Frank: «on ne traverse pas l’inconnu en dessinant des arcs-en-ciel»

François Fournier alias Frank le dédômiseur (gauche). Montage par LM.

Jeudi le 22 février 2024, à 09:00

François Fournier alias Frank répond à Léandre St-Laurent pour qui le courant «libertarien» fait fausse route sur l’indépendance. Selon lui, le fait que le PQ ait appuyé les mesures autoritaires de la CAQ en dit long sur son rapport à la liberté.

 

Bien que le débat sur la question nationale ne soulève plus les foules comme ce fut le cas en 1980 et en 1995, il est indéniable qu'il continue de susciter l'intérêt des intellectuels et des leaders d'opinion québécois.

 

À cela, je ne peux leur en vouloir, car le rêve d'un pays est certainement plus stimulant pour l'esprit que de se demander si l'utilisation d'un souffleur à feuilles électriques peut contribuer à combattre le génocide climatique ou si le lait paternel boosté aux hormones est approprié pour les nourrissons. J'admets volontiers que la souveraineté m'inspire davantage que ces sujets puérils.

 

Je reviendrai donc sur quelques points soulevés par Léandre St-Laurent dans ces pages concernant la critique adressée aux souverainistes dans le podcast Ian & Frank.

 

À lire aussi: Réponse à Ian & Frank: les Québécois peuvent devenir un peuple normal

 

Tout d'abord, monsieur St-Laurent affirme que «la "droite" québécoise dite libertarienne ou "libérale" reproche à une certaine "droite" nationaliste sa complaisance envers le modèle québécois, aveuglée par la question nationale.»

 

Notre propos principal n'est pas là, même si je rappellerai qu'en tant que libéral classique, je suis naturellement favorable à la décentralisation et au principe de subsidiarité. Je représente donc assurément une clientèle cible pour les souverainistes québécois, même si ces derniers ont tendance à assimiler toute critique du modèle québécois à ce qu'ils appellent le «Québec bashing».

 

Ces derniers adhèrent aussi à une sorte de roman national qui suppose que l'État et ses institutions sont les instruments de notre libération nationale. En bons étatistes, ils ont également tendance à confondre le peuple québécois et l'État québécois. Je reviendrai sur ce point ultérieurement.

 

Le sophisme de Bock-Côté

 

Ensuite, l'auteur reprend principalement l'argument de Mathieu Bock-Côté qui s'exprime selon le sophisme suivant: Québec solidaire met des conditions à l'indépendance. Vous mettez d’autres conditions à l'indépendance. Donc, vous êtes comme Québec solidaire.

 

Ce sophisme est pratique dans la mesure où il amalgame des individus cherchant à se séparer du Canada pour établir un «paradis» socialiste avec ceux qui cherchent s’en prémunir.

 

Ces dernières années, le Parti québécois a applaudi toutes les dérives autoritaires de la CAQ, plus souvent qu'autrement en l'accusant de ne pas aller assez loin.

 

On remarquera au passage que la souveraineté du Québec est ainsi présentée comme un bien en soi, ne devant (pour conserver sa virginité idéologique) n’avoir de conditions de possibilité et de désirabilité qu’elle-même. Remettre en question ce postulat serait, selon l'auteur, une forme «d’intransigeance idéologique» similaire à celle de Québec solidaire.

 

En résumé, Québec solidaire souhaite créer un pays de gauche, tandis que nous aspirions à créer un pays de droite. Je souligne ici que le fait d'exiger sans concession qu’une constitution québécoise garantisse des principes fondamentaux tels que le droit de propriété et la liberté d'expression est considéré comme étant de droite et idéologique par St-Laurent.

 

Un souverainisme tout aussi conditionnel 

 

Cependant, les souverainistes, tels que Bock-Côté, considèrent-ils vraiment la souveraineté comme quelque chose d'inconditionnel? Si on leur proposait l'indépendance sur la base d'une constitution authentiquement libérale (au sens philosophique), rendant inopérantes les lois 101, 21 et 96, seraient-ils toujours autant favorables au projet? Poser la question, c'est y répondre.

