Explosion de l’exploitation sexuelle des mineurs

Photo: AFP.

Mercredi le 7 décembre 2022, à 12:15

Les spécialistes sont unanimes: les mineurs confrontés à la prostitution sont de plus en plus nombreux. 

 

Ils sont la proie de proxénètes utilisant des techniques plus ou moins violentes, allant de la séduction et du recrutement à l’enlèvement, le viol et la séquestration.

 

Au Québec, le nombre d’infractions liées à l’exploitation sexuelle n’a cessé d’augmenter, allant de 764 cas en 2015 à 2209 infractions en 2021, selon les services de police de la province. 

 

On retrouve dans cette catégorie le proxénétisme et la traite de personnes ainsi que la marchandisation des services sexuels. 

 

Pour ces deux types d’infractions, environ un tiers des personnes victimes étaient mineures d’après le ministère de la Sécurité publique. 

 

Des chiffres encore sous-estimés

 

Pour Maria Mourani, il faut prendre ces chiffres avec des pincettes, car «comme toute catégorie de crime, le nombre d’infractions rapportées à la police par dénonciation et arrestation est une large sous-estimation de la réalité». 

 

«Dans les autres provinces du Canada, la proportion de victimes mineures peut monter à 60%», note la criminologue et ex-députée fédérale.

 

Quant aux proxénètes, on retrouve du crime organisé, des gangs de rue ou tout simplement des proxénètes indépendants. 

 

«Les victimes viennent de toutes les classes sociales, de tous types origines, mais la majorité des victimes ont entre 12 et 21 ans», ajoute Maria Mourani.

 

Cependant, des facteurs rendent certains mineurs plus vulnérables à l’exploitation sexuelle. Par exemple, quel que soit le niveau économique du foyer, grandir dans une famille dysfonctionnelle marquée par des violences physiques, psychologiques et sexuelles est l’un des principaux.

 

Une étude de 2018 conclut que la première situation d’exploitation sexuelle à laquelle des adolescents et adolescentes sont confrontés survient dans 70% des cas durant un épisode de fugue. 

 

Le dressage, une technique éprouvée...

 

Une technique de recrutement et d’exploitation sexuelle commune chez les proxénètes est le «dressage», ou la séduction des filles avant leur mise en marché. 

 

Le proxénète rentre en contact avec sa proie et essaie de la séduire en les valorisant, en lui offrant des objets de luxe et en la faisant découvrir un mode de vie «glamour».

 

Lorsque la fille tombe amoureuse du proxénète, la «lune de miel» est l’étape suivante. La fille est traitée comme une «princesse» et le proxénète fait tout ce qu'il peut pour prendre soin d’elle et combler ses besoins. En apparence. 

 

Puis commence «le jeu du chat et de la souris où le proxénète fait preuve d’amour et de violence au point que la fille ne sait plus si son gars est son petit copain ou juste un mec violent qui veut qu’elle se prostitue», raconte Maria Mourani.

 

Au final, «la fille est victime d’une emprise qui l’amène à considérer la prostitution pour faire plaisir à son gars», ajoute la criminologue.

 

L'abc du recrutement

 

D’autres techniques sont utilisées par les proxénètes comme le recrutement classique. 

 

Ce dernier se fait via l’intermédiaire d’un recruteur(e) qui attire des mineurs dans des soirées privées en leur vendant le rêve de l’argent facile en devenant «escorte». 

 

Il existe aussi des méthodes très violentes mais moins communes, comme l’enlèvement et la séquestration où les victimes sont droguées et violées plusieurs fois afin de les casser psychologiquement pour qu’elles soient enclines à accepter de se prostituer. C’est une technique beaucoup plus courante dans des pays comme le Mexique. 

 

«L’hameçonnage est une autre technique de recrutement avec, par exemple, des annonces de gardiennage, de mannequinat faites par des proxénètes très habiles dans la manipulation psychologique», explique Dèby Trent, directrice générale du Centre pour les victimes d’agression sexuelle de Montréal depuis 1982.  

 

Les médias sociaux accélèrent le processus 

 

«Il y a 20 ans, les proxénètes recrutaient dans des bars, les écoles, à l’autobus du coin, les centres d’achats ou même les shows de rap mais maintenant, ils sont sur les réseaux sociaux où ils séduisent les jeunes femmes», analyse Maria Mourani.  

