Vérité et réconciliation: histoire ou mythologie?

Une femme manifeste contre le «génocide» des Autochtones dans le cadre de la première Journée nationale pour la vérité et la réconciliation à Montréal, le 30 septembre 2021. Photo: Andrej IVANOV pour l’AFP.

Jeudi le 5 octobre 2023, à 17:00

Premier Wendat à avoir obtenu un doctorat dans sa discipline, l’historien Marc Simard rappelle que la réconciliation entre Autochtones et Canadiens d’origine européenne doit s’appuyer sur des faits et non une interprétation mythologique du passé.

 

Dans un texte publié le 30 septembre dans le Journal de Montréal, l’historien Martin Landry nous invite à découvrir la «vérité» sur les pensionnats autochtones, dans le but de promouvoir la «réconciliation» entre Blancs et Autochtones. 

 

Hélas, son papier est un tissu d’exagérations, d’approximations douteuses, d’amalgames et de jugements ex cathedra. Ce que nous allons démontrer ici.

 

Imposture 

 

En intro, l’auteur affirme que «présenter la vérité et la dévoiler au grand jour est possiblement le premier geste à poser pour qu’on puisse se réconcilier et envisager de tisser ensemble un avenir commun.»

 

Il est difficile de ne pas être d’accord avec cet énoncé de bonnes intentions. Encore faut-il présenter la «vérité» et pas un discours mythologique truffé d’exagérations et d’erreurs. Il faut aussi prendre soin de contextualiser ces faits et de ne pas les juger d’après notre point de vue du XXIe siècle.

 

Selon Landry, «on estime que plus de 150 000 enfants ont fréquenté un des 130 pensionnats à travers le pays entre le XIXe siècle et la fin des années 1990. Nombreux sont ceux qui ne sont jamais revenus dans leur communauté.»

 

L’estimation de 150 000 enfants autochtones ayant fréquenté les pensionnats est plausible. Le terme «nombreux» pour quantifier le nombre de ceux qui ne sont pas revenus est toutefois discutable. Nombreux, c’est combien? L’auteur semble suggérer que ces enfants sont morts ou ont même été tués. 

 

Plus loin dans son texte, il avance à la suite du juge Murray le chiffre de 6000 morts ou disparus, ce qui est l’estimation la plus élevée à ce jour. Or, 6000 disparus sur 150 000 pensionnaires, cela ne représente que 4% du total, sur une période de 150 ans. 

 

Compte tenu des taux de mortalité juvénile très élevés jusque vers 1950 et des épidémies (qui touchaient aussi les enfants des Canadiens français), il est difficile de voir là autre chose que les conséquences de la pauvreté généralisée et de l’indigence de la médecine à cette époque.

 

Un peu plus loin, l’auteur insinue l’existence d’une volonté totalitaire et même génocidaire de la part des autorités fédérales. Ainsi écrit-il: «Pour n’en échapper aucun, le législateur vote en 1920 une nouvelle disposition de la Loi sur les Indiens pour rendre obligatoire la fréquentation des pensionnats autochtones pour les jeunes âgés de 7 à 15 ans ayant le statut d’Indien.»

 

L’émotion avant la raison 

 

Dans ces termes, ce programme d’évangélisation et d’acculturation des enfants autochtones (c’est de cela qu’il s’agit), prend les allures d’une entreprise démoniaque finement planifiée, comme la Shoah, gérée par la Gestapo et la SS avec l’aide de IBM. 

 

Bien que le gouvernement et les Églises ratissaient large, il faut se méfier des amalgames et de la grandiloquence. Ce programme visait essentiellement les enfants autochtones qui vivaient dans des réserves isolées et où la misère et l’illettrisme étaient la norme. 

 

Mes oncles Wendat qui vivaient à Chicoutimi, ainsi que les enfants de Wendake, où il y avait une école primaire, n’ont pas fréquenté ces pensionnats. Alors «pour n’en échapper aucun» est une enflure stylistique.

 

Martin Landry dénonce l’enseignement qui y est prodigué: «On y offre aussi un enseignement de piètre qualité. En classe, ils apprennent surtout le christianisme, mais aussi à devenir de bons Canadiens. Les missionnaires chrétiens se faisaient un devoir de dénigrer leurs traditions spirituelles.»

 

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Il faut bien se rappeler qu’à cette époque, l’enseignement dans une majorité d’écoles, primaires ou secondaires, était «de piètre qualité». Les religieux qui enseignaient dans les pensionnats (autochtones ou réguliers) avaient une formation de théologiens (pas de formation scientifique pour la majorité) et on les laissait enseigner à peu près n’importe quoi: je l’ai vécu et j’ai eu des profs qui ne parlaient que de religion, d’autres qui nous gavaient d’antisémitisme et d’anticommunisme et d’autres qui nous incitaient lourdement et souvent à ne pas nous masturber. 

 

Alors, l’enseignement de piètre qualité n’était pas l’apanage des Autochtones.

 

Bien sûr, la plupart des religieux engagés dans ce processus n’enseignaient que le «christianisme»: c’était leur fonction et ils ne connaissaient, sauf exception, rien d’autre. 

 

On ne peut pas écrire qu’ils «dénigraient» les traditions spirituelles autochtones: leur objectif était de christianiser ces pauvres «païens», de leur faire connaître Jésus, ce prophète qui n’a probablement même pas existé, et de leur permettre d’aller au «ciel» après leur mort. C’était peut-être de la bêtise, mais pas du dénigrement et c’était, pour la plupart de ces hommes au développement intellectuel limité, fait de bonne foi, même si parfois avec violence, une calamité alors généralisée. 

