Wokisme, le grand dévoiement

Photo: AFP.

Lundi le 3 juillet 2023, à 09:00

À l’origine, le wokisme était une avancée en matière de droits civiques aux États-Unis, mais sa récente évolution tend à simplifier la réalité au profit d’une vision manichéenne du monde, nous explique Joël Monzée. 

 

Qu’on se le dise, à l’origine, le wokisme était une avancée psychosociale. En effet, ce mouvement né aux États-Unis, il y a soixante ans, avait la volonté de sensibiliser les élites, ou ceux qui les représentaient, aux réalités des minorités, afin de réduire les injustices sociales dues à la couleur de peau. 

 

S’il évolua durant les premières années plus discrètement, il s’agissait fondamentalement d’inviter les individus à être plus conscients des conséquences vécues par les membres de diverses minorités qu’entraînait l’usage de règles sociales, mais aussi de certaines blagues et de certains mots fréquents dans la culture populaire. 

 

Le wokisme nous encourage, par exemple, à éviter que des mots, des concepts et des idées soient exprimés sans tenir compte de la sensibilité des personnes qui les entendront. Attentif au langage non verbal, le tribun peut moduler son discours pour éviter, autant que faire se peut, de blesser inutilement autrui.

 

Il s’agissait également de dénoncer la sous-représentativité des minorités dans les espaces de décision, c’est-à-dire les lieux dans lesquels les différentes formes de pouvoirs s’exerçaient sur les plans économique, politique et administratif. 

 

Il encourage donc à s’assurer qu’une table de concertation puisse être représentative de chaque couleur de la société, donc autant des minorités que de la majorité.

 

Le grand dérapage

 

Le problème, c’est que ce mouvement a dérapé depuis une dizaine d’années, car l’application concrète devient un labyrinthe sans issue dès qu’on tombe dans la dualité prétendant que l’un est bon et l’autre nécessairement méchant. 

 

Si on n’y prend garde, des gens bien intentionnés peuvent se laisser séduire par une interprétation douteuse des événements.

 

D’abord, la personne qui communique ne peut pas être tenue responsable de la peine ou du désarroi occasionné chez une personne si elle n’a pas connaissance des enjeux singuliers d’une personne autour d’elle. Cela invite donc à l’ouverture d’esprit, mais il ne faut pas occulter la responsabilité de celui qui écoute. 

 

Des réflexes anachroniques 

 

Pire, il est questionnable de reprocher des éléments – par exemple – exprimés 100 ans après la sortie d’un livre, d’une bande dessinée ou d’un roman. Si on doit faire attention au lecteur, il est également utile de considérer l’intention réelle de l’auteur et, surtout, du contexte dans lequel l’œuvre a été créée. 

 

 

La destruction de la solidarité est un prix que nous allons devoir payer un jour.

 

-Joël Monzée, docteur en neurosciences

 

 

Par exemple, Hergé ne développerait jamais, aujourd’hui, les idées colonialistes exposées dans ses premières BD. D’ailleurs, il s’est moqué de lui-même dans Le Lotus bleu. Alors qu’il s’était lié d’amitié avec Chang, il constata l’écart entre les idées véhiculées dans les médias belges et la réalité chinoise des années 1930. 

 

Ainsi, l’éducation devrait aider les élèves à voir le cheminement moral et humain de la société, plutôt que brûler l’héritage que certains créateurs ont laissé à la postérité.

 

Ensuite, une institution qui voudrait réunir un conseil représentatif de la communauté desservie par ses services s’arrêterait quand et comment si elle souhaite laisser une place à chaque minorité? L’adage veut qu’il y ait autant d’autisme que d’autistes pour exposer le nombre incalculable de différences qui distinguent les individus que l’on situe dans le spectre autistique. 

 

Des identités complexes

 

L’humanité recèle tellement de micro-différences qui font en sorte qu’il devient hasardeux de faire des regroupements de ces particularités. Si chacun a le droit d’être reconnu dans sa particularité, il devient de plus en plus délicat de limiter certaines revendications légitimes.

 

C’est ainsi que les micro-variations à l’intérieur même d’un groupe créent des tensions autant dans le groupe qu’autour de lui. 

 

Par exemple, les personnes qui s’identifient selon leur singularité en termes d’expression de leur sexualité ou de leur «genre» illustrent, malgré eux, les difficultés pour laisser une juste place à toutes les micro-variations au sein d’un même groupe. Preuve en est le nombre de caractères qui s’ajoutent d’année en année à LGBT.

 

Par ailleurs, quel pourcentage de la population la singularité représente-t-elle? Là aussi, c’est une abstraction difficile à appréhender si on essaie d’être pragmatique. 

 

Si une institution dispose de dix places autour d’une table de concertation, à qui dédie-t-elle les sièges? Et si l’institution trouve la solution à la quadrature du cercle, est-ce qu’une personne qui se sent mal à l’aise avec un mode de vie peut s’exprimer, moyennant bien sûr le respect dans ses propos, aussi librement qu’un adepte de certains comportements? 

 

Où situer la limite dans les échanges pour coconstruire une société multicolore respectueuse de chaque nuance? 

 

50 nuances de colonisation

 

Un autre phénomène qu’on tend à occulter, c’est que – sans nier la souffrance des Premières Nations et des peuples qui ont été asservis dans les plantations – la plupart des Européens qui ont immigré en Amérique fuyaient la violence qui leur était faite dans leur pays d’origine pour des raisons politiques, économiques ou religieuses. 

