«Le Salvador ne sera plus jamais le même»

Reportage

Le président salvadorien Nayib Bukele et son épouse Gabriela Rodriguez de Bukele quittent l'Assemblée législative de San Salvador, le 1er juin 2022, après avoir prononcé son discours annuel à la nation marquant. Photo: Marvin Recinos pour l’AFP.

Mercredi le 16 novembre 2022, à 12:00

Le président du Salvador, Nayib Bukele, est en train de mettre des dizaines de milliers de criminels sous les barreaux dans un pays jadis l'un des plus dangereux au monde. Reportage dans ce pays d’Amérique centrale en pleine révolution sécuritaire.

 

«Le pire est derrière nous maintenant: le Salvador ne sera plus jamais le même. Quand le FMLN (Front Farabundo Martí de Liberación Nacional) était au pouvoir, la situation sécuritaire était terrible», confie Matias (prénom changé), qui a vu monter dans son taxi des membres de maras armés de machettes ou de couteaux. 

 

Il est environ 21h. Aux abords du centre historique de San Salvador, des familles sont encore attablées devant des pupusas, le sandwich national. Pourtant selon Matias, cette zone était un coupe-gorge il y a encore quelques mois.

 

Aux temps les plus durs, les maras, ces bandes de jeunes versés dans la délinquance et l’ultra violence, avaient pignon sur rue dans le centre et surtout, dans les quartiers des classes moyennes et populaires, peuplés par ceux n'ayant pas les moyens d'habiter des lotissements avec vigiles armés. 

 

Le filtrage des visiteurs, les maras s'en chargeaient. Pour rendre visite à un proche, il fallait s'acquitter d'un droit d'entrée, abonde Matias. «Votre identité et votre plaque d'immatriculation étaient notées», précise-t-il auprès de Libre Média.

 

13 ans de guerre civile

 

Il y a encore quelques mois, les commerçants du marché du centre historique rangeaient leurs étals dès 19h, les clients se faisant alors rares par crainte de la violence ambiante. 

 

La plupart des vendeurs de vaisselle, de vêtements ou même de fruits et légumes étaient tenus à un «derecho de renta» (droit de location) vis-à-vis des maras: une extorsion régulière. Aujourd’hui, ils rangent leurs marchandises vers 21-21h30.

 

Retour en arrière. En 1972, une coalition de gauche à laquelle appartient le Parti communiste remporte les élections. L'armée opère alors un coup d’État pour les évincer. 

 

De 1979 à 1992 s'ensuivent 13 ans de guerre civile. En janvier 1992, les accords de paix sont signés à Mexico entre l'armée et la guérilla. Installés aux États-Unis, les réfugiés salvadoriens sont rapatriés. Parmi eux, des membres du gang Mara Salvatrucha ou MS-13, né à Los Angeles. 

 

Longtemps un des pays les plus meurtriers 

 

Sitôt rentrés au pays, ils reprennent leurs activités: trafic de drogue, extorsion de petits commerçants, proxénétisme et meurtre. «Les pandillas [les gangs, ndlr] ou maras existaient déjà avant le retour massif des compatriotes», analyse Oscar Martinez Peñate dans El Salvador, Sociología general. En revanche, c'est bien à partir de la fin de la guerre civile que leur mode de vie se consolide, y précise-t-il.

 

Les dégâts s’ensuivent. Dès 1995, le Salvador prend la tête de nombreux classements des pays non officiellement en guerre les plus meurtriers au monde, avec un taux d'homicide très supérieur à celui de la Colombie. Par la suite, il oscille entre la première et la troisième place. 

 

À lire aussi: Haïti, voyage au bout d’un État failli

 

En 1996, le taux de meurtre de San Salvador était dix fois supérieur à celui de la moyenne du reste de l'Amérique latine, selon l'Institut de médecine légale (IML) de l'aire métropolitaine de San Salvador (AMSS). Il faudra attendre jusqu'en 2022 pour que le Salvador quitte enfin le haut de ces macabres classements.

 

1,7 % des adultes en prison 

 

Entre-temps, bien des hommes politiques ont promis au peuple d’en terminer avec les maras. En 2003 et 2004, le plan Mano dura (main dure) est condamné par les Nations Unies, lesquelles accusent le gouvernement de Francisco Flores de violer les Droits de l’enfant. 

 

En 2019 débarque Nayib Bukele. Trentenaire et leader du parti Nouvelles idées, le président nouvellement élu discourt volontiers flanqué d'une casquette à l'envers. Selon le média d’investigation salvadorien El Faro, il aurait alors pactisé avec les trois principaux maras, dont la Salvatrucha. Ce dont on est sûr, c’est que la criminalité baissait. 

 

Le 27 mars dernier, retour en enfer. En un seul week-end, 87 personnes sont assassinées par la mara Salvatrucha dans tout le pays. Seulement 13 victimes appartenaient à des bandes, 64 étant des civils. 

 

Nayib Bukele change alors de cap et place le pays en état d’urgence. Tandis que des centaines de militaires sont déployés dans les rues, les arrestations de membres des maras sont médiatisées. 

