À la fin de l’hiver 1633, dans le port de Dieppe, trois navires se préparaient à lever les voiles en vue d’une mission historique. Les ordres étaient de récupérer la colonie française dans la vallée du Saint-Laurent et de rebâtir sa capitale en ruines à Québec.
Il ne s’agissait pas d’une expédition militaire, mais d’une nouvelle entreprise de colonisation comptant près de 200 passagers.
Un départ en grande pompe
Cette fois-ci, l’intérêt en France pour sa colonie laurentienne était sans précédent. Beaucoup de dirigeants avaient enfin pris conscience de son importance économique depuis que les flibustiers britanniques avaient réussi à leur arracher. Le 23 mars, l’expédition était fin prête.
Aux commandes, Champlain s’apprêtait à entreprendre sa 27e traversée de l’Atlantique. Elle sera sa dernière.
Rebâtir Québec
Les Français réussiront leur passage pour atteindre Québec le 22 mai. Champlain était heureux de constater que les Anglais n’y étaient plus et que les habitants français, sous le commandement d’Émery de Caën débarqué à l’été précédent, avaient déjà repris le contrôle de l’établissement. Ils étaient peu nombreux, mais remplis d’enthousiasme devant le retour en force de leurs compatriotes.
Sans perdre de temps, Champlain rassembla ses hommes et les mit au travail afin de rebâtir l’Habitation et de rétablir les lignes de défense de la colonie. On y aménagea le siège d’un gouvernement royal et à nouveau, le drapeau de la France fut hissé au-dessus de la petite ville renaissante.
Renouer les liens avec les Premières Nations
Le chantier suivant consistait à rétablir les relations avec les Premières Nations. À Québec, les actes de violence isolés étaient dangereusement à la hausse entre Français et Autochtones. Sur ce plan, la conquête anglaise avait causé de véritables dommages et la complexité culturelle au Canada magnifiait l’ampleur de la tâche de Champlain; chaque tribu présentant un profil unique d’intérêts qui leur étaient propres.
Certains groupes autochtones s’étaient sentis abandonnés par les Français et d’autres étaient venus à croire qu’ils n’étaient pas dignes de confiance à titre d’alliés ou de partenaires commerciaux.
Le métissage à l'oeuvre
Deux jours après le retour de Champlain à Québec, 18 canots bondés d’Innus, menés par leur chef Capitanal, s’amenèrent à sa rencontre. Champlain s’entretint avec eux et prononça, par le biais d’un interprète, un discours rempli d’émotions.
Il leur rappela l’alliance qu’il avait établie avec leurs patriarches lors de la Grande Tabagie à Tadoussac, trente ans plus tôt. Il remémora aussi sa présence aux côtés du père de Capitanal avec qui il avait affronté les redoutables guerriers mohawks en 1609 et 1610.
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Champlain partagea son rêve d’une Nouvelle-France où leurs enfants pourraient se marier entre eux et vivre ensemble pacifiquement. Pointant du doigt l’Habitation, il prédit avec conviction: «quand cette grande maison sera construite, nos fils marieront vos filles et nous ne formerons qu’un seul peuple.»
Ces mots sincères lui venaient du cœur. Si bien que le père Le Jeune, présent à cette rencontre, observa que les Innus «écoutaient très attentivement» Champlain et «paraissaient être dans de réflexions profondes».
À la suite de cette intervention, Capitanal se leva et affirma que pendant ces trente années, Champlain avait incarné les valeurs qu’il proclamait. De concert, les deux hommes travaillèrent à une bonne entente entre les deux camps.
Délégations diplomatiques
Champlain rencontra également des Algonquins à la fin juin et s’efforça de rétablir les ponts avec eux. Quant aux Wendats, ayant eu vent de son retour, une importante délégation de 500 à 600 d’entre eux avait entrepris le voyage pour venir voir cet homme qui avait vécu et fait la guerre avec eux, devenu une figure hautement estimée dans leur propre société.
Au cours d’une tabagie s’échelonnant sur plusieurs jours, Français et Wendats s’échangèrent des pelleteries et du tabac contre des marchandises européennes.