 

L’Europe s’entre-déchire depuis plus de 1000 ans. Les manants ont payé le prix à chaque époque. Certes, plusieurs sont venus avec des fusils et un certain nombre étaient des charognards ou des abuseurs. Toutefois, combien ne cherchaient qu’un lopin de terre sur lequel cultiver un peu de légumes et prendre soin de quelques têtes de bétail? 

 

Jamais ils n’ont souhaité brimer autrui sur la base de la couleur de peau. Combien ont été respectueux des habitants rencontrés, mais persécutés par les armées contrôlées par des fanatiques et des êtres abjects?

 

Opposer les descendants des Européens aux autres personnes ne fait qu’accroître les inégalités, car plus l’opposition est forte, plus les tensions augmentent les déséquilibres entre les communautés. 

 

On alimente ainsi une dyade victime-bourreau destructrice de toute communication constructive du bien commun. Il serait tellement plus précieux de chercher à construire sur ce qui nous rassemble plutôt que diviser dans la haine et l’anti-éducation (négation des réalités historiques, sociales et civilisationnelles). 

 

Diviser pour mieux régner

 

On pourrait alors se demander qui a intérêt à nous diviser. Les actions de plusieurs regroupements et d’individus intrigants devraient nous interpeller, car leur manière de présenter les valeurs universelles créent de larges divisions renforçant les solitudes au lieu de construire conjointement une société égalitaire et respectueuse. 

 

D’abord, qui aurait intérêt à «déstructurer» la société? On pourrait imaginer quelques intellectuels dans une chambre sombre, mais ne sont-ils pas plutôt des anarchistes qui se nourrissent de l’effondrement de tous les points de repère?

 

Ces derniers sont certes moins violents que ceux dont on parle dans les livres d’histoire, mais la destruction de la solidarité est un prix que nous allons devoir payer un jour.

 

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Les personnes qui ont beaucoup de difficulté à maitriser les éléments de leur vie veulent souvent contrôler celle d’autrui. 

 

Plus récemment, on leur a accordé beaucoup de pouvoir aux portes des magasins ou en les invitant à dénoncer leurs voisins. Aujourd’hui, ils imposent une vision dichotomique et irrespectueuse des couleurs sociétales.

 

Certaines roulent en auto électrique, mais font quatre voyages en avion annuellement, utilisent l’eau potable de la ville pour nettoyer leur entrée ou disposent d’un souffleur pour éloigner les feuilles à l’automne. Est-ce pour se donner bonne conscience qu’ils discourent d’éco-anxiété?

 

Des utopies persistantes

 

Il y a aussi ces adulescents qui croient qu’altérer un tableau demi-millénaire dans un musée facilite la discussion autour de leurs idées nouvelles. Celles-ci peuvent être nobles, mais est-ce que la fin justifie les moyens? 

 

Il y a ces adultes qui n’ont pas réglé leurs inévitables conflits vécus avec leurs parents et qui projettent désirs et attentes sur le gouvernement ou une partie de la société qui leur semble si différente d’eux. Le syndrome de la toute-puissance infantile fait le reste.

 

Il y a aussi le fantasme communiste: le Grand Soir. Ce moment où nous serons tous heureux est un beau rêve qui passe par la dictature du prolétariat. Le modèle soviétique a montré la faillite du processus, tant certains en ont profité pour ne pas contribuer au collectif. Le modèle chinois, avec l’économie sociale et l’hypersurveillance, a plus de chance de séduire les dirigeants. 

 

D’ailleurs, certaines industries et des municipalités pensent que l’hyper-contrôle est un moyen pour imposer des décisions sans effort pour s’assurer de l’adhésion des employés ou des citoyens.

 

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Enfin, il y a ceux qu’on voit moins. Les firmes de gestion de crise et, encore pire, les fonds d’investissement qui n’ont pas plus d’âme qu’un ver de terre. Et encore, cet insecte est si précieux pour assurer la santé de nos potagers. 

 

Le formatage de nos opinions, au fil des campagnes de presse habilement menées pour nous distraire, permet aux Crésus de ce monde d’agir en toute légalité pour accroître une puissance inimaginable. Ce formatage est si démentiel qu’aucun pays ne peut les contrôler ou les contraindre désormais. Le wokisme des années 2020 leur rend de grands services.

 

Dès qu’on tombe dans la haine et la division, ce n’est plus du wokisme, mais de l’anarchie pseudo-communiste déresponsabilisée qui sert les Crésus qui n’ont aucune limite à leur médiocrité sociale. Ces Crésus rient de nous, car notre incapacité à communiquer sainement et sereinement leur permet d’accumuler encore plus de richesses.

 

Agir pour nous comprendre 

 

Il est donc temps de se réveiller. D’apprendre à se connaître. De reconnaître nos différences. De voir comment celles-ci peuvent apporter des nuances dans les Lois et la manière de fonctionner ensemble.

 

Il est temps de se serrer la main en se regardant dans les yeux.  Il est temps de s’écouter, pour vrai. Notre humanité ne pourra fonctionner éthiquement que dans le respect de chacun.  

 

Nous n’avons pas à être d’accord sur tout, mais il est temps d’admettre que nous ne pourrons jamais tout comprendre seuls et qu’en étant plusieurs, nous nous rapprocherons sans doute de la Vérité, sans que celle-ci n’écrase la vérité de chacun.