Rencontre avec le guérillero légendaire du Guatemala

Entrevue exclusive sur le terrain

César Montes avec l'ex-guérilla Rosa María dans les années 1960. Photo de Rodrigo Moya.

Mardi le 28 mars 2023, à 13:30

Condamné sans preuve pour la mort de trois soldats, César Montes est incarcéré depuis plus de deux ans. De la guérilla guatémaltèque au Vietnam, il a passé la moitié de sa vie à faire la révolution. Rencontre avec le frère spirituel de Che Guevara.

 

«Comment n'aurais-je pas pu devenir guérillero?», demande avec passion César Montes dans sa cellule de la prison Mariscal Zavala, dans la ville de Guatemala, devant le livre relatant le récit d'un migrant posé sur son bureau. 

 

«Rafaël Trujillo en République dominicaine, Somoza au Nicaragua, Stroessner au Paraguay, Rojas Pinilla en Colombie, Pérez Giménez au Venezuela, François Duvalier à Haïti, Batista à Cuba, le colonel Peralta au Guatemala. Quasiment toute l'Amérique latine des années 1950 et 1960 était aux mains de dictateurs soutenus par les États-Unis». À la suite de ce constat lucide, le Guatémaltèque va étudier la médecine à Cuba.

 

«Son arrestation était une priorité»

 

Nous sommes en 1962 et César Montes a 22 ans. En octobre, la crise des missiles menaçant le monde d'une Troisième Guerre mondiale, il rentre chez lui. À peine sorti de l'aéroport de Ciudad Guatemala, il est séquestré et soumis à des interrogatoires par l'armée guatémaltèque et un agent de la CIA. «Ils m'ont torturé et accusé d'avoir été formé aux armes et aux explosifs», se souvient-il auprès de Libre Média.

 

Guatemala nunca más, ouvrage le plus complet à ce jour sur la guerre civile, évoque en effet un entraînement militaire de Montes. La même année, il intègre donc les FAR (Fuerzas Armadas Rebeldes) aux côtés de Luis Turcios Lima, jeune révolutionnaire qui perdra la vie quatre ans plus tard. Discipline de fer, pas une goutte d’alcool, la vie chez les FAR n’a rien d’une lubie de fêtards. Encore aujourd’hui, César Montes prie d’emblée le visiteur d’enlever ses chaussures.

 

 

Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de cultiver la guerre ou la haine, mais de cultiver la vie.

 

-César Montes

 

 

Au Guatemala, la guerre civile durera 36 ans. En 1996, après la signature des accords de paix, l’ancien guérillero crée la fondation Turcios Lima. Objectif? Tirer de la pauvreté les Amérindiens du Guatemala, pour la plupart descendants de Mayas.

 

«Le succès de cette fondation à la campagne, c'est la vraie raison de mon arrestation», m'assure-t-il droit dans les yeux. Le 3 septembre 2019, lors d'un combat opposant des agriculteurs à des militaires à Chajmayik, dans la région d'Izabal (est du pays), trois de ces derniers sont tués. Une embuscade de guérilleros est désignée comme responsable du meurtre, et César Montes comme celui ayant tiré.

 

Or, il se trouvait à 200 km de là, explique sa défense. Il est alors accusé d'avoir commandité le meurtre par téléphone aux agriculteurs. Lors du procès, le parquet a présenté des graphiques avec des numéros supposés prouver qu’il avait passé des appels ce jour-là.

 

César Montes dans sa cellule de la prison Mariscal Zavala, dans la ville de Guatemala.

 

 

La défense a dénoncé l’absence d’enregistrement téléphonique – et donc de preuve tangible. L’un des trois juges s'est désolidarisé des deux autres pour ce motif, m’a aussi appris un proche de l’ancien commandant. Peu importe: le 29 mars 2022, César Montes écope de 175 années de prison incompressibles.

 

Dans un manifeste publié dans la foulée, 357 personnalités d’Amérique latine – dont l'Argentin prix Nobel de la paix, Adolfo Pérez Esquível – dénoncent «une condamnation infâme». «Je n’adhère pas à la violence des FAR, mais César Montes est un prisonnier politique», me glisse pour sa part le responsable d’une association d’aide aux victimes de la guerre civile.

