Washington invoque la lutte antidrogue pour déployer ses forces contre Caracas. Pression politique, enjeu géopolitique: pourquoi les États-Unis agissent ainsi et comment réagit le Venezuela?
La confrontation entre les États-Unis et le Venezuela a franchi un nouveau cap. Sous couvert de lutte antidrogue, l’administration Trump a déployé plusieurs milliers de Marines et des moyens navals importants dans les Caraïbes, dont huit navires de guerre et un sous-marin nucléaire.
Washington justifie cette opération comme un renforcement de la lutte contre le narcotrafic, mais Caracas y voit une menace directe.
Donald Trump a par ailleurs annoncé que l’armée américaine avait de nouveau frappé, lundi, un bateau utilisé selon lui par des «narcoterroristes» vénézuéliens pour transporter de la drogue vers les États-Unis. Caracas a aussitôt dénoncé une «agression» à «caractère militaire» contre le Venezuela.
Capture d’écran d’une vidéo publiée par Donald Trump sur Truth Social le 15 septembre 2025, montrant une frappe américaine contre un bateau de trafiquants présumés dans les Caraïbes. Photo: Compte Truth Social de Donald Trump/AFP.
En réponse, le gouvernement de Nicolás Maduro vient d’annoncer l’opération militaire Caribe Soberano 200, mobilisant 2500 soldats, 22 avions et une trentaine de navires pour des exercices sur l’île de la Orchila, située à une centaine de kilomètres des côtes vénézuéliennes.
Le secrétaire d’État Marco Rubio a confirmé que la stratégie américaine vise aussi les organisations criminelles comme le Tren de Aragua et le Cartel de los Soles, désignés comme «organisations terroristes».
Pour mieux comprendre la portée de cette confrontation, nous avons interrogé Omar García-Ponce, professeur à l’Université George Washington, spécialiste des dynamiques sécuritaires en Amérique latine et des organisations criminelles transnationales.
Jérôme Blanchet-Gravel: Quel est le véritable objectif des États-Unis avec cette nouvelle opération dans les Caraïbes et face au Venezuela?
Omar García-Ponce: «Du point de vue strictement antidrogue, le déploiement naval et les opérations létales contre les embarcations rapides sont peu efficaces.
Il faut rappeler que l’essentiel des dommages liés aujourd’hui à la consommation de drogues aux États-Unis provient de substances synthétiques — en particulier le fentanyl — dont la production et le trafic suivent des routes terrestres depuis le Mexique, et non maritimes dans les Caraïbes.
Mon impression est qu’il s’agit plutôt d’une stratégie visant à faire pression et à déstabiliser le gouvernement de Nicolás Maduro, tout en projetant de la puissance militaire dans la région.»
Les autorités américaines accusent le Cartel de los Soles de complicité au sein du pouvoir vénézuélien, parlant même de «narcoterrorisme». Ces accusations reflètent-elles la réalité?
Omar García-Ponce: «Le Cartel de los Soles ne fonctionne pas comme un cartel traditionnel, mais comme un réseau décentralisé de corruption — notamment lié au narcotrafic — ancré dans les forces armées vénézuéliennes.
La notion de "narcoterrorisme" est ici une stratégie discursive qui permet d’imposer des règles d’engagement plus agressives, proches d’un état de guerre.
À ce sujet: Pourquoi les États-Unis déploient-ils des troupes dans les Caraïbes?
Mais cette caractérisation soulève de sérieux problèmes juridiques: elle est contestable du point de vue du droit international et peut exposer les États-Unis eux-mêmes à des accusations d’exécutions extrajudiciaires ou d’usage disproportionné de la force.»
Un rapport d’InSight Crime évoque la multiplication de laboratoires clandestins, l’expansion des cultures de coca et des routes de trafic traversant le Venezuela. Ces constats sont-ils exacts?
Omar García-Ponce: «Le Venezuela agit surtout comme un nœud de transit et une plateforme logistique, avec une présence documentée de laboratoires, de centres de stockage dans les zones frontalières, de saisies significatives et d’acteurs armés colombiens opérant dans l’ouest du pays.
Cependant, la production principale de cocaïne demeure concentrée en Colombie, et dans une moindre mesure au Pérou et en Bolivie.
Le Venezuela n’a pas remplacé ces pays comme centre producteur.
D’ailleurs, les rapports de la DEA indiquent que pratiquement aucune part de la cocaïne saisie aux États-Unis ne provient directement du territoire vénézuélien.»
Dans une entrevue accordée à Libre Média, l’universitaire Ana Esther Ceceña affirme que cette opération «dépasse largement la lutte antidrogue» et que Washington cherche à isoler Caracas pour accroître sa vulnérabilité interne. Partagez-vous cette analyse?
Omar García-Ponce: «Oui. Par ses moyens et ses règles d’engagement, l’opération ne peut guère être justifiée comme une simple action d’interdiction: son efficacité est marginale et son coût juridique élevé.
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Son objectif central est politique: accroître la vulnérabilité du régime de Maduro par une pression militaire indirecte.»
Selon Mme Ceceña, les États-Unis veulent aussi renforcer durablement leur présence dans l’arc caribéen et limiter l’influence de puissances comme la Russie, la Chine ou l’Iran. Cette dimension géopolitique est-elle centrale?
Omar García-Ponce: «Sans aucun doute. L’escalade militaire dans les Caraïbes va de pair avec le discours du “narcoterrorisme” qui permet à Washington de projeter sa puissance et de dissuader les alliances extra-hémisphériques de Caracas.
En ce sens, la dimension géopolitique est centrale dans la stratégie américaine, tandis que le discours antidrogue sert d’alibi stratégique.»