 

Des images d’hommes tatoués par dizaines, torse nu, menottés et tête baissée circulent dans la presse et sur la Toile. Dans le même temps, Nayib Bukele annonce la construction d'un «centre de confinement du terrorisme» pour les accueillir. 

 

Rien qu’en mars, 75 000 Salvadoriens, soit près de 1,7 % de la population adulte nationale, vivaient officiellement derrière les barreaux.

 

Un président extrêmement populaire 

 

«Il y a peu, il était courant de croiser des hommes tatoués s'adonnant à leurs activités en toute impunité dans le centre-ville», lâche Matias. Des policiers et des militaires les ont remplacés désormais. «Valentia y lealtad» (courage et loyauté), est-il écrit sur leur cocarde. 

 

Le soir, devant le théâtre national, des enfants batifolent, de jeunes femmes poussent des landaus et se prennent en photo.

 

Pendant ce temps-là, l’opposition et des associations de défense des Droits de l'homme dénoncent des arrestations arbitraires mais rien n’y fait: depuis deux ans, les enquêtes d'opinion se succèdent, le président récolte autour de 90% d'avis favorables, du jamais vu dans l’histoire moderne du pays.

 

Au crédit de celui-ci, selon les Salvadoriens, le rétablissement de la sécurité mais aussi des progrès supposés en matière de santé ou d'éducation.

 

«Nous avons un très bon gouvernement, j’aime beaucoup mon président», s’enthousiasme un vieil habitant de la capitale, qui en veut pour preuve la construction d’un nouvel hôpital. Une popularité qui donne des ailes à Nayib Bukele.

 

Faisant fi de la constitution, l'homme aux cheveux gominés, qui a troqué sa casquette à l’envers pour un costume plus présidentiable, vient d'annoncer qu'il briguerait un second quinquennat dès 2024.

 

Personne ne s’habitue à l’insécurité 

 

«Que voulez-vous que je vous dise? Je ne suis pas favorable à une modification de la constitution, mais j'ai vu passer tellement de présidents incompétents que je suis très satisfait de Bukele», confie un Salvadorien au détour d'un café. «La situation était tellement chaotique que pour rétablir la paix, il fallait des actions très fortes. Pouvoir vivre normalement, c'est un grand soulagement».

 

Car on ne s'habitue jamais réellement à l'insécurité, on ne s'habitue jamais à aller sur son lieu de travail la peur au ventre ou à devoir prévenir ses proches quand on se déplace. 

 

Prendre le bus de jour sans risquer une attaque à main armée, se promener le dimanche en couple en toute sérénité, faire un selfie sans se faire braquer, marcher le soir (ou même le jour) sans devoir se retourner tous les trente mètres, vendre des bricoles sans se faire racketter ses maigres gains, les Salvadoriens en rêvaient.

 

Bientôt un régime militaire?

 

D’après le U.S Customs and Borders Protection, l’émigration des Salvadoriens vers les États-Unis aurait baissé de 22% depuis le début de l’année. Pourtant, la presse d'opposition s'inquiète, le quotidien Prensa Grafica dénonce un risque de régime autoritaire.

 

Le 15 novembre, l’état d’urgence a été prolongé pour la huitième fois depuis mars.

 

À lire aussi du même journaliste: Vivre avec les morts à Irapuato

 

À Santa Anna, seconde ville du pays, un jeune homme à casquette est contrôlé par des militaires. Il est bientôt 21h, le centre se vide et pour les quelques riverains qui flânent, cette palpation musclée semble être source de divertissement. Malgré le spectacle, craignent-ils l’instauration d’un régime militaire? 

 

Le lendemain soir, dans la capitale, un trentenaire donne des éléments de réponse. «Regardez, il est 22h et les rues sont vides. Maintenant, les gens ne sortent plus le soir non pas par peur des pandillas mais par peur de la police», assure-t-il. 

 

«Il arrive souvent que des gens qui ont un tatouage soient arrêtés et malmenés par la police, qui les traite de collabos. Moi-même j'ai peur», ajoute-t-il en montrant ses deux tatouages au poignet, le nom de sa fille et celui de son ex-femme. 

 

Miracle sécuritaire ou «peuple endormi»?

 

Chauffeur de taxi à San Salvador, Aarón (prénom changé) est également méfiant. La veille, le quotidien pro-gouvernemental Diario El Salvador a claironné que le pays avait connu 219 jours sans homicide en trois ans, du jamais vu. «Ces statistiques martelées par le gouvernement, c'est une farce! La réalité est tout autre que ce que veut faire croire le président», tempête le quadra auprès de Libre Média.

 

«Ce qui a changé, c'est que les maras mettent un costume et une cravate pour nous extorquer discrètement mais tous les jours il y a des meurtres. Le peuple est endormi mais dans quelques mois, la vérité va sortir», prévient l'homme qui confie devoir payer dix dollars par semaine aux maras pour avoir le droit de travailler en paix. 

 

Le 10 novembre, le quotidien d’opposition Prensa Grafica a assuré que 200 meurtres entre délinquants avaient eu lieu sur cette même période.

 

Quoi qu’il en soit, les potions du mage Bukele font des envieux. Dans le Guatemala et le Honduras voisins, eux aussi en proie à l’ultra violence des maras, on entend déjà dire qu'«il faut un président comme Bukele».