 

Lors de notre rencontre, César Montes dénonce « une absence de séparation des pouvoirs» et «une vengeance envers sa vie de révolutionnaire». Ce qui est sûr, c'est qu’il gênait le gouvernement: «son arrestation était une priorité», a déclaré le président Alejandro Giammettei en octobre 2020.

 

Fidel Castro, Che Guevara, Hugo Chávez et les autres…

 

Il en faudra plus pour abattre le soldat Montés: levé à 5h du matin chaque jour, il marche une demi-heure, puis va dans la petite salle de musculation qui jouxte sa cellule. À tout juste 81 ans, il a des bras qui feraient bien des envieux. «Je pense que peu de gens arrivent à mon âge dans ma condition physique», lâche-t-il sans prétention. Difficile de lui donner tort. La guérilla fue mi camino, premier livre qui relate son parcours, dépeint une vie mordue à pleines dents, où il frôle la mort à plusieurs reprises.

 

Pourtant, l’homme ne s'étendra ni sur ses exploits passés ni sur ses prouesses en haltérophilie, ce qui l'anime, c'est la politique. César Montes parle bien, écrit bien et surtout, joint les actes à la parole: déjà en 1967, quelques mois avant sa mort, Che Guevara le cite comme un révolutionnaire prometteur dans un discours.

 

En 1968, à l'étroit au Guatemala, il part épauler le Viêt-Cong et participe à la bataille décisive du Têt face aux États-Unis. Onze ans plus tard, l'appel de la révolution sandiniste le conduit au Nicaragua, et en 1981, il devient commandant au sein du FMLN (Front Farabundo Martí de libération nationale) au Salvador.

 

«Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de cultiver la guerre ou la haine, mais de cultiver la vie», souligne-t-il en montrant les plantes qu'il affectionne dans sa cellule. Lors de la signature des accords de paix au Salvador en 1992, il y retourne. Cette fois, il participera à la réinsertion des guérilleros dans la vie civile et à la transformation du FMLN en parti politique.

 

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Dans sa longue vie de révolutionnaire, il a côtoyé l’écrivain Miguel Ángel Asturias, Hugo Chávez, ou encore, un certain Fidel Castro. «Que l'on partage leurs idées ou non, Fidel Castro et Hugo Chávez ont été des dirigeants conséquents et leur diabolisation me fatigue. Je ne suis pas partisan de la campagne de haine que la droite et l'impérialisme nord-américain orchestrent pour toucher ceux susceptibles d'être influencés par ces étiquettes et qui, sans analyser, répètent comme des perroquets des mensonges à leur égard», explique-t-il. 

 

Un bémol à ses yeux: l'exercice actuel du pouvoir par Daniel Ortega au Nicaragua. «Le sandinisme ce n'est pas ça. Je n'ai rien à voir avec Ortega et je ne veux rien avoir à voir avec lui!», tempête-t-il.

 

«La corruption est une insulte au Guatemala!»

 

Pour autant, est-il juste que les critiques internationales se concentrent uniquement sur le Nicaragua ou le Venezuela?

 

Dans un rapport venant de sortir, l'ODAHG (Oficina de Derechos Humanos del Arobizpado de Guatemala) alerte sur la malnutrition, qui s'est aggravée durant les 25 dernières années au Guatemala. Actuellement, 47% des enfants de moins de 5 ans y souffrent de malnutrition chronique. De plus, l´ODAHG informe que 4622 mineurs sont morts dans les hôpitaux guatémaltèques en 2020 et 2021. Outre l´état archaïque des hôpitaux publics, les causes sont la malnutrition et les diarrhées chroniques.

 

 

Il n'y a pas de liberté d'expression au Guatemala.

 

-César Montes

 

 

«Le Guatemala et Haïti sont les deux pays les plus pauvres d'Amérique latine, et en matière de famine, nous sommes encore pires qu’Haïti, vous vous rendez-compte?», souligne-t-il. «Pendant ce temps-là, le président actuel du Guatemala gagne plus que tous les présidents du continent, excepté celui des États-Unis. La corruption est une insulte au Guatemala!», s´insurge-t-il.

