En Acadie, les premiers habitants développèrent une tradition politique unique qui s’appuyait sur une gouvernance villageoise autonome desservie par les aînés, raconte notre chroniqueur histoire Marco Wingender.
En 1633, pendant que la population à Québec prenait enfin racine, quelque chose de semblable se produisait ailleurs en Nouvelle-France. Après trois décennies d’insuccès, des établissements français commençaient enfin à s’implanter sur la péninsule acadienne (aujourd’hui la Nouvelle-Écosse).
Une région stratégique chaudement contestée
L’histoire trouble de l’aventure française dans cette région avait débuté quand Pierre Dugua de Monts avait fait construire un premier fort sur l’île Sainte-Croix en 1604. Après un hiver désastreux, il fut déménagé à Port-Royal, sur la rive est de la baie de Fundy et, en 1607, les colons français furent contraints de tout laisser derrière pour rentrer en France.
Il fallut attendre 1610 pour que la petite colonie soit réanimée par Jean de Poutrincourt. Elle fut brûlée en 1613 par des pirates et l’année suivante, Poutrincourt la fit rebâtir. En 1618, le site fut ensuite abandonné au profit d’un autre, à nouveau réoccupé par les Français en 1623 et reconquis par des flibustiers écossais en 1629.
Tout ce temps, une poignée de Français étaient demeurés en Acadie. Certains avaient formé des unions avec des femmes autochtones, mais jusque-là, aucun véritable peuplement colonial n’avait su prendre racine.
Isaac de Razilly
Le moment charnière survint en 1632, quand l’Acadie avait été ajoutée à la liste des territoires qui devaient être rendus à la France par l’Angleterre en vertu du traité de Saint-Germain-en-Laye. La Compagnie des Cent-Associés s’empressa alors de commander l’établissement de postes de traite en des lieux stratégiques le long de la côte de l’Atlantique.
Quant à la mission de coloniser la région, cette tâche fut confiée à une filiale dirigée par un homme de 45 ans aux multiples talents, Isaac de Razilly, l’un des dirigeants les plus compétents, néanmoins l’un des moins connus dans l’histoire de la Nouvelle-France.
Bon ami de Champlain, les deux hommes partageaient le même rêve humaniste pour l’Amérique du Nord. Officier de haut rang, Razilly jouissait de bonnes relations avec la cour royale, étant le cousin du cardinal Richelieu lui-même. Érudit doté de la vision d’un homme d’État, Razilly est celui qui avait persuadé Richelieu de mandater Champlain à la direction de la colonie de Québec en 1632.
Les Français débarquent
Dans son rôle de colonisateur, Razilly avait la responsabilité d’implanter une population française autonome. Pour ce faire, 12 à 15 familles avaient accepté son invitation à sauter dans l’aventure. C’était peu, mais suffisant pour initier une croissance démographique soutenue.
Ayant pris le large tard dans la saison estivale de 1632, l’expédition de Razilly atteignit le 8 septembre le charmant port de La Hève, au sud-ouest de la péninsule acadienne, où les colons mirent pied à terre.
Pour les nouveaux venus, l’Acadie paraissait comme un lieu d’abondance extraordinaire de faune et de flore, où les rivières grouillaient de pétoncles, de saumons et d’aloses et les champs de bleuets et de framboises sauvages s’étendaient à perte de vue.
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À La Hève, on érigea une chapelle ainsi que la première école en Nouvelle-France dans laquelle les enfants des colons et ceux des familles mi’gmaq de la région furent invités à étudier ensemble. Tout comme Champlain, Razilly s’efforça d’établir de bonnes relations avec les habitants locaux. Il les encouragea à s’établir à proximité des établissements français et leur ouvrit ses portes.
Une fois les assises de la colonie posées, Razilly s’appliqua à reprendre le contrôle de la région en évinçant sans grande résistance une petite escadre de flibustiers écossais qui occupaient toujours Port-Royal. Probablement inspirés par ce qu’ils voyaient, quelques-uns d’entre eux décidèrent de demeurer avec les Français qui les accueillirent comme les leurs.