 

Mais il y a une question plus profonde encore: serons-nous plus libres dans un pays souverain (ce qui constitue le véritable débat que nous avons soulevé)?

 

À lire aussi: L’étau se resserre autour des libertés au Québec

 

Dans la perspective de l’auteur, cette question tout à fait légitime est une manifestation typique (inconsciente?) d'une mentalité de colonisés, c'est-à-dire de gens qui auraient intégré l’idée que leur peuple est inférieur aux autres, ne mérite pas son propre pays et doit être placé sous tutelle.

 

La «libârté» du Québec?

 

Il est vrai que dans un endroit où le mot «liberté» est constamment prononcé «libârté» pour s’en moquer, il serait facile de succomber à la tentation d’y voir là une spécificité culturelle...

 

Cependant, voici pourquoi l'argument selon lequel «le peuple québécois est un peuple comme un autre, et qu'en cas d'indépendance, le Québec serait une société occidentale normale», n'est absolument pas convaincant.

 

Tout d'abord, il repose sur la confiance. Il faudrait inconditionnellement faire confiance aux souverainistes. Autrement dit, avec eux, «ça va bien aller». Faites confiance à l'avant-garde éclairée de l'indépendance, car elle a réussi à libérer son imaginaire colonisé des chaînes de notre impuissance collective.

 

Mais quel est le bilan des souverainistes en matière de liberté? Monsieur St-Laurent admet lui-même qu’il n'est guère reluisant.

 

Le test de la pandémie 

 

Ces dernières années, le Parti québécois a applaudi toutes les dérives autoritaires de la CAQ, plus souvent qu'autrement en l'accusant de ne pas aller assez loin. Ce comportement fut particulièrement préoccupant pendant la période pandémique.

 

Cette période n'a pas été une parenthèse, mais un test d'engagement envers les principes fondamentaux des droits et des libertés, un test que la plupart des souverainistes ont lamentablement échoué.

 

Par générosité, je m'abstiendrai de mentionner les mesures liberticides et autoritaires prônées par le PQ et QS ces dernières années, telles que l'interdiction pour les parents de faire instruire leurs enfants dans la langue de leur choix, la proposition de créer une sorte «d’Educ'alcool du porno», l’obligation pour la Caisse de dépôt d’investir dans des projets EDI, ou encore la nationalisation des porcheries du Québec.

 

En ce qui concerne l'argumentaire principal des souverainistes, il ne semble pas non plus inspirer la liberté. L'argument selon lequel le cadre constitutionnel de la Fédération canadienne empêche le Québec d'exister pleinement, et que dans un Québec souverain, ces barrières à «l'épanouissement collectif» n'existeraient plus, ressemble davantage à une promesse de lois liberticides qu’à un cri de liberté.

 

À mes yeux, il est donc évident que le souverainiste moyen ne s'intéresse qu'à la liberté de l'État québécois et non à celle des Québécois eux-mêmes. Par conséquent, contrairement à ce que pense l'auteur, je ne crois absolument pas que les Québécois soient différents des autres peuples dans le monde.

 

Comme ailleurs en Occident, les Québécois sont devenus le prototype de ce que le professeur Jean-François Caron appelle dans son dernier livre l’Homo Superstes, soit l’homme qui n'hésite pas à échanger sa liberté contre un faux sentiment de sécurité.

 

À lire aussi: «Les Québécois ont un attachement religieux envers l’État»

 

C’est justement parce que le peuple québécois est comme les autres (ni meilleur ni pire) qu’il existe un enjeu réel de liberté individuelle, inhérent à la construction d’un nouveau pays.

 

Je réaffirme donc que le souhait du mouvement souverainiste - qui réclame qu'on lui fasse confiance aveuglément en se contentant d'arguments tels que «nous ne sommes pas pires qu'ailleurs» et «tout ira bien» - ne me convainc pas du tout de l'engagement de cette «élite» envers les principes fondamentaux d'une démocratie libérale. Bien au contraire.

 

Cela fait sans doute de moi un libertarien très radical, mais je n’ai pas l’intention de traverser l’inconnu en dessinant des arcs-en-ciel.