L’attaque du Hamas, une «victoire géopolitique pour l’Iran»?

Des membres des forces iraniennes du Basij simulent l’arrestation du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors d'un rassemblement anti-israélien à Téhéran, le 13 octobre 2023. Photo: AFP.

Samedi le 14 octobre 2023, à 10:30

Pour notre analyste géopolitique Philippe Labrecque, non seulement il faut replacer l’attaque du Hamas dans le contexte plus global d’une lutte entre les mondes sunnite et chiite, mais une escalade qui impliquerait plusieurs pays est possible.

 

Les attaques dévastatrices récentes du Hamas en sol israélien, choquant l’opinion publique mondiale par sa violence et ses horreurs, sont évidemment interprétées à l'aune de la question israélo-palestinienne, menant plusieurs commentateurs à juger la situation par le prisme de la morale pour justifier ou non, les actes commis et les représailles à venir.

 

Mais l’opération audacieuse du Hamas s’inscrit dans un contexte plus large au Moyen-Orient dont les racines millénaires, soit entre l’Iran et les forces chiites d’un côté et l’Arabie Saoudite de l’autre. Parallèlement, les États-Unis tentent toujours d’isoler l’Iran davantage tout en gérant leur influence déclinante dans la région et le monde.

 

Guerre par procuration entre théocraties

 

Au-delà des horreurs de l’attaque du Hamas, la question palestinienne est devenue, depuis la création du Hezbollah au sud du Liban et la victoire du Hamas sur l’Organisation pour la libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat, un enjeu dans la confrontation millénaire entre les deux grands courants de l’islam au sein de l’échiquier géopolitique du Moyen-Orient contemporain, le chiisme et le sunnisme, représentés respectivement par deux théocraties influentes au sein du monde musulman dans son ensemble, soit l’Iran et l’Arabie Saoudite.

 

Tous les conflits dans la région prennent donc la forme d’une guerre par procuration entre ces deux puissances, que ce soit en Syrie, en Irak, au Yémen ou en Palestine.

 

De plus, après une réception grandiose par l’Arabie saoudite du président américain Donald Trump 2017, mettant en scène le renouvellement de l’alliance entre ces deux pays, ceci avait comme message clair d’officialiser la fin de la politique de rapprochement avec l’Iran entamée sous l’administration Obama, antagonisant davantage la puissance perse du même coup.

 

Toujours sous l’égide de l’administration Trump, en 2020, les accords d’Abraham étaient lancés dans l’objectif de normaliser les relations entre Israël et les membres de la Ligue arabe, soit les Émirats arabes unis et le Bahreïn initialement, pour ensuite inclure le Maroc et le Soudan, dans l’espoir d’y inclure l’Arabie saoudite pour finalement atteindre une certaine paix et stabiliser la région.

 

 

Si l’Iran, par l’entremise du Hezbollah probablement, en venait à tenter une opération contre les forces navales américaines par l’utilisation de missiles antinavires, une déflagration du conflit serait à prévoir.

 

 

Au-delà des normalisations des relations avec l’État d’Israël, l’objectif stratégique était surtout de créer un «rempart» contre l’Iran, comme la représentante américaine et membre de la Commission des affaires étrangères, Kathy Manning, l’indiquait, en septembre dernier.

 

Galvaniser la rue arabe

 

Il est donc probable qu’une des motivations de l’Iran dans leur décision d’appuyer et d’approuver une telle opération par le Hamas était de galvaniser la «rue arabe», celle-ci étant très largement en faveur de la cause palestinienne, du Hamas et du Hezbollah, par une opération d’envergure, forçant les États arabes à se positionner contre Israël pour éviter les contestations envers leur régime respectif.

 

 

La razzia n’est pas une simple tactique militaire où l’on utilise la surprise et la vitesse pour frapper un point faible de l’ennemi, mais un terme spécifique faisant référence aux nombreuses attaques de ce genre perpétrées tout au long de l’expansion des empires musulmans à partir du 7e siècle.

 

 

De toute évidence, l’attaque du Hamas semble bénéficier d’un soutien significatif de la part du monde arabo-musulman et l’Arabie saoudite ne pouvait pas démontrer un appui quelconque pour Israël sans risquer d’être affaiblie dans la région.