 

Manque de recul 

 

Les jeunes enfants blancs de l’époque n’ont pas vraiment connu mieux. De plus, en dépit de ce «dénigrement», la plupart des Autochtones pratiquent aujourd’hui le christianisme, un fait pour le moins troublant.

 

L’historien Landry décrit aussi leurs piètres conditions de vie: «En raison du financement limité, ces établissements sont gérés avec un minimum de ressources. La nourriture de mauvaise qualité est en quantité insuffisante. Bien souvent, les pensionnaires ne mangent pas à leur faim, et plusieurs d’entre eux souffrent de malnutrition. Les plus faibles sont évidemment plus vulnérables pour combattre des maladies comme la tuberculose ou la grippe. On n’a qu’à penser à la terrible épidémie de grippe espagnole de 1918-1919.»

 

Ces affirmations nécessitent un brin de contextualisation. Tous les pensionnats de l’époque étaient gérés avec peu de ressources (même ceux où les élèves payaient pour le statut de pensionnaire) et on y mangeait mal. La plupart des Canadiens français de cette époque souffraient de malnutrition et beaucoup de leurs enfants sont morts de la grippe (espagnole ou non) et d’autres maladies infantiles.

 

Martin Landry poursuit son réquisitoire: «On enseigne en anglais ou en français, et si un enfant est surpris à parler sa langue maternelle, il est sévèrement puni. Pour s’assurer d’atteindre leurs objectifs rapidement, les adultes des pensionnats n’hésitent pas à donner des punitions corporelles, toutes sortes de violences qui glacent le sang. Résultat, pendant 150 ans, des milliers de petits enfants ont été victimes de sévices physiques et sexuels dans des institutions subventionnées par l’État.»

 

Ces faits, véridiques, sont évidemment outrageants, mais il faut aussi savoir que les punitions sévères et les châtiments corporels étaient le lot de presque tous les enfants au Canada jusqu’à tout récemment, à l’école comme à la maison. De là à parler de «violences qui glacent le sang», il y a peut-être un peu de sensationnalisme. 

 

Les «sévices physiques et sexuels» existaient dans un grand nombre de familles (l’inceste y était un fléau caché) et dans la plupart des établissements d’enseignement. Je le sais pour en avoir été victime (j’ai été bousculé, giflé, frappé à la strap ou à la baguette, etc. par les enseignants de l’époque, surtout les prêtres), quoique j’aie réussi à résister aux assauts des pédophiles, qui étaient légion.

 

L’historien Landry ajoute: «Les tentatives d’assimilation des enfants commencent dès leur premier jour à l’école. On coupe les cheveux longs des garçons, on leur dit qu’ils sont malpropres, on jette leurs vêtements traditionnels et, souvent, on leur attribue un nouveau nom.» 

 

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Sans vouloir faire l’avocat du diable, ne serait-il pas possible que ces enfants qui vivaient dans la misère des réserves aient été sales, que leurs cheveux aient charrié des petites bêtes et que leurs vêtements «traditionnels» (?) aient été irrécupérables? Quant à leur attribuer un nouveau nom, cela existe depuis les touts débuts du christianisme (cf. saint Paul) et fait partie du processus d’évangélisation, même si on conçoit que ce soit troublant ou humiliant.

 

Enfin, M. Landry enfonce le clou: «Mais au printemps de 2021, les médias de tout le pays annoncent la découverte de 215 corps d’enfants dans une fosse commune sur le terrain de l’ancien pensionnat indien de Kamloops.»

 

Complotisme woke

 

Et c’est là qu’il dévoile la nature de son texte, un réquisitoire qui en mène large avec l’histoire. En effet, il n’y a encore aucune preuve à l’effet que la géolocalisation par radar effectuée à Kamloops ait permis de découvrir les restes de 215 enfants, et encore moins que ces supposées sépultures aient été jetées dans une «fosse commune». 

 

Tous les textes sérieux parlent de possibles restes humains (nombre indéterminé). L’utilisation même de l’expression «fosse commune» est une grossière exagération. Les restes d’enfants qu’on a vraisemblablement localisés sont probablement morts de maladies et d’épidémies et ils ont très certainement été mis en terre avec le rite chrétien s’ils étaient baptisés, ce qui était le lot de la majorité. 

 

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Il y a sans doute eu quelques meurtres ou quelques morts à la suite de mauvais traitements, mais pas de génocide. Et l’état lamentable des sépultures découle sans doute du manque d’entretien d’un cimetière où les croix des défunts étaient faites de bois, donc putrescibles.

 

Le discours mythologique de M. Landry ne contribue en rien à la réconciliation, parce qu’il dénature les faits et contient de nombreuses affirmations infondées et décontextualisées.

 

Comme la plupart des Canadiens et des Québécois, je suis profondément blessé par l’histoire de ces pensionnats où de jeunes Autochtones enlevés de force à leurs familles ont reçu une éducation à géométrie variable (car certains de ces enseignants étaient tout de même compétents et dévoués en dépit de l’ignorance et le la bêtise de la majorité), et ont été maltraités (physiquement et souvent sexuellement) par une caste de dévoyés que les gouvernements laissaient libres d’agir à leur guise.

 

Mais je n’accepte pas, ni comme historien ni comme Autochtone, que l’on triture les faits pour promouvoir la réconciliation entre Blancs et Premières Nations. Celle-ci doit se faire sur une base historique solide basée sur des faits avérés et non à partir d’interprétations fantaisistes ou mythologiques.