Malgré le tourisme de masse, la République dominicaine peine à offrir un avenir décent à sa jeunesse. Reportage à Saint-Domingue, dans la capitale de la mythique île d’Hispaniola.
Bâti au pied de la mer des Caraïbes, le palais de Diego Colomb, fils aîné de Christophe, trône pour l’éternité. Juste en face, sur l’embouchure du fleuve Ozama, appelé ainsi par les anciens Amérindiens Taïno, un étrange navire le nargue. Frappé d’une inscription «Club Med», ce vulgaire bloc de béton symbolise à lui seul tout le pouvoir du tourisme de masse.
Le palais de Diego Colomb attire chaque jour des groupes de touristes à sac banane. Sur la place España, les prix des restaurants n’ont rien à envier à ceux des capitales européennes, à ceci près que les tarifs y sont affichés à la fois en pesos dominicains et en dollars américains.
Houellebecq sous les tropiques
Bien loin devant les exportations de cigares, de bananes, de cacao ou d’avocats, le tourisme est la première source de revenus en République dominicaine. Avec sept millions de visiteurs en 2022, le pays a vécu une année record, et n’a d’ailleurs jamais cédé à la panique sanitaire.
À qui profite cette manne? Certainement pas aux serveurs, qui doivent souvent se contenter du salaire minimum des micro empresas: 12 000 pesos mensuels, soit 215 dollars américains.
Petite jeune femme pétillante, Lohán est de ceux-là. Après trois mois comme serveuse dans un restaurant huppé du centre colonial, elle a décidé de ne plus y aller. «Je n’arrivais même pas à payer mon transport avec ce salaire», explique-t-elle auprès de Libre Média. Des histoires analogues, Saint-Domingue en compte des milliers.
Malgré l’aspect de carte postale idyllique, c’est bien une sensation de torpeur qui prévaut.
Dans la fameuse avenue El Conde, sorte de rue Sainte-Catherine de Saint-Domingue, des jeunes femmes se livrent à d’autres activités: aux hommes seuls et typés à l’occidentale – donc a priori bien dotés en dollars – elles proposent «un massage» dans l’arrière-cour d’un de ces immeubles aux murs décrépis, bâtis lors de la conquête espagnole.
«C’est souvent un traquenard. Quelqu’un d’autre est dans la pièce et profite du moment du sexe oral pour vous soutirer vos affaires», prévient Erisandra, une jeune Dominicaine au détour d’un café. «Mon frère travaille dans l’hôtellerie. Des Américains lui demandent souvent de lui chercher des filles. En les faisant payer 200 dollars, 100 iront pour la fille et 100 pour lui», ajoute la jeune femme avec un naturel déconcertant. Il faut dire que la prostitution y est légale.
27,5% des adolescentes enceintes
Avec la Thaïlande ou les Philippines, la République dominicaine est une destination phare du tourisme sexuel. Boca Chica, Puerta Plata et La Romana sont les destinations les plus prisées des Occidentaux en quête de courbes dominicaines.
Si elle se défend de promouvoir le tourisme sexuel, une entreprise basée à Puerto Plata propose carrément sur son site internet «le meilleur sexe de votre vie» avec des Dominicaines.
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Dans Plateforme, l’écrivain français Michel Houellebecq nous plongeait dans le tourisme sexuel en Thaïlande. Vingt-deux ans plus tard, la suite de ce roman pourrait être écrite dans les complexes hôteliers de Puerto Plata.
Le vice est-il pour autant l’apanage des Occidentaux? Sur un boulevard de Saint-Domingue, une affiche de sensibilisation de l’association World Vision nous apprend que 27,35% des femmes enceintes dans le pays sont des adolescentes et de jeunes adolescentes.
Erisandra n’est pas de celles-là, elle a eu son enfant à 18 ans. En revanche, pour des raisons financières, elle n’a quitté que très peu de fois Saint-Domingue. Comme beaucoup, elle a moins vu son pays que les touristes qui y passent une ou deux semaines.
Libre Média est resté aussi à Saint-Domingue, loin des hôtels de plage avec buffet et cocktails à volonté. Dans le centre colonial planent les ombres de Bartolomé de Las Casas ou de Juan Pablo Duarte, héros de l’indépendance adulé.
«Que cherches-tu dans ce pays?»
