées irrégulièrement. L’Espagne et le Maroc ont d’ailleurs annoncé le 30 juillet un renforcement de leur coordination en la matière.
Au soir du 30 juillet, le gouvernement s’est finalement résolu à déployer l’armée sur place, comme le demandait Juan Jesús Vivas, maire-président de Ceuta et membre du Parti populaire (PP, droite classique), ce qui va dans le sens du traitement de la crise comme une urgence nationale.
Le PP accuse au contraire Pedro Sánchez de négligence. Son président, Alberto Núñez Feijóo, réclame ainsi la reconnaissance d’une urgence nationale, davantage de forces de sécurité et une action plus ferme auprès du Maroc.
Pour sa part, Vox réclame la fermeture de la frontière, le déploiement de l’armée et des expulsions rapides. Il rend directement responsables de la crise actuelle Pedro Sánchez et sa politique migratoire, soulignant notamment la récente régularisation extraordinaire d’immigrés clandestins.
Rappelons cependant que les personnes arrivées en juillet ne peuvent pas bénéficier de cette mesure, réservée à celles qui résidaient déjà en Espagne avant le 1er janvier 2026 et dont les demandes devaient être déposées avant le 30 juin.
Vox met également en cause le PP local, qu’il accuse de soutenir depuis trop longtemps la politique du gouvernement.
S’agit-il d’un épisode ponctuel ou les arrivées pourraient-elles se poursuivre pendant plusieurs jours?
Nicolas Klein: Plusieurs éléments incitent à ne pas considérer cette vague comme terminée. Ce n’est en effet pas un événement survenu en une seule nuit: les arrivées augmentaient depuis le milieu du mois de juillet avant de s’accélérer brutalement.
Dès le 14 juillet, les autorités locales signalaient plusieurs dizaines d’entrées en seulement soixante-douze heures. La récente vague de plus de 1500 personnes est donc l’aboutissement d’une pression croissante et non pas d’un accident totalement isolé.
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De plus, les conditions estivales facilitent les tentatives, puisque la mer est généralement moins froide, les journées sont longues et le trafic lié au départ en vacances des Marocains dans leur pays d’origine complique la surveillance du détroit de Gibraltar.
À cela s’ajoute un mécanisme d’imitation: lorsque des vidéos montrent que des personnes ont réussi à atteindre Ceuta, l’information circule très rapidement sur TikTok, WhatsApp ou Telegram et encourage de nouvelles tentatives.
Des migrants prennent d’assaut une clôture de barbelés pour tenter de franchir la frontière terrestre séparant le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta, près de Fnideq, dans le nord du Maroc, le 15 septembre 2024. Photo: AFP.
La récente décision de la Cour suprême espagnole joue peut-être aussi un rôle. Le 8 juillet, celle-ci a effectivement jugé que les «retours à chaud» (devoluciones en caliente) prévus à la frontière terrestre ne pouvaient pas être appliqués aux personnes interceptées en mer.
Ces dernières doivent ainsi faire l’objet de la procédure individuelle prévue par la loi sur les étrangers. Le ministère espagnol de l’Intérieur soupçonne des filières d’avoir présenté cette décision comme la garantie qu’une personne parvenue dans les eaux espagnoles ne serait jamais renvoyée.
La variable décisive reste toutefois marocaine. Si Rabat déploie durablement des forces pour empêcher les rassemblements et les départs, le flux peut diminuer assez rapidement.
En revanche, si les contrôles demeurent intermittents ou sont débordés, les arrivées peuvent se poursuivre plusieurs jours. Le précédent de mai 2021 l’a montré: près de 10 000 personnes avaient atteint Ceuta en quarante-huit heures après le relâchement des contrôles marocains.
Plus largement, quel défi cette nouvelle poussée migratoire pose-t-elle à l’Espagne et à ses relations avec le Maroc?
Nicolas Klein: Cet épisode rappelle d’abord que l’Espagne a délégué une partie du contrôle de sa frontière méridionale au Maroc.
C’est bien là le cœur du problème: Madrid peut renforcer ses effectifs à Ceuta, construire des clôtures ou multiplier les patrouilles maritimes… mais si les autorités marocaines ne contrôlent pas les zones de départ, la frontière espagnole devient beaucoup plus difficile à protéger.
Cette dépendance donne à Rabat un levier considérable. En mai 2021, par exemple, le Maroc avait relâché ses contrôles alors qu’il était en conflit avec l’Espagne au sujet de l’accueil médical outre-Pyrénées de Brahim Ghali, chef du Front Polisario (opposé à la politique marocaine concernant le Sahara occidental).
La normalisation était intervenue après un revirement de Pedro Sánchez, qui avait reconnu en 2022 le plan marocain d’autonomie comme la solution «la plus sérieuse, réaliste et crédible» au conflit du Sahara occidental.
Il faut aussi souligner une évolution diplomatique récente puisque l’Espagne a entrepris il y a quelques jours de consolider ses relations avec l’Algérie, adversaire régional du Maroc et soutien du Front Polisario. Certains observateurs se demandent si Rabat ne cherche pas à rappeler à Madrid le prix de sa coopération.
L’attractivité migratoire de Ceuta et Melilla tient essentiellement à leur statut espagnol. Cette pression peut-elle relancer le débat sur l’avenir de ces territoires revendiqués par le Maroc?
Nicolas Klein: Leur attractivité tient effectivement à leur statut étant donné que Ceuta et Melilla sont des villes espagnoles et donc des territoires de l’Union européenne (même si elles bénéficient d’un régime fiscal et douanier particulier et ne font pas partie de l’espace Schengen dans les mêmes conditions que la péninsule Ibérique).
Y entrer ne signifie pas automatiquement pouvoir gagner l’Espagne continentale, mais cela permet de se placer sous la juridiction espagnole et européenne, de demander l’asile et, éventuellement, d’être transféré dans la péninsule.
Pour des personnes bloquées dans le nord du Maroc, elles représentent par voie de conséquence les deux portes terrestres de l’UE en Afrique.
Cependant, ces événements n’ouvriront pas en Espagne une véritable négociation sur leur souveraineté. Ceuta et Melilla sont intégrées à l’organisation territoriale espagnole et disposent depuis 1995 d’un statut de villes autonomes.
Madrid considère leur appartenance à l’Espagne comme non négociable et elles ne figurent d’ailleurs pas sur la liste des dix-sept territoires examinés par le Comité spécial de la décolonisation des Nations unies.
L’Espagne souligne également que sa présence y est antérieure à la constitution du Maroc contemporain: Melilla est espagnole depuis 1497 et Ceuta, conquise par le Portugal en 1415, a choisi de demeurer sous l’autorité de la monarchie espagnole lors de la séparation des deux Couronnes, en 1640.
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Cette appartenance a ensuite été reconnue par le traité de Lisbonne, en 1668. Cependant, le Maroc rejette cette lecture et les considère comme les derniers vestiges d’une présence coloniale en Afrique du Nord.
D’ailleurs, certains courants nationalistes marocains soutiennent que les crises répétées prouvent le caractère «anormal» de ces frontières.
En Espagne, en revanche, le phénomène produit généralement l’effet inverse: il renforce l’attachement à la souveraineté nationale, les demandes de présence policière et militaire et le refus de toute concession.













