Le politologue Jean-François Caron nous explique ce qu’il entend par «petite noirceur» pour parler de la période étouffante que traverse actuellement le Québec.
Il y a quelques semaines, j’accordais une entrevue à Libre Média dans laquelle j’affirmais que le Québec traversait présentement une période de «petite noirceur». Suite à certains commentaires sur les réseaux sociaux, j’ai cru nécessaire de préciser quelque peu ma pensée afin de bien exprimer la logique qui sous-tend cette métaphore.
Cette expression fait évidemment référence à la «grande noirceur» duplessiste qui a précédé la Révolution tranquille et qui a entraîné une grande évolution sociétale qui a permis au Québec de se transformer en véritable État moderne.
Les débats toujours féconds
Or, si l’oppression du clergé catholique et de l’Union nationale était puissante, la volonté publiquement exprimée de s’en extraire l’était tout autant, puisqu’il y avait à l’époque une véritable opposition à ce conservatisme et à ce rapetissement sur elle-même de la société québécoise.
Il suffit de consulter ne serait-ce que superficiellement les médias traditionnels québécois pour remarquer à quel point ils disent à peu près tous la même chose.
La résistance s’était alors organisée autour d’esprits libres et éclairés qui ne furent pas craintifs de s’engager et de développer une idée alternative forte et inspirante de ce que devrait être le Québec.
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L’omnipotence de cette volonté immobiliste était alors compensée par la vigueur des forces d’opposition, ce qui en faisant une «société ouverte». Les débats étaient certes vigoureux, parfois violents, mais ils avaient au moins le mérite d’exister.
Par sa présence et sa puissance, la volonté réformiste incitait alors les gens à s’y investir pleinement. Bref, tout le contraire de la volonté de s’exiler qui s’impose lorsqu’une société en vient à être figée durablement dans ses fausses certitudes.
Cette vigueur de part et d’autre du spectre ne pouvait alors mener qu’à la grande confrontation électorale de 1960: la plus décisive peut-être de l’histoire québécoise qui a permis de faire table rase d’un modèle qui était alors jugé dépassé.
Une société pacifiée à l’extrême
À l’inverse, le Québec d’aujourd’hui n’est plus traversé par cette saine opposition de jadis. La société québécoise de 2024 est plutôt mentalement atrophiée et n’est plus mue que par la chape de plomb de la pensée unique qui broie impitoyablement sur son passage toute forme de résistance et de remise en question.
Le résultat de cette logique est observable à de multiples niveaux. D’une part, elle ne peut alors que mener à la perpétuation du modèle québécois hérité de ce grand moment de résistance de 1944 à 1960 qui est aujourd’hui devenu non viable dans le contexte démographique auquel le Québec est confronté et qui n’a plus rien à voir avec celui d’il y a 50 ans.
L’image réformiste n’est désormais plus mue que par des pseudos changements qui ne font rien d’autre qu’offrir aux décideurs politiques un semblant de bonne conscience, mais qui ne savent pas s’attaquer au fond du problème. D’autre part, l’unanimisme aveugle de la classe politique à l’égard de certaines valeurs dites «progressistes» dont les effets néfastes ne font que commencer à se faire sentir.
Consensus étouffant
Le complexe médiatico-politique québécois est devenu le moteur clé de cette dynamique qui a su fabriquer si habilement cette concordance des idées en générant une caste fermée et déconnectée d’une grande partie de la population qui est devenue l’exemple parfait de l’auto-promotion.
Il suffit de consulter ne serait-ce que superficiellement les médias traditionnels québécois pour remarquer non seulement à quel point ils disent à peu près tous la même chose, mais aussi leur étonnant tir groupé lorsque vient le temps de dénoncer une idée qui dérange.
En fait, et pour être parfaitement honnête, plutôt que de s’attaquer à l’idée en tant que telle, cela n’aura échappé qu’à peu de gens que les membres de cette soi-disant élite sombre davantage dans l’ad hominem: «extrémiste de droite», «trumpiste», «complotiste» et bien d’autres épithètes de ce genre sont devenues leur seul refrain repris allègrement par les élites politiques. Les petites différences de façade des membres de cette caste cachent également très mal l’unanimisme de fond sur ces questions.
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Cette sanitarisation des idées qui passe par la démonisation des idées concurrentes et alternatives aux leurs tue donc dans l’œuf la possibilité même de débattre à l’intérieur de la sphère publique dite traditionnelle.
La critique est plutôt reléguée dans les marges du monde virtuel qui demeure encore étranger à une partie importante de la population pour qui les malaises et insatisfactions légitimes par rapport à ce qui se passe autour d’elle ne peuvent être perçus que comme une déviation anormale de ce qu’on lui rapporte jour après jour: «suis-je homophobe, raciste, intolérant, opposé à la science ou égoïste pour penser pareille chose?».
De crainte d’être eux-mêmes taxés d’épithètes repoussantes, ces gens cacheront alors mal leur «culpabilité idéologique» et en viendront plutôt à applaudir sans trop y croire ce qu’ils récusent intérieurement, comme les dizaines d’autres individus qui partagent également leur culpabilité, mais qui se refusent tout comme eux de l’évoquer publiquement.
Autoritarisme sournois
Cette peur de la honte sociale tend donc à isoler les gens et n’a dans les faits plus rien à envier à l’autoritarisme politique qui se nourrit des mêmes pratiques. Une fois intériorisée, cette crainte n’a alors guère besoin de la présence de camps ou de goulags.
La véritable peine de prison est la peur de se retrouver avec la marque de Caïn; une marque indélébile difficilement effaçable lorsque la communauté a décidé que vous n’étiez qu’un vulgaire pestiféré.
Voilà en quoi consiste cette «petite noirceur» qui sévit au Québec. L’écrasement des remises en question et de l’esprit critique par le biais d’une nouvelle chape de plomb qui ne fait que valoriser la mauvaise conscience; cette conscience coupable de penser différemment de la masse.
La petite noirceur, c’est l’absence de contrepoids idéologiques ayant droit de cité. C’est l’image d’une société d’exil que les moins chanceux doivent subir en silence jusqu’au moment tant attendu où ils auront l’occasion d’y échapper physiquement en se disant alors avec libération: «enfin!».