 

À cet effet, la déclaration saoudienne à l’attaque du Hamas, blâmant effectivement Israël pour la situation, semble sérieusement compromettre la possibilité d’une adhésion saoudienne aux accords d’Abraham qui aurait le potentiel de rassembler les monarchies du Golfe persique sous influence saoudienne et américaine, ce qui serait diamétralement opposé aux intérêts iraniens dans la région.

 

Une entente semble maintenant virtuellement impossible entre les deux pays, ce qui représente une victoire géopolitique pour l’Iran qui repousse l’avancée diplomatique de l’Arabie saoudite tout en accroissant sa propre influence par la propagande d’un tel acte, aussi horrible soit-il.

 

Risques de déflagration

 

En réponse au conflit en cours, les États-Unis envoient un groupe aéronaval incluant le porte-avions dernier cri USS Gerald R. Ford en mer Méditerranée pour appuyer Israël, ce qui, concrètement, implique que la marine américaine pourrait effectuer un blocus de la bande Gaza pour éviter un approvisionnement du Hamas en armes par la mer, en plus de vouloir dissuader qui que ce soit de tenter d’intervenir au sein du conflit.

 

Un tel groupe aéronaval est lourdement armé et peut mener des frappes dévastatrices dans un rayon d’opération considérable alors qu’aucune autre puissance ne possède ce genre de puissance de feu dans la région.

 

Un tel déploiement n’est donc pas que symbolique, il est d’abord un rappel à l’ordre, une façon de dissuader toute opération à l’encontre des intérêts américains qui sont principalement d’éviter que le conflit se propage au Liban et ailleurs dans la région.

 

Si l’Iran, par l’entremise du Hezbollah probablement, en venait à tenter une opération contre les forces navales américaines par l’utilisation de missiles antinavires à l’image de ceux utilisés pour couler le croiseur russe Moskva en mer Noire en 2022, une déflagration du conflit serait à prévoir. Les forces américaines devraient répliquer, potentiellement contre des cibles iraniennes, risquant une escalade du conflit.

 

À voir aussi: Attaque-surprise du Hamas: l’armée israélienne regardait ailleurs

 

Israël pourrait également décider de mener des frappes contre les lignes de ravitaillement iraniennes en support au Hamas, passant par la Syrie. Ce ne serait pas une première, puisque les forces aériennes israéliennes ont mené de telles frappes contre des cibles militaires iraniennes et du Hezbollah en Syrie lors de la guerre civile dans ce pays depuis 2013.

 

Notons également que l’Iran avait accusé Israël à plusieurs reprises de mener des opérations d'assassinats de ses chercheurs et techniciens travaillant sur son programme nucléaire.

 

En plus des risques et des pertes potentielles élevés d’une opération terrestre d’envergure par les forces israéliennes dans la bande de Gaza, ceci comporte le risque substantiel de donner la justification tant espérée par le Hezbollah, implanté au sud du Liban (donc au nord d'Israël) pour s’impliquer dans le conflit, ouvrant un deuxième front et, surtout, multipliant l’ampleur du conflit déjà meurtrier.

 

Nous entrerions ainsi dans un conflit que l’État-major israélien considérait potentiellement comme une guerre totale, ce qui inciterait l’Iran à potentiellement faire de même.

 

S’il est presque impossible d’imaginer l’Arabie saoudite ou les pays sunnites de la région se joindre à Israël, ces derniers ne pourront rester immobile éternellement devant les avancées des forces du croissant chiite, s’étendant du Liban jusqu’en dans le Golfe persique en passant par la Syrie et l’Irak jusqu’au Yémen, devaient se concrétiser.

 

À l’inverse, si Israël devait remporter une victoire spectaculaire contre le Hamas et le Hezbollah, ceci représenterait une humiliation de plus pour le monde arabo-musulman, ce qui rendrait tout rapprochement ou continuité diplomatiques entre les pays arabes et l’État hébreux intenables.

 

Seul l’espoir que la diplomatie réussisse à calmer les ardeurs et réduire l’ampleur du conflit pourrait permettre aux États arabes de sauver la face tout en maintenant leur influence dans la région face à l’Iran.

 

Le spectre d’un conflit régional de grande ampleur entre l’Iran et Israël revient donc en force dans une région qu’on croyait, à tort, se remettre graduellement des révolutions et conflits du printemps arabe, ouvrant une nouvelle ère conflictuelle où l’influence américaine s’effrite et les différents acteurs font preuve d’une audace risquée.