Sitôt sorti de cette zone gorgée d’histoire, des immeubles ocre, d’où pendent du linge et le drapeau national aux fenêtres, s’étirent à l’infini, bordés de palmiers. Malgré l’aspect de carte postale idyllique, c’est bien une sensation de torpeur qui prévaut.
Selon la banque centrale du pays, le taux de chômage des jeunes est de 29%. Depuis 2014, le pays occupe en la matière la pire place de toute l’Amérique latine. De plus, le modèle des micro empresas concerne 64 % des entreprises. Rémunérée avec ce salaire minimum (215 dollars) alors qu’elle travaille six jours sur sept dans un hôtel au bord du Malecón, Natalia songe de plus en plus à quitter son pays.

«Cette île dispose absolument de toutes les ressources naturelles, nous ne devrions rien importer, nous devrions être riches», déplore un chauffeur de voiture.
Canne à sucre, café, tabac, mais aussi mines d’or, quand il y débarqua avec ses trois caravelles, Christophe Colomb vit dans l’île d’Hispaniola le paradis sur Terre. Lors de son troisième voyage, il y retourna aussitôt après avoir posé le pied sur ce qui correspond maintenant au Venezuela.
Pourtant, même dans le quartier de la paisible Université autonome de Saint-Domingue», la plus ancienne université du Nouveau Monde – avant le Mexique, avant les États-Unis, avant le Canada –, coupures d’électricité et robinets d’où coulent difficilement quelques gouttes symbolisent toute l’inertie de la société.
Quand il s’y aventure seul vers 20h30, les regards surpris des Afro-Dominicains rangeant leurs étals rappellent au voyageur que s’il n’est pas malvenu ici à cette heure-ci, il n’a rien à faire non plus. «Que cherches-tu dans ce pays?», me demande sans détour un vendeur de hamburgers frites. Une phrase qui en dit long sur le degré de résignation d’une grande partie de la jeunesse.
Un pays plus corrompu que le Mexique
«Le problème, c’est qu’ici les présidents font de belles promesses pour être élus, mais qu’après ils nous volent», ajoute mon chauffeur privé. Dans le dernier classement de corruption des pays par Transparency International, la République dominicaine arrive à la cinquantième place, devant l’Algérie ou même le Mexique.
Dans son édition du 24 février, le quotidien national Listin Diario, pourtant loin d’être de gauche, titrait sur «les promesses non tenues par le président Abinader depuis 2022». Le journal pointe notamment l’état déplorable des hôpitaux publics.
«Luis Abinader ne s’intéresse qu’aux riches, il se fiche du sort des pauvres. J’ai voté pour lui et je le regrette», confie Erisandra. «Abinader est un très bon président, il est en train de faire aller le pays de l’avant!», s’enflamme pour sa part Leydi, une trentenaire avocate. Qui croire? Les taux de popularité estimés du président diffèrent fortement d’un institut de sondage à un autre.
Avec 1,61 million de ressortissants émigrés en 2020 pour 11 millions de Dominicains, selon le très sérieux Statista Research Department, la petite république se situe quasiment au même niveau qu’Haïti ou Cuba (respectivement 1,76 million et 1,77 million de ressortissants vivant à l’étranger pour une population de 11 millions d’habitants chacun).
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À ceci près qu’Haïti est l’un des pays les plus instables au monde, et qu'il est connu que la jeunesse de Cuba, quel que soit le degré de responsabilité du gouvernement, ne rêve que de quitter son île.
Les yeux rivés vers les États-Unis
Selon les chiffres du Statista Research Deparment, le taux d’émigration de République dominicaine est bien plus fort que celui du Guatemala, ou même que celui du Nicaragua.

Beaucoup traverseront illégalement l’Amérique Centrale, souvent au péril de leur vie.
Depuis fin janvier, les Dominicains ont besoin d’un visa pour traverser le Guatemala, une décision qui complique encore plus la tâche. Le mardi 21 février, la directrice générale des passeports, Digna Reynoso, a donc annoncé la création d’un passeport électronique permettant de voyager sans visa jusqu’en Europe.
Pour l’heure, avec 1,2 million de Dominicains sur leur sol en 2019 selon l’ONU, les États-Unis restent le principal eldorado. Alors que le gouvernement canadien se targue d'être ouvert aux migrants, ils n’étaient que 11 289 Dominicains dans le paradis multiculturaliste de Justin Trudeau la même année. La preuve que ce sont bien les États-Unis qui font rêver.











