Et si le Québec connaissait maintenant sa «vraie Grande noirceur»? Pour l’auteur et journaliste Francis Denis, même les plus intrusifs des anciens curés n’ont jamais pu exercer un contrôle tel que nous avons vu se déployer durant la pandémie.
Et si la Révolution tranquille était un mythe et que les Québécois n’avaient jamais abandonné leur mentalité catholique? Entretien avec l’auteur, vidéo-journaliste et documentariste Francis Denis.
Jérôme Blanchet-Gravel: Le 10 avril dernier, le premier ministre du Québec, François Legault, a déclenché une controverse en affirmant sur Twitter que «le catholicisme a engendré chez nous une culture de la solidarité qui nous distingue à l’échelle continentale». Tout d’abord, partagez-vous son analyse sur cette solidarité distincte?
Francis Denis: Oui et non. Mais nous devons faire une distinction avant de répondre.
D’abord, qu’est-ce qu’on entend par «solidarité distincte»? Si par «solidarité distincte» on entend une plus grande propension des Québécois à s’en remettre à un certain esprit «collectif», en l’occurrence l’État provincial ou fédéral selon le cas, dans la prise en charge du moindre aspect de leur vie personnelle et familiale, alors non, nous ne sommes pas distincts.
D’autres peuples ont aussi cette même propension, les Français par exemple. Est-ce que cet instinct grégaire a pour cause le catholicisme au Québec? Réponse courte: oui.
Le catholicisme, entre la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe, s’est graduellement détourné de sa mission spirituelle (sacrements, prédications, prières, etc.) pour embrasser le social (éducation, soins de santé, assistanat et même à l’occasion de la politique directe).
L’établissement de nos institutions par une entité censée se concentrer sur le spirituel a eu pour effet pervers de les sacraliser. Bref, l’une des conséquences majeures est que les Québécois ont aujourd’hui un attachement religieux envers l’État.
Donc, si on entend «solidarité distincte» comme je l’ai définie et que l’on comprend la dimension religieuse de cet attachement à l’État, on peut répondre: oui, «le catholicisme a engendré chez nous une culture de la solidarité qui nous distingue à l’échelle continentale».
Vous venez de publier Une Révolution pour rien aux éditions Liber, un ouvrage costaud et très fouillé dans lequel vous faites la démonstration de la «permanence religieuse» au Québec. En gros, comment le catholicisme a-t-il pu survivre dans un environnement qu’on dit aussi sécularisé ou laïc?
Francis Denis: Merci de m’accorder le crédit d’avoir pu «démontrer» quoi que ce soit!
Très brièvement, je me suis demandé pourquoi parler de «révolution» alors que l’Église avait généralement consenti à vendre ou donner ses institutions. La réponse la plus probable est que le clergé lui-même voyait cette étatisation comme étant en cohérence et en continuité avec la compréhension qu’il se faisait de sa mission propre au moment des faits.
Le Québec n’est pas une société sécularisée, mais une société où la quête de l’Absolu est projetée dans l’histoire par l’État-providence.
-Francis Denis, auteur et vidéo-journaliste
Mais cette perspective devait s’ancrer dans l’histoire longue puisqu’une telle décision ne s’improvise pas. Pour le clergé des années 1960, l’étatisation apparaissait comme la nouvelle étape légitime que devait prendre la société québécoise, bien que cela allait lui coûter presque toutes ses œuvres de charité. Pourquoi? Parce que l’État lui apparaissait comme étant la seule institution capable de porter ses aspirations religieuses dans le temporel.
On est passé de l’Église à l’État, mais le caractère religieux de la projection de nos aspirations est identique, d’où sa «permanence». Pour moi, le Québec n’est pas une société sécularisée, mais une société où la quête de l’Absolu est projetée dans l’histoire par l’État-providence.
En effet, la prise de conscience de la sécularité exige une conscience partagée de la contingence du temporel. Une société où la culture aurait assimilé la distinction entre le spirituel et le temporel; une société véritablement laïque, ne serait pas aussi dogmatique et prête à excommunier des gens sur la base de leurs opinions… Les Québécois ont encore une psyché religieuse sans le savoir.
Au Québec, on est passé d’une Église-Nation à une Nation-Église, mais nous sommes dans le même régime.
-Francis Denis
Le problème est qu’au lieu de déployer cette psyché dans le spirituel, ils persistent à en chercher une réalisation politique et sociale. En ce sens, de même qu’ils ont été déçus par l’Église, ils seront un jour ou l’autre déçus de l’État, leurs aspirations étant, d’un côté comme de l’autre, irréalistes.
Dans ce livre, vous estimez que la Révolution tranquille a été faussement révolutionnaire, notamment en raison de «la collaboration presque unilatérale de l’Église». C’est un mythe?
Francis Denis: En fait, je vais jusqu’à dire qu’il n’y a jamais eu de «Révolution tranquille». Dans mon livre, je retrace la genèse idéologique du progressisme étatique jusqu’à en trouver la source dans l’ultramontanisme utopique de Mgr Louis-François Laflèche (évêque de Trois-Rivières entre 1870 et 1898).
Cette idéologie ultramontaine a par la suite évolué en messianisme social, corporatisme, coopératisme pour finir en État-providence, etc. Au Québec, on est passé d’une Église-Nation à une Nation-Église, mais nous sommes dans le même régime. D’où le titre de mon livre Une révolution pour rien.