À compter de ce retour des Français dans la vallée laurentienne, des Algonquins et des Wendats s’amenèrent nombreux chaque été. Ces rencontres étaient toujours accompagnées de festivités qui duraient plusieurs jours, incluant des concours de tir de mousquets, des remises de cadeaux, des festins, des discours, des échanges commerciaux et autres.
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À cette époque, les interactions étaient constantes à Québec, plus chaleureuses en période calme, alors qu’en temps de conflit elles devenaient plus distantes.
Quant aux Iroquois, au grand dam de Champlain, vingt ans après les campagnes militaires contre les Mohawks et les Onondagas, les tensions et violences avaient recommencé de plus belle avec les nations algonquiennes et wendate de la vallée laurentienne et des Grands Lacs.
L’enracinement
Depuis le tout début de son œuvre en Amérique, le peuplement de la colonie avait été l’objectif visé par Champlain. Sur ce front, enfin, 1633 s’avéra une année charnière dans l’histoire de la Nouvelle-France, alors qu’elle fut le théâtre d’un apport sans précédent de près de 150 immigrants.
Près d’un millier et demi d’autres les suivront d’ici la fin de la décennie. En majorité composée d’hommes, cette migration française permettra néanmoins à la jeune colonie de commencer à croître naturellement à un rythme qui s’avérera extraordinaire durant plusieurs générations.
Au-delà du courage nécessaire pour tenter leur chance en Nouvelle-France, ces nouveaux venus devaient acquérir des connaissances propres à ce pays et savoir se débrouiller avec peu dans ce nouvel environnement nordique implacable.
Il fallait savoir bâtir une maison et des granges, fabriquer et entretenir la plupart de ses outils, conserver les aliments et confectionner des vêtements. Il fallait se faire cultivateur, menuisier, tisserand à l’occasion, chasseur, pêcheur et même parfois, guerrier devant la menace iroquoise.
Modèle seigneurial de distribution des terres
C’est aussi à cette époque qu’en Nouvelle-France, les concessions seigneuriales commencèrent à s’imposer comme le modèle préconisé d’aménagement territorial. Il s’agissait d’un système d’une élégante simplicité, où des seigneurs recevaient des terres et des privilèges féodaux en retour d’un engagement à y attirer à leurs frais des colons.
Chaque lot était délimité à angle droit avec le fleuve et ses affluents afin de permettre à tous les occupants des terres de jouir d’un accès direct à l’eau.
Champlain lui-même lui avait donné un premier élan à ce système en 1623 quand il arrangea une concession de terre à la famille Hébert-Rollet en périphérie de Québec. Le plus important ajout à la population coloniale fut celui de la famille de Robert Giffard, un ami proche de Champlain et vétéran éprouvé de la Nouvelle-France. Le 15 janvier 1634, on lui accorda une vaste bande de terre sur la rivière Beauport.
Au cours des années qui suivirent, Giffard employa sa fortune à recruter plusieurs dizaines de colons français afin qu’ils s’établissent sur ce qui deviendra la première seigneurie de la Nouvelle-France.
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Parmi les familles fraîchement débarquées, notons celle d’Abraham Martin qui se vit accorder une terre d’une trentaine d’arpents près de Québec. Une légende raconte que Martin détenait une partie des terres surélevées dominant la ville et que c’est en son honneur que les plaines d’Abraham auraient été ainsi nommées.
Au cours des années qui suivirent, plusieurs autres membres de la bourgeoisie française obtinrent des concessions le long du fleuve. C’est ainsi que Pierre Legardeur de Repentigny et son frère Charles Legardeur de Tilly, les frères Jacques Leneuf de la Poterie et Michel Leneuf du Hérisson et plusieurs autres y firent venir leur famille, des engagés ainsi que des serviteurs pour défricher le territoire.
Les débuts d’une croissance soutenue de la population à Québec se voulaient un témoignage de la détermination dont Champlain avait fait preuve. Après des décennies d’efforts infructueux, ces succès furent pour lui d’un grand réconfort.
Dans le même élan, face à un Nouveau Monde sauvage aux proportions vertigineuses, l’emprise bienveillante qu’il exerçait sur la colonie insuffla à ces familles pionnières le courage d’aller de l’avant avec leur nouvelle vie en Amérique.