 

Selon Transparency International, le Guatemala se situe à la onzième place des pays les plus corrompus au monde. Entre l'Irak et l'Afghanistan, et devant le Mexique ou Madagascar.

 

Faut-il du courage pour fouiller dans un tel bourbier? Assurément. À quelques dizaines de mètres, José Ruben Zamora est enfermé dans la partie plus huppée de la même prison depuis le 29 juillet dernier. Fondateur et directeur du quotidien El Periódico, ce sexagénaire a dirigé 228 enquêtes sur la corruption au sein du gouvernement d'Alejandro Giammattei. Selon moult organisations de défense des droits de l'homme, il est donc un prisonnier politique.

 

«Il n'y a pas de liberté d'expression au Guatemala. Les avocats de José Ruben Zamora ont été criminalisés et accusés de délits fictifs pour empêcher que celui-ci soit défendu. Actuellement, une dizaine de journalistes sont accusés de délits supposés pour avoir dénoncé cela», précise César Montes. Depuis qu’El Periódico a été contraint de cesser le format papier, on ne trouve plus que deux quotidiens nationaux papier au Guatemala: Prensa Libre et Nuestro Diario.

 

Dans son dernier rapport, Reporters sans frontières place le pays 124e sur 180 pays – contre 116e l’année précédente. Placé entre le Kazakhstan et la République démocratique du Congo, il fait désormais pire que le Qatar ou la Thaïlande.

 

«Ni une Ukraine fasciste, ni une grande Russie»

 

Maquisard intrépide, César Montes connait très bien les montagnes vertigineuses de La Sierra de las Minas, dans l’est du pays. Dans les années 1960, il s’y attelait à convertir les descendants de Mayas aux vertus des fusils. Soixante ans plus tard, comment juge-t-il la situation des Amérindiens dans son pays?

 

 

Je ne veux ni d’une Ukraine fasciste qui tue tous ceux qui ne pensent pas comme elle, ni d’une grande Russie comme à l'époque des tsars.

 

-César Montes

 

 

«Leur discrimination est à un point jamais égalé au Guatemala, alors qu'ils représentent la majorité ethnique du pays», explique-t-il. «Le pire, c'est pour les femmes. Thelma Cabrera, la seule candidate autochtone aux élections présidentielles de 2019, a été victime d’une campagne de dénigrement et de racisme au point d’avoir été interdite de se présenter aux prochaines élections, alors qu'elle est arrivée quatrième aux présidentielles de 2019 [avec 10,4% des voix ]», ajoute-t-il.

 

 

 

 

Les prochaines présidentielles auront lieu le 25 juin prochain, mais pour l'ancien guérillero, il ne faut pas trop compter là-dessus. «Le chemin pour un meilleur Guatemala, c’est de développer les organisations combattantes indigènes et de les unifier. La lutte doit continuer, mais le flux organisationnel doit être augmenté», préconise-t-il.

 

Idéaliste non repenti, l'homme se soucie aussi du reste du monde: «Je souhaite la fin de la guerre en Ukraine, mais je ne veux ni d’une Ukraine fasciste qui tue tous ceux qui ne pensent pas comme elle, ni d’une grande Russie comme à l'époque des tsars»,  lâche-t-il.

 

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Son vœu sera-t-il entendu? En attendant, César Montes se rend utile auprès de ses compagnons carcéraux. «J'ai réussi à obtenir des donations pour tous les prisonniers de cette prison: vêtements, produits d'hygiène corporelle et aliments. J'ai aussi réussi à créer une clinique médicale dans la prison, non seulement pour mes compagnons d'infortune, mais aussi pour les gardiens», explique-t-il droit dans les yeux, comme toujours.

 

Lorsque nous nous quittons, il tient à me dédicacer son dernier livre. «Au-delà des barreaux, la liberté naît aussi grâce aux écrits», y note-t-il.