 

Extension du domaine de l'islamisme

 

Au-delà des enjeux géopolitiques propres au Moyen-Orient, les manifestations d’appuis à l’attaque du Hamas dans les grandes villes et capitales occidentales, notamment à Paris et à Montréal, en ont surpris et choqué plusieurs, si on en croit les réactions de citoyens et commentateurs médiatisés sur les médias sociaux et traditionnels.

 

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L’Occident se réveille, naïf et incrédule une fois de plus devant la nature tragique de l’histoire et du sort des peuples. Tout comme lors des deux intifadas, le conflit israélo-palestinien se transporte en Occident par l’entremise de la diaspora arabo-musulmane et de quelques factions d’extrême gauche «décolonialistes», principalement, alors qu’on craint aujourd’hui l’émergence d’une troisième intifada.

 

De plus, l’Occident reste toujours volontairement aveugle aux «liens du sang» évident entre la mouvance islamiste mondiale, le conflit palestinien et l’appui massif dont la cause palestinienne bénéficie au sein de monde musulman

 

 

L'abandon par l’Europe de toute ambition et d’influence sur l’échiquier mondial et l’épuisement des États-Unis dans des conflits coûteux et interminables sans en extraire de gains concrets ont créé un vide géostratégique significatif.

 

 

Les appels au «djihad» global suivant les attaques du Hamas étant faits, on constate une continuation d’une confrontation à finir sur plusieurs fronts, partant de la Révolution iranienne de 1979 portant les Mollahs au pouvoir, aux attentats du 11 septembre, à l’avènement de l’État islamique, au régime des talibans, jusqu’aux récentes attaques du Hamas en sol israélien.

 

Si les forces chiites et sunnites se confrontent entre elles, elles se concurrencent tout autant pour prendre la tête dans une «lutte pour l’hégémonie sur l’islamisme mondial», un coup d’éclat après l’autre, dont fait partie l’attaque spectaculaire du Hamas dans une ère que l’islamologue français Gilles Keppel nomme «un millenium islamo-djihadiste».

 

La méthode utilisée par le Hamas n’est pas non plus anodine alors que Keppel la qualifie de «razzia», comme les attaques du 11 septembre 2001.

 

La razzia n’est pas une simple tactique militaire où l’on utilise la surprise et la vitesse pour frapper un point faible de l’ennemi, mais un terme spécifique faisant référence aux nombreuses attaques de ce genre perpétrées tout au long de l’expansion des empires musulmans à partir du 7e siècle.

 

Les razzias avaient comme objectif de saisir un butin souvent composé d’hommes, de femmes et d’enfants pour les réduire en esclavage, et ce des côtes de l’Islande jusqu’aux côtes nord et sud de la Méditerranée jusqu’au cœur dans les Balkans, notamment.

 

Nous aurions tort de croire que la distance qui sépare ces continents du Proche-Orient épargnera à l’Europe et à l’Amérique du Nord d’être touchées par le conflit, comme les tensions et les violences sectaires, en France notamment, le démontrent.

 

Du front russo-ukrainien à la bande de Gaza

 

Si les États-Unis restent largement la plus grande puissance sur l’échiquier mondial, sa domination et sa capacité à imposer sa volonté dans différentes régions du globe sont contestées alors que plusieurs analystes en relations internationales annoncent le retour d’un monde multipolaire.

 

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La force de persuasion et de dissuasion américaine subit les conséquences de 20 ans de revers cuisants pour la politique étrangère de Washington.

 

De la montée de l’État islamique en Irak après une décennie d’intervention américaine dans ce pays, couplée avec la résistance et survie du régime d’Assad en Syrie, sans oublier l’humiliante retraite d’Afghanistan, les États-Unis, de toute évidence, rencontrent une difficulté croissante à imposer leur volonté envers des puissances régionales ou même mondiales, comme la Chine et la Russie.

 

L'abandon par l’Europe de toute ambition et d’influence sur l’échiquier mondial et l’épuisement des États-Unis dans des conflits coûteux et interminables sans en extraire de gains concrets ont créé un vide géostratégique significatif.

 

Comme la nature a horreur du vide, il est inévitable que certaines puissances belliqueuses gardées en échec depuis longtemps au sein d’un monde unipolaire tentent de capitaliser sur l’affaiblissement d’un ordre post-Guerre froide révolu.

 

En ce sens, l’attaque du Hamas commandité par l’Iran n’est qu’une confirmation d’une lourde tendance vers un 21e siècle conflictuel entre nations, mais aussi au sein de celles-ci.