Réponse à Ian & Frank: les Québécois peuvent devenir un peuple normal

Le logo du podcast Ian & Frank (gauche) et l’éditorialiste Mathieu Bock-Côté (droite). Montage par Libre Média.

Mardi le 20 février 2024, à 11:30

Notre contributeur Léandre St-Laurent répond aux animateurs Ian et Frank qui craignent qu’un Québec souverain soit une société autoritaire. Il concède toutefois aux «libertariens» que le Québec n’est pas présentement au sommet de sa forme.

 

La «droite» québécoise dite libertarienne ou «libérale» reproche à une certaine «droite» nationaliste sa complaisance envers le modèle québécois, aveuglée par la question nationale.

 

Un échange récent sur X, entre le nationaliste Mathieu Bock-Côté (MBC) et Ian Sénéchal, l’animateur de l’excellent podcast Ian et Frank, exprime parfaitement cette opposition.

 

Ian reproche aux souverainistes de la trempe de MBC leur indépendantisme irréductible, lequel donnerait ainsi un «chèque en blanc» à un potentiel monstre bureaucratique autoritaire.

 

Si cet argument semble séduisant pour les tenants d’une droite économique décomplexée, il n’est pas recevable autrement qu’en contexte québécois. L’on ne saurait tenir pareil discours pour une autre société.

 

L’argument du «chèque en blanc»

 

Regardons d’abord l’argument plus en détail. C’est le pendant de «droite» de l’argument de Québec solidaire (QS) contre une indépendance sans conditions préalables: les militants de QS ne veulent pas d’une telle indépendance, puisqu’ils veulent créer un pays de «gauche»; la plupart des libertariens québécois la refusent, puisqu’ils craignent l’avènement de ce pays de «gauche».

 

Les premiers ont un penchant autoritaire, les deuxièmes justifient leur position par anti-autoritarisme.  

 

Ian résume synthétiquement sa crainte de voir l’émergence d’un pays «illibéral», sabotant les contre-pouvoirs qui font normalement la santé d’une démocratie représentative: «Dans le monde souverainiste, (…) voici le dédain que l’on peut observer envers ces contre-pouvoirs: on veut abolir le lieutenant-gouverneur/représentant du Roi; l’Assemblée législative a déjà été abolie au Québec; on critique sévèrement le "gouvernement des juges"; on n’hésite pas à brimer des libertés individuelles pour un "objectif" collectif, voir les lois 101, 21 et 96.»

 

«Nous aurions donc de bonnes raisons de douter qu’une telle propension à un «gouvernement central fort» nous rende « (…) plus libres par rapport à ce qu’on retrouve dans la Constitution canadienne.»

 

Complexe de colonisé ou intransigeance idéologique?

 

En sondant plus profondément cette préoccupation, l’on voit pourtant qu’elle cache autre chose qu’une simple crainte de l’autoritarisme. Hors du «dôme», comme Ian et Frank s’amusent à dépeindre le microcosme québécois, ça ne saurait être une raison suffisante pour qu’un peuple se prive de sa souveraineté.

 

De deux choses l’une. Soit certains libertariens ou libéraux québécois font preuve d’intransigeance idéologique, en supportant très mal l’idée qu’une société s’écarte de leur vision du monde.

 

Ce serait alors faire passer leurs propres préférences politiques avant le droit des peuples de disposer d’eux-mêmes. Soit ils appliquent leurs principes à géométrie variable, refusant d’accorder aux Québécois ce qu’ils accordent volontiers aux autres peuples. Nous serions alors face à un complexe de colonisé.

 

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Pour que l’argument du «complexe de colonisé» soit recevable, il importe toutefois d’en préciser la signification, sans quoi il n’est qu’un sophisme accusatoire. En effet, traiter son interlocuteur de «colonisé» peut facilement se transformer en psychologisation outrancière de son adversaire, rendant le débat impossible.

 

Pour être juste et rigoureux, le concept n’est applicable que face à un individu qui refuse d’appliquer à son propre peuple les principes généraux qu’il appliquerait en d’autres circonstances, sous prétexte que sa nation serait habitée par une quelconque pathologie, justifiant qu’on l’infantilise et qu’elle soit mise sous tutelle politique par un autre peuple.

 

Pour sortir de ce complexe, il importe d’être conséquent en toutes circonstances. S’il peut exister des contextes exceptionnels justifiant de violer la souveraineté populaire, il importe d’avoir de critères clairs et précis.

 

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Faire un tel cas du Québec semble exagéré. Comparativement aux 195 nations souveraines au monde, le Québec se démarque comme société foncièrement libérale et démocratique, portée vers la modération, et qui assume un modèle d’État social à cheval entre ce que présentent le monde anglo-saxon et l’Europe.

 

Si l’on était conséquent avec une telle intransigeance, l’on devrait alors souhaiter la même chose pour une majorité de peuples. Ce qui est excessif.

 

Conséquemment, il semble plus raisonnable d’accepter un cadre au sein duquel le peuple québécois, comme les autres peuples, prendrait ses propres décisions et serait pleinement maître du choix de modèle politique qu’il fera sien.

 

À ce titre, le nationaliste indépendantiste moyen serait tenté de répondre à Ian, comme le fit MBC, que le peuple québécois est un peuple comme un autre, et, qu’en cas d’indépendance, «le Québec serait une société occidentale normale.»

 

Prendre l’effet pour la cause

 

L’on doit toutefois concéder à la mouvance libertarienne le constat d’une tendance générale, chez le peuple québécois actuel, à une forme d’apathie difficilement supportable pour tout amant de la liberté.

 

Nous avons là le triste spectacle d’une société vieillissante façonnant une vie sociale aseptisée, indifférente aux grands enjeux de son époque et faisant dégénérer l’État social québécois et ses créatures municipales en une énorme machine kafkaïenne produisant à la chaîne des règles et interdictions étouffantes. La gestion de la pandémie en aura été l’apothéose.  

 

Nous pouvons concéder que ce ne sont pas là des conditions qui prédisposent à une liberté collective «normale». Difficile de ne pas acquiescer aux propos truculents de Jérôme Blanchet-Gravel, rédacteur en chef de Libre Média, selon qui «les Québécois s’intéressent actuellement beaucoup plus aux façons de traverser une éclipse solaire de manière sécuritaire qu’à la souveraineté du Québec.»

 

Mais y voir là une pathologie insurmontable équivaut à confondre l’effet pour la cause. La propension du peuple québécois à l’unanimisme, à la peur du débat et à un certain «apolitisme» s’avère les effets normaux d’un peuple ayant essuyé un nombre important de défaites collectives historiques.

 

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Nous renverserions la tendance, et nous pourrions être surpris de l’audace et du sens de la mesure d’un peuple qui, par l’action, apprend à devenir libre.

 

C’est là un pari raisonnable. Ce qui semble certain, toutefois, c’est qu’on favorise difficilement la liberté des individus en refusant cette même liberté au peuple qu’ils forment. On ne peut pas abattre un dôme en en préservant les principaux artifices institutionnels.