Mort soudaine
En novembre 1635, alors que tout semblait si bien aller, Razilly mourut subitement à l’âge de 48 ans. Pour le projet acadien, ce fut un dur coup. Néanmoins, avant de s’éteindre, Razilly avait restitué le cœur de l’Acadie à la France et assuré à la colonie une fondation solide.
À sa mort, son cousin, Charles de Menou d’Aulnay, prit la relève à titre de commandant de la colonie — non sans peine en raison d’une violente rivalité qui l’opposa au vétéran de l’Acadie, Charles de Saint-Étienne de La Tour. Néanmoins, il encouragea plusieurs habitants à déménager de La Hève à Port-Royal, qui s’imposa rapidement comme le centre de la région.
Des marais côtiers à cultiver
Aux abords de la baie de Fundy, les Acadiens aménagèrent leurs champs, non pas en coupant des arbres, mais en drainant des marais côtiers à l’aide de digues, aussi appelées des «aboiteaux».
Pour maîtriser les fortes marées, ils construisirent ces robustes structures en bois dont la porte basculante et le clapet permettaient à l’eau douce de s’écouler tout en empêchant l’eau salée de pénétrer. La construction et l’entretien de ces digues nécessitaient certes beaucoup d’efforts, en revanche, la fertilité remarquable du sol était garantie.
Face à la tâche colossale à accomplir, l’endiguement des marais côtiers requérait la coopération des familles voisines et eut pour effet de renforcer la cohésion au sein des communautés. De la mer, elles avaient réclamé ces contrées marécageuses par leur labeur acharné et elles en vinrent à les chérir profondément.
Des gouvernements locaux autonomes
En petit nombre, les Acadiens bâtirent de nombreux villages en des lieux isolés. Dans ce nouvel environnement en marge de l’empire français, une économie se dessina autour de l’agriculture, du commerce, de quelques petites industries locales et, à un degré moindre, de la traite des fourrures.
En comparaison avec la vallée du Saint-Laurent, le clergé et les institutions gouvernementales étaient faibles, tandis que l’aristocratie demeurait insignifiante. Les habitants n’étaient soumis à aucune taxe et uniquement à l’occasion, à des collectes de la dîme.
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Jouissant d’une grande liberté, ils développèrent une tradition politique unique qui s’appuyait sur une gouvernance villageoise autonome desservie par les aînés. À l’écart de Port-Royal, nul doute que les colons menaient leurs affaires civiques comme bon leur semblait.
Une relation quasi-symbiotique avec les Mi’gmaq
Bien que fondées en territoire mi’gmaq, les communautés acadiennes n’empiétaient pas sur les bassins de ressources des premiers habitants. Dans ce contexte, les Acadiens développèrent avec les premiers habitants ce que l’historien Andrew Hill Clark décrit comme «une relation quasi-symbiotique de tolérance mutuelle et de soutien».
De plusieurs façons, la guerre et les rivalités impériales forgèrent le destin des Mi’gmaq et des Acadiens. Avec ses interminables côtes exposées, cette région était vulnérable aux raids et aux invasions par la mer.
Aux prises avec la menace venant du nord de la Nouvelle-Angleterre, les Mi’gmaq et les Abénakis mèneront des combats féroces contre les Anglais, et fréquemment, les Acadiens combattront à leurs côtés à titre de frères d’armes.
Un âge d’or éphémère
Inscrits dans une histoire ponctuée d’épisodes sous contrôle anglais, les établissements acadiens connurent leur apogée entre la décennie de 1670 et la déportation de leurs habitants par les Anglais en 1755.
Durant cette période, les Acadiens prospérèrent et se multiplièrent. Ayant accès à un riche approvisionnement alimentaire, ils échappèrent de toute évidence aux famines et purent vivre leur vie dans une santé remarquable.
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Si bien que la population coloniale grandit à un rythme encore plus élevé que celui de la vallée laurentienne, passant de 2 000 habitants en 1710 à près de 10 000 un demi-siècle plus tard.
Cultivateurs indépendants, les Acadiens vivaient dans l’abondance, bien que simplement, en l’absence virtuelle de toute forme de classes sociales. Selon l’historien Allan Greer, aux yeux de l’Europe agraire, être Acadien signifiait être un habitant libre vivant dans des circonstances ayant tout à voir avec un valhalla paysan.











