Premier parti ouvrier de France, le Rassemblement National est volontiers présenté comme ayant un programme économique «de gauche». Est-ce réellement le cas? Éclairages exclusifs avec Fabrice Flipo, professeur de philosophie sociale et politique.
«Le programme du RN est astucieux. Le parti propose la retraite à 62 ans en gros caractères. En plus petit, on précise que c’est pour les gens qui ont commencé à travailler à 18 ans. Ainsi, ça ne leur coûte presque rien car ça concerne très peu de personnes. Mais les médias vont retenir qu’ils sont pour la retraite à 62 ans », souligne le professeur de philosophie Fabrice Flipo du Laboratoire du Changement Social et Politique de l'Université Paris Diderot.
Le 9 juin dernier, le parti de Marine Le Pen a écrasé les autres formations aux élections européennes. Il est arrivé en tête avec 31% des suffrages exprimés, soit plus du double de Besoin d’Europe (15%), la liste du président Macron, qui est arrivée deuxième.
Une humiliation qui a contraint le président à dissoudre l’Assemblée nationale. Les élections législatives auront lieu les 30 juin et 7 juillet prochain.
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Dans un sondage Ifop pour le Journal du Dimanche paru hier, le RN caracole en tête avec 35% des intentions de vote, loin devant le bloc des gauches (26%).
Outre promettre de «rétablir l’ordre et l’autorité» et de stopper l’immigration, Jordan Bardella, le président du RN, clame régulièrement que la France doit préserver son modèle social. Outre la «préférence nationale» dans l’accès à l’emploi et aux aides sociales, il propose donc de relancer le pouvoir d’achat par la baisse des taxes et des cotisations.
Un mythe bien ancré
«En réalité, c’est une diminution des salaires. Le programme du RN est édulcoré au point que les gens et même certains politistes tombent dans le panneau», estime notre intervenant, qui suggère d’aller voir les votes des 88 députés à l’Assemblée nationale.
Ces députés ont voté contre l’augmentation du SMIC (le salaire minimum) à 1500 euros nets mensuels, contre l’indexation des salaires sur l’inflation, contre l’encadrement des salaires les plus élevés, contre la revalorisation des salaires des fonctionnaires de 10% ou encore, contre la revalorisation des petites retraites.

Le professeur de philosophie sociale et politique Fabrice Flipo. Courtoisie.
En revanche, ils ont voté pour la fin des droits au chômage après abandon de poste, pour la fin des allocations chômage pour les employés qui refusent un CDI (contrat à durée indéterminée) à la fin de leur CDD (contrat à durée déterminée), pour la réduction des droits au chômage, pour la hausse du plafond de défiscalisation des heures supplémentaires.
Une réalité qui tranche avec la réputation – reprise dans certains grands médias – d’un parti très à droite sur les valeurs, certes, mais bien plus attaché à l’État-providence que ne l’était le Front National. En 2020, 45% des Français estimaient que l’État n’était pas assez protecteur, contre 30% qui jugeaient qu’ils l’étaient trop, selon une enquête de l’institut Statista.
«Le programme économique du RN n’est absolument pas social. L’idéal du RN, c’est un pouvoir fort avec un leader naturel. C’est de considérer que les individus doivent tout aux élites naturelles, et que l’on ne peut pas les contester», estime même Fabrice Flipo, qui se penche sur le programme du RN depuis de nombreuses années.
Il n’empêche, le RN fait traditionnellement le plein de voix auprès des ouvriers et des salariés. «Plus que de la redistribution, les gens veulent à minima être respectés. La grande erreur de Macron, c’est d’avoir paru mépriser les petites gens», souligne notre interlocuteur, qui en veut pour preuve l’éclosion de la crise des gilets jaunes dès le début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron.
Déjà en 1949, dans son livre L’enracinement (qu’a lu et que recommande votre serviteur), la philosophe Simone Weil soulignait l’importance de la notion de «dignité» chez les classes populaires.
Un cirque bien français
Loin d’apparaître méprisante envers les petits travailleurs, Marine Le Pen semble, elle, les cajoler. Une stratégie qui paie, en particulier dans les zones rurales, éloignées des métropoles ou touchées par la désindustrialisation, telles que le bassin minier du Pas-de-Calais ou l’Est de la France.
En mars, Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie, estimait dans le Journal du Dimanche qu’il fallait en terminer avec l’État-providence. Le genre de déclaration qui ne peut être que mal accueillie et qui creuse le fossé entre les Français et sa classe politique.
Consciente de l’importance du volet social pour gagner des voix, l’union des gauches, qui s’est nommée «Nouveau front populaire», a mis le paquet sur les promesses de cadeaux aux Français: salaire minimum à 1600 euros nets, retraite à 60 ans, abrogation de la réforme de l’assurance chômage ou encore, le «blocage des prix des biens de première nécessité dans l’alimentation, l’énergie et les carburants ». Une promesse qui semble avoir été empruntée au Venezuela…
Ce Front populaire organise aussi des manifestations contre le RN, lors desquelles des vitrines de magasins ont été brisées, des poubelles incendiées ou encore, des abris bus cassés. «Aller dans la rue pour dire que le RN est un parti de fachos, ça ne marche plus. Ces manifestations sont moralisantes et contre-productives. L’électeur du RN veut de l’ordre. Quand il voit ça, ça le conforte dans son choix», souligne notre interlocuteur.

Des manifestants de gauche participent à une marche pour la «visibilité LGBTQ» à Strasbourg, le 15 juin 2024, durant laquelle une vive opposition au RN s’est fait entendre. Photo: Frederick FLORIN pour l’AFP.
Dès l’annonce des résultats des élections européennes, Olivier Faure, le premier secrétaire du Parti Socialiste (gauche modérée), s’est empressé d’aller chercher un accord avec LFI (La France Insoumise) pour sauver son siège.
Depuis qu’Éric Ciotti, le président du parti de droite LR (Les Républicains) a annoncé rejoindre le RN pour les mêmes raisons, LR semble plus que jamais au bord de l’implosion.
Pour ajouter au ridicule de la classe politique française, Marion Maréchal, la nièce de Marine Le Pen, a officiellement rompu avec Éric Zemmour et le parti Reconquête – dont le projet principal est de «lutter contre le Grand Remplacement» – pour retourner dans le giron de sa tante.
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Plus cocasse, le grand retour de l’ancien président François Hollande, qui a annoncé sa candidature aux législatives en Corrèze, pour «empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir».
Vu de l’étranger, tout ce cirque ne peut prêter qu’à sourire. En France, cela ne peut que contribuer à augmenter la fracture entre le peuple et sa classe politique. Généralement, cela alimente l’abstention (qui a été de 48% aux européennes, soulignons-le). Le 30 juin prochain, date du premier tour des législatives, cela profitera au Rassemblement National.













