Haïti, voyage au bout d'un État failli

Des manifestants portent un cercueil recouvert de drapeaux américains, canadiens et français à l’occasion du 216e anniversaire de l'assassinat du père fondateur de la nation Jean-Jacques Dessalines. Photo: Richard Pierrin pour l’AFP.

Mercredi le 19 octobre 2022, à 16:50

Haïti s’enfonce toujours plus dans le chaos à l’approche de l’envoi d’une force internationale visant à rétablir l’ordre. Une intervention perçue comme illégitime par une population qui n’en peut plus de la violence des gangs près du pouvoir.

 

Le 9 octobre dernier, le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a réclamé le déploiement d'une force armée internationale en Haïti devant des sommets de violence observés chez la plus pauvre des deux nations de l’île d’Hispaniola.

 

C’était deux jours après que le ministre haïtien, Ariel Henry, ait réclamé l’envoi d’une telle force devant la multiplication des manifestations réclamant sa démission, mais aussi dans un contexte de graves pénuries de carburant profitant à des gangs cherchant à contrôler l’approvisionnement.

 

Les gangs ont généralisé le viol parmi leurs troupes pour assujettir les populations locales. Pour ajouter au drame, la perle des Antilles est touchée par de nouveaux cas de choléra.

 

Une intervention «néo-colonialiste»?

 

Spécialiste d’Haïti où il a exercé plusieurs années le métier de journaliste, Roromme Chantal souligne que l’envoi de cette force est perçu comme illégitime, voire colonialiste par la majeure partie de la population.

 

«Le gouvernement a compris qu’il ne tiendrait plus longtemps. […] L’envoi de la force internationale fait partie de la réponse aux mobilisations anti-gouvernementales qui secouent le pays. Autrement dit, c’est une demande du Premier ministre Ariel Henry pour se maintenir au pouvoir», explique le professeur de science politique à l’Université de Moncton.

 

L’ONU débat actuellement de la forme que prendra cette force internationale destinée à sortir Haïti de son «cauchemar». Notre interlocuteur craint que des soldats ne soient utilisés contre des opposants au pouvoir dans une escalade des tensions attisée par la militarisation du pays.

 

«Certains observateurs parlent déjà d’une guerre civile de basse intensité. […] La force internationale risque de mener à des violences contre la population», avertit-il.

 

Haïti déjà sous tutelle

 

Selon Roromme Chantal, il est ironique que les médias parlent d’une nouvelle intervention internationale, alors qu’Haïti est toujours de facto soumis aux États occidentaux avec les États-Unis, la France et le Canada au premier rang.

 

Ariel Henry a été désigné Premier ministre par le Core group –un consortium de pays occidentaux dont le Canada fait partie avec les États-Unis et la France–, alors que le dirigeant est soupçonné d’avoir participé au meurtre du président Jovenel Moïse, en juillet 2021.

 

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Rappelons que des médias comme Le Nouvelliste ont rapporté qu’Ariel Henry avait parlé au téléphone avec l’un des principaux suspects, quelques heures seulement après l’entrée dans la résidence présidentielle du commando composé en majorité de mercenaires colombiens.

 

«Comment peut-on parler d’une nouvelle intervention internationale, alors que le Core Group contrôle le système électoral haïtien depuis 2004 en cooptant les élites locales? Comme universitaire, je suis très confortable de le dire, car toutes ces informations sont documentées. […] Nous assistons à l’un des plus graves viols du droit d’un peuple à s’autodéterminer».

 

Ingérence américaine

 

À la lumière des courriels d’Hilary Clinton analysés par le Center for Economic and Policy Research, en 2010, l’élection de Michel Martelly comme président d’Haïti découle directement d’une intervention américaine.

 

Cette année-là, Washington est «intervenu à travers l’Organisation des États américains pour modifier les résultats des élections du premier tour en Haïti, propulsant Martelly au second tour», précise ce centre de réflexion basé dans la capitale américaine.

 

Responsabilité partagée

 

Pour Roromme Chantal, tous ces éléments témoignent de la responsabilité des puissances occidentales dans la présente situation en Haïti, malgré la participation évidente des dirigeants haïtiens à la dégringolade de leur propre pays.

 

«L’assassinat du président Jovenel Moïse n’aurait jamais été possible sans l’assentiment américain. […] C’est le mal d’Haïti, le fait que des régimes étrangers qui se présentent comme les grands défenseurs de la démocratie dans le monde continuent de soutenir des gouvernements corrompus et illégitimes».

 

Il estime que les grands médias occidentaux «se rangent du côté de ce que Albert Camus appelait le consentement meurtrier en participant à sa fabrication».

 

La solution pour tenter de mettre fin au malheur d’Haïti, selon le professeur? De mettre en place un gouvernement provisoire composé d’experts et d’observateurs indépendants, le temps de rebâtir des institutions plus fortes et de former une police efficace et non corrompue. Ce serait l’unique manière de justifier auprès du peuple le retour sur le terrain de la communauté internationale.