Du côté de l’Église, je dirais qu’elle s’est graduellement détournée de sa mission à partir de 1870 en diluant, en son sein même, l’importance du spirituel au profit du temporel. On peut donc parler d’une «auto-sécularisation» du catholicisme québécois.
En ce sens, le phénomène d’étatisation qui s’est opéré, dans les années 1960, est une conséquence logique du processus de dilution du spirituel et de la sacralisation du temporel dont j’ai parlé plus tôt, processus qui je le répète, s’est opéré au sein même de l’institution ecclésiale.
Il n’y a donc pas eu de rupture. On a plutôt assisté à une métamorphose. En 1960, l’Église-Nation s’était à ce point auto-sécularisée qu’une grande partie de ses ressources humaines et sociales n’était plus en mesure de tolérer ce qui n’était plus qu’un résidu symbolique du catholicisme.
En rejetant l’emballage «catholique», les Québécois ont pensé qu’ils se séparaient du boulet qui les empêchait «d’aller de l’avant» et que la «rupture» symbolique était suffisante pour être qualifiée de révolutionnaire. Ils ne se rendaient pas compte qu’ils ne faisaient que poursuivre l’œuvre de leurs aïeux ultramontains.
Durant la crise sanitaire, on a vu l’asservissement volontaire d’une grande partie de la population qui s’en remettait servilement aux dictats de quelques bureaucrates.
-Francis Denis
En étatisant le système de soins, d’éducation et de travail social assumé auparavant par l’Église catholique, ils ne faisaient que poursuivre la logique d’un transfert des énergies religieuse dans le temporel. On dit souvent «qu’on a jeté le bébé avec l’eau du bain». Moi je dis plutôt «qu’on a jeté le bébé et gardé l’eau du bain»!
Comment s’est manifestée cette permanence religieuse durant la crise sanitaire?
Francis Denis: De mon point de vue, la crise sanitaire a joué un rôle de révélateur à plusieurs niveaux.
D’abord, on a vu que ce n’était plus l’État qui était au service de la population, mais bien l’inverse. La population s’est retrouvée au service de l’État. L’ensemble des injonctions ordonnant de s’enfermer «pour le bien du système de santé» montre, en effet, comment la survie de ce système est considérée comme un absolu politique.
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Nous devions tout sacrifier sur l’autel de ce nouveau souverain bien du système de santé. La réaction québécoise à la crise sanitaire mondiale a donc révélé non seulement la permanence religieuse dans l’histoire du Québec moderne, mais également sa continuelle radicalisation. Même les plus intrusifs des anciens curés n’ont jamais pu exercer un contrôle tel que nous avons vu se déployer en 2020-2021 lors de la crise sanitaire.
Ensuite, on a vu l’asservissement volontaire d’une grande partie de la population qui s’en remettait servilement aux dictats de quelques bureaucrates. Qu’une crise génère un certain degré de confusion, cela est normal. Mais, le manque d’esprit critique face aux prescriptions gouvernementales, qui s’est notamment manifesté dans les médias (lesquels nous rappellent la vieille presse ultramontaine), est un symptôme d’une dynamique religieuse et, je dirais même sectaire.
Tout cela sans parler de l’aura des médecins qui nous rappelle le statut dont jouissaient les prêtres à l’époque.
Enfin, la permanence et la dégénérescence du catholicisme ultramontain se sont révélées dans la crise sanitaire notamment par le ton moralisateur de l’ensemble de l’œuvre des «confineurs».
Je crois, personnellement, que rares sont les peuples ayant une conscience morale aussi scrupuleuse que celle des Québécois. Un peuple colonisé se doit de trouver une raison d’être. À défaut de pouvoir se déployer politiquement, les Québécois ont trouvé dans la vertu une raison d’être compensatoire. Le pouvoir clérical l’avait compris, les technocrates aussi.
Aujourd’hui au Québec, il suffit de montrer par l’entremise d’une mise en scène sentimentale qu’une cause est juste pour que tous embarquent sans réfléchir. Mgr Laflèche, à son époque, devait au moins argumenter rationnellement…
La solidité d’une culture ou d’une société se mesure à l’esprit critique et à l’acuité du jugement de ses membres. Nos citoyens sont-ils vraiment mieux équipés intellectuellement que ceux de l’ancien régime? Avec 25% d’analphabètes fonctionnels au Québec, permettez-moi d’en douter.
Même nos polémiques sont souvent dues à une incapacité à comprendre un texte ou la logique d’un argumentaire (la récente polémique déclenchée par Québec solidaire à propos du journaliste Gilles Proulx en est un exemple).
Aussi, nos Salons du livre sont remplis de livres de cuisine, de décoration et nos best-sellers ont pour objet des confidences sur le Canadien de Montréal. Vous-mêmes vous soulignez l’aspect débilitant des couvertures de faits divers qui pullulent dans nos bulletins de nouvelles #GrandsEnjeux. Mgr Parent doit se retourner dans sa tombe!
Le Québec n’a pas fait bonne figure durant cette période sombre qu’a été la crise sanitaire parce qu’il ne fait pas bonne figure point. La vraie Grande noirceur, c’est maintenant!














