Pour une gauche connectée à la population

Les participants à la WorldPride Parade dansent sur un char tandis que le défilé descend la rue Yonge à Toronto, Ontario, Canada, le 29 juin 2014. Photo: Geoff ROBINS pour l’AFP.

Mardi le 10 octobre 2023, à 08:00

Rien n’oblige la gauche à adopter des positions toujours plus radicales et déconnectées du peuple. Une gauche socialement conservatrice est possible, nous explique notre contributeur Léandre St-Laurent.

 

Nous entendons régulièrement les gens qui ne sont pas de gauche dénoncer la nouvelle forme que cette dernière a prise: on la nomme «néo-progressisme», «intersectionnalisme» ou «wokisme»

 

Rarement entendons-nous ceux qui, pourtant de gauche, sont exaspérés par ce qu’ils considèrent être un travestissement de leurs propres idéaux. 

 

C’est qu’il existe une distinction entre gauche progressiste et gauche non progressiste. Pour le comprendre, il faut s’intéresser à l’histoire de la gauche.

 

Un mouvement perpétuel 

 

La «gauche» est une invention de la Révolution française. C’est un courant de pensée qui a cette drôle de particularité de se définir littéralement par le positionnement que le hasard historique lui a imposé. 

 

Durant l’été 1789, le roi de France Louis XVI fait face à une assemblée qu’il a convoquée pour des états généraux et qui lui est de plus en plus hostile. Le roi exclu, la chambre doit décider du maintien ou non du droit de veto de la Couronne. 

 

Ceux situés à droite de la chambre souhaitent sa préservation, ceux à gauche son abolition. Nous connaissons la suite. C’est au XIXe siècle que le grand clivage politique occidental entre gauche et droite allait s’imposer. 

 

Ultimement, ce qu’est la «gauche» peut être défini sous deux angles. Premièrement, elle peut l’être par son positionnement. Elle est à «gauche» de ceux, «à droite», qui veulent conserver les hiérarchies sociales telles qu’elles sont constituées. 

 

Cercle vicieux 

 

La mission de la gauche devient alors de toujours s’assurer de son juste positionnement historique contre les «conservateurs» du camp d’en face. La «gauche» devient synonyme de «progrès». 

 

 

Au gré des circonstances, la gauche sociale peut ainsi être autant «progressiste» qu’elle peut être «conservatrice». 

 

 

Elle se constitue alors en «mouvement», de façon à toujours rester dans le giron de cette force historique qui, au gré des circonstances, fait éclater l’ordre établi. 

 

Selon cette conception, il importe de suivre la marche de l’histoire suffisamment rapidement pour ne pas devenir de «droite». Le contenu de la «gauche» peut ainsi varier. Il peut prendre la forme du libéralisme, du socialisme, du communisme, de la social-démocratie ou du wokisme. 

 

Ce qui compte, c’est d’être en phase avec le mouvement, avec le «progrès» qui fait tendre l’humanité vers toujours plus d'égalité, d’équité et de ce qu’aujourd’hui nous nommons l’«inclusion». 

 

À ce titre, le grand Kundera affirmait dans L’insoutenable légèreté de l’être que «(…) ce qui fait un homme de gauche un homme de gauche ce n’est pas telle ou telle théorie, mais sa capacité à intégrer n’importe quelle théorie dans le kitsch de la Grande marche.» 

 

Pour la personne de gauche qui n’aurait pas suivi la «marche» récente de son «camp» vers le néo-progressisme, le voilà abasourdi d’être magiquement réduit à un «conservateur», voire un «réactionnaire». Qu’il se dise encore de «gauche» ne semble rien y faire. 

 

Une gauche plus enracinée

 

Au contraire de cette gauche de mouvement, il en existe une qui tend à se définir non pas selon son positionnement historique, mais selon un contenu relativement stable. Pour cette gauche de contenu, l’égalité sociale constitue le moteur de son action et s’incarne dans des figures historiques comme le peuple, la nation ou le prolétariat. 

 

Les autres principes qui l’animent sont ici secondaires et se greffent à cette aspiration première. Cette gauche est actuellement minoritaire, voire même inaudible. 

 

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Pour elle, le contenu peut être séparé de la notion de «progrès». Si, à l’époque de la Révolution française, l’aspiration à l’égalité sociale rimait avec progrès, ce n’était que circonstanciel. Rien ne permet d’affirmer que le progrès de la technique et des formes sociales aille toujours dans le sens de cette aspiration à l’égalité. 

 

L’histoire du XXe siècle a démontré maintes fois que cette «marche» peut autant mener à l’État social qu’à l’univers concentrationnaire. Aujourd’hui, «progrès» rime aussi avec marché, transhumanisme et intelligence artificielle. 

 

Un progrès à géométrie variable

 

Bien souvent, le «progrès» s’attache donc à des forces socio-économiques qui incarnent l’inverse de l’idée d’égalité. Par exemple, il n’y a pas plus «progressiste» que le capitalisme. Ce sont pourtant des révolutions politiques historiquement de «gauche», libérales et progressistes qui, au XIXe siècle, ont contribué à ce que ce régime économique accouche d’un grand marché autorégulateur transformant la paysannerie du vieux monde féodal en une masse de miséreux asociaux.

 

Face à ce constat, la gauche non progressiste fera plutôt dépendre son mouvement dans l’histoire du contenu qui l’anime, et pas le contraire. Au gré des circonstances, la gauche sociale peut ainsi être autant «progressiste» qu’elle peut être «conservatrice». 

 

Une gauche non progressiste est donc tout à fait concevable. Elle n’est pas «anti»-progressiste. Simplement qu’elle ne l’est pas par défaut. 

 

Jean-Claude Michéa a bien montré que c’est ce type de réflexions qui, au XIXe siècle, a mené des intellectuels aujourd’hui qualifiés de «gauche» à opposer au progressisme de libéraux gauchistes la notion de «socialisme», incarnant ainsi un certain conservatisme économique de la classe ouvrière. 

 

Un auteur comme Georges Orwell attache la gauche à la préservation d’une «décence commune» partagée par le peuple. Taquin, Orwell se définit, non sans sérieux, comme un «anarchiste tory» (littéralement un «anarchiste conservateur», un oxymore scandaleux pour les tenants de l’extrême gauche progressiste). 

 

De nos jours, quiconque défend l’État social contre les réformes néolibérales des dernières décennies a une attitude conservatrice. Le personnage politique qui s’attacherait trop aux volontés majoritaires du peuple sera qualifié de «populiste». 

 

 

Une gauche non progressiste est donc tout à fait concevable. Elle n’est pas «anti»-progressiste. Simplement qu’elle ne l’est pas par défaut. 

 

 

Aux yeux de cette gauche sociale qui a près de deux cents ans d’histoire, la mutation de la gauche progressiste en une pensée intersectionnelle dite «woke» est scandaleuse. Elle trahit une majorité de ses idéaux. 

 

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En effet, elle pousse toujours plus loin sa volonté de déconstruction des normes sociales auxquelles les classes populaires sont attachées, récuse la notion même de «peuple», l’affligeant de phobies et de pathologies, est anti-nationaliste, est hyper-individualiste jusqu’à saboter l’appartenance à un collectif, infantilise à outrance et s’enferme dans une pensée petite-bourgeoise élitiste. 

 

Les questions raciales et de genre ont, depuis longtemps, pris le pas sur les questions économiques. C’est l’idée même d’une «décence commune» qu’elle fait voler en éclat. Du point de vue d’une gauche sociale non progressiste, la pensée intersectionnelle, c’est à peine de la «gauche».