 

En fouillant sur les réseaux sociaux, les proxénètes détectent les vulnérabilités de certaines jeunes filles à travers leurs publications, mais aussi dans leurs commentaires sous les publications d’amis.  

 

«Les applications de rencontre sont aussi utilisées pour rencontrer directement la proie», ajoute la co-auteure de l’enquête Opération Scorpion (Éditions de l’Homme, 2022). 

 

Engrenage et manque de collaboration

 

La collaboration entre les victimes mineures d’exploitation sexuelle et la police est plus compliquée qu’elle n’en paraît. 

 

«Les victimes sont dans un engrenage psychologique tellement manipulateur qu’ils pensent que leurs proxénètes les aiment, donc collaborer avec la police serait vu comme une forme d'infidélité ou de trahison», lâche Maria Mourani. 

 

L’autre problème est que certaines prostituées sont les bras droits des proxénètes, «entraînant les nouvelles recrues, montrant comment faire et les escortant dans des bars de danseuses», donc «dénoncer le proxénète serait s’incriminer», pointe la spécialiste en prostitution de.

 

Des séquelles importantes

 

Selon les observations de Dèby Trent, les victimes d’exploitation sexuelle ont honte, se sentent responsables, méprisent leur corps et perdent confiance en elles pendant des années car elles se rendent compte que leur jugement les a plongées dans l’exploitation sexuelle. 

 

Mais, rappelons toujours que «la victime n’est jamais responsable car les seuls responsables sont les exploiteurs et les clients», affirme la travailleuse sociale.

 

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Les impacts de la prostitution des mineurs sur la santé mentale sont destructeurs. 

 

Selon une étude américaine, beaucoup de mineurs ayant été exploités sexuellement vivent avec la dépression (45,5%), l’anxiété (19,6%), le trouble bipolaire (26,6%) et/ou avec le trouble de l’attention avec hyperactivité (52,4%). 

 

Les dernières études montrent de réels problèmes de dépendance aux drogues et à l’alcool; un haut risque de développer le VIH ou toute autre infection transmissible sexuellement ainsi qu’une forte prévalence de l'abandon scolaire. 

 

Prévenir: des signes à détecter

 

C’est en 2014 que le Canada fait le virage vers la criminalisation de la prostitution.  

 

En octobre 2014, le gouvernement de Stephen Harper adopte une loi sur la prostitution, criminalisant l’achat, et non la vente de services sexuels. La loi cible également les proxénètes. 

 

«C’est vrai qu’on a pas mal de moyens policiers sur le terrain, mais les peines ne sont pas à la hauteur et il y a trop peu d’arrestations», déplore Maria Mourani.

 

Pour la criminologue, la corrélation est claire: lorsqu’un pays légalise et normalise la prostitution, la prostitution des mineurs monte en flèche car «lorsque la prostitution classique devient normalisée, les clients cherchent quelque chose de différent, de plus pimenté».

 

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«On estime que 20% des Canadiens ont déjà acheté des services sexuels, donc il est impératif de créer une dissuasion massive en créant des campagnes qui criminalisent le client et médiatisant des arrestations massives de clients et proxénètes», conclut la criminologue.

 

Avant qu’il soit trop tard

 

Un signal avant-coureur que tout parent peut observer? Attention aux «objets que votre enfant n’aurait pas les moyens de s’acheter comme des sacs à main ou des souliers de luxe, des smartphones», souligne Dèby Trent.  

 

«Il ne faut jamais s’empêcher de poser des questions à son enfant, mais il faut le faire calmement sans se fâcher car à la fin, vous serez gagnant et vous pourrez ouvrir une voie de discussion avec lui», conclut notre interlocutrice.

 

Si vous avez besoin d’aide, le Centre pour les victimes d’agression sexuelle de Montréal a mis en place Info-aide violence sexuelle, un service bilingue, anonyme et confidentiel d’écoute, de soutien et d’information pour les victimes de violence sexuelle et toutes les personnes qui veulent les aider. 

 

Contactez le 1-888- 933-9007.