Dans un livre publié aux éditions de L’Artilleur, le professeur Jean-Robert Raviot analyse de l’intérieur la mécanique profonde ayant conduit Vladimir Poutine à envahir l’Ukraine. Une perspective réaliste contrastant avec le manichéisme ambiant.
Et si la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine, fin février 2022, n’était pas un coup de folie, mais l’aboutissement de logiques «géodéterminées»?
C’est l’un des aspects centraux de la thèse que développe le spécialiste de la Russie Jean-Robert Raviot dans un ouvrage éclairant paru dernièrement.
À l’instar d’un Emmanuel Todd ou d’un Jean-François Caron dans d’autres ouvrages récents, le professeur part de la volonté d’expliquer froidement les mécanismes à l’origine de cette guerre, loin des lectures manichéennes dont les grands médias ont été jusqu’à présent tellement friands.
«Le logiciel impérial russe»
La Russie reste encore d’une certaine façon l’empire né en 1547 avec le couronnement du grand-prince de Moscou, Ivan le Terrible, une structure colossale qui, malgré tous les bouleversements de son histoire moderne (révolution, URSS, perestroïka, libéralisation, etc.) aura toujours conservé son caractère impérial.
Mais pas exactement, nuance l’auteur, puisque la Russie est aujourd’hui un «post-empire» aspirant à recoller certains morceaux de la mosaïque d’antan, dans une nostalgie pour la grandeur maintes fois exprimée par Vladimir Poutine.
«Le post-empire qu’est la Russie peut être défini comme le produit d’un réajustement du logiciel impérial aux nouvelles conditions géopolitiques produites par la dislocation de l’URSS», explique le politologue.
La Russie est donc tout sauf un État-nation à l’occidentale, c’est un ensemble regroupant divers groupes ethnoculturels et qui doit s’efforcer – malgré la prédominance de la nation russe – à harmoniser de vives différences dans le contexte d’une aire géographique vertigineuse où l’État prétend être partout souverain.
«Le moscopolitisme»
La force centrifuge permettant de faire encore tenir le tout: Moscou qui, loin d’être une simple métropole, «est le vecteur d’une stratégie de retour à la puissance où l’État joue un grand rôle». Le «moscopolitisme» apparaît comme une doctrine selon laquelle c’est à Moscou que convergent toutes les forces du pays.
En 1918, le retour de Moscou comme capitale consacre le rétablissement de ce logiciel impérial après avoir vu, de 1712 à 1917, Saint-Pétersbourg occuper cette place, période durant laquelle la Russie se veut plus européenne qu’eurasiatique sur le plan identitaire.
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Jean-Robert Raviot remarque que dans toute son histoire, la Russie est restée quasi obsédée par le pourtour de l’empire. C'est comme si elle craignait depuis toujours que des troubles limitrophes – et parfois à première vue secondaires – en viennent, par un tragique jeu de dominos, à déstabiliser le centre.
«Les affaires de la périphérie conditionnent souvent les affaires du pouvoir central d’une manière tout à fait disproportionnée», relève l’ex-directeur des collèges universitaires français de Moscou et Saint-Pétersbourg.
L'Ukraine, cette «étrangère proche» devenue ennemie
Contrainte de forger la notion «d’étranger proche» pour désigner ses anciens satellites, une Russie méfiante et plutôt amère a vu l’Ukraine devenir de plus en plus étrangère et de moins en moins proche.
Fin 2013, quand le mouvement du Maïdan provoque l’arrivée d’un gouvernement occidentaliste à Kiev, la fameuse «ligne rouge» a déjà été franchie aux yeux des Russes.
À tel point que cette nation sœur est un jour perçue par l’intelligentsia moscovite comme une véritable «anti-Russie», en d’autres termes comme un contre-modèle à l’intérieur même du monde orthodoxe et russophone, pour ne pas dire du monde russe, du moins selon un point de vue bien ancré au pays de Tolstoï.
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«Pour la Russie, la notion d’étranger proche renvoyait à l’objectif politique prioritaire de maintenir, dans le proche voisinage – et en tout premier lieu le proche voisinage occidental – une zone de sécurité avec pour principale mission d’éviter la survenance d’États hostiles.»
Dans cette perspective, il est clair pour Jean-Robert Raviot que l’invasion de l’Ukraine obéit à une logique défensive. La conclusion s’impose d’elle-même: il s’agit pour les Russes de contenir l’avancée de «l’Occident collectif» sur l’espace qu’ils estiment être leur zone d’influence naturelle et historique.
«La Russie cherche à neutraliser le potentiel militaro-stratégique de l’Ukraine qui, très engagée dans une coopération avec l’OTAN dont elle sollicite le statut de membre, est perçue comme une menace directe pour la sécurité des centres vitaux de la Russie», résume-t-il dans ce livre de 256 pages.
Pour défendre l’autodétermination de l’Ukraine, encore faut-il bien comprendre la situation.












