Pensionnats autochtones: aucun corps d’enfant n’a encore été découvert

Le pensionnat de Kamloops en 1930. Photo: auteur inconnu/Archives Deschâtelets-NDC.

Jeudi le 30 juin 2022, à 19:00

Fin mai 2021, l’hypothèse d’une anthropologue sur des corps d’enfants autochtones enfouis près de l’ancien pensionnat de Kamloops allait enclencher une immense entreprise de révision du passé. Mais si aucune dépouille n’avait jamais été retrouvée?


Le 27 mai 2021, une jeune anthropologue du nom de Sarah Beaulieu annonçait avoir découvert avec un géoradar des anomalies dans le sol du terrain de l’ancien pensionnat de Kamloops, en Colombie-Britannique. 
 
Selon elle, ces anomalies pouvaient indiquer la présence de corps d’enfants autochtones, lesquels auraient été enterrés sans considération par la congrégation catholique à la tête de cet établissement en activité entre 1890 et 1978. 
 

Une série de «fake news»?

 
Si les pensionnats visaient bien à déraciner culturellement les Autochtones – une faute historique –, aucune fouille n’a jamais encore été menée, s’indigne l’historien Jacques Rouillard, dont les travaux sur la question ont été cités le 27 mai dernier par le New York Post
 
«Je suis sensible à la cause des Autochtones, mais le travail de revalorisation de leur culture ne peut pas être fait au détriment de la vérité. Tout travail scientifique doit reposer sur la vérité. […] Les journalistes sont très critiques dans bien des dossiers, mais certainement pas dans celui-là», lâche le professeur émérite de l’Université de Montréal avec Libre Média.
 
Selon les chiffres officiels, 150 000 jeunes Autochtones ont fréquenté ces écoles où des centaines d’entre eux ont reçu de mauvais traitements entre la fin des années 1800 et 1996. La mémoire des pensionnats représente un important traumatisme pour les Premières Nations en raison du projet d’extinction de leur identité sur lequel ils étaient basés.
 
Aucune excavation n’a été réalisée sur le site de Kamloops, mais trois jours après la «découverte» de cette anthropologue, Ottawa a fait mettre en berne les drapeaux de tous ses édifices. Rapidement, la «nouvelle» a fait le tour du monde, entachant gravement la réputation d’un pays pourtant reconnu pour sa promotion de la diversité culturelle. 
 
Après Kamloops, d’autres groupes comme la Fédération des nations autochtones souveraines de la Saskatchewan ont déclaré avoir fait des «découvertes» semblables et ont reçu du financement public pour poursuivre leurs recherches. Les sommes accordées par Ottawa représentent des dizaines de millions de dollars. 
 
Rappelons qu’en 2021, la découverte hypothétique de ces dépouilles d’enfants a aussi mené au déboulonnage de statues de personnages de l’histoire canadienne comme l’ex-premier ministre John A. Macdonald, jugé méprisant et raciste envers les Autochtones et les Canadiens français. 
 
De même, cette affaire a mené à l’incendie criminel d’une dizaine d’églises concentrées dans l’ouest du pays. 
 
L’année dernière, le premier ministre fédéral, Justin Trudeau, avait même fait de la fête du Canada une journée de deuil national. «En tant que Canadiens, nous devons être honnêtes avec nous-mêmes au sujet de notre passé», avait-il déclaré pour l’occasion.
 

Jacques Rouillard, un historien censuré?

 
Jacques Rouillard est donc l’un des rares historiens au pays à avoir remis en cause le récit officiel. Il n’en revient pas et déplore le peu d’intérêt suscité par ses recherches auprès des milieux politique et médiatique au Canada. 
 
«Avec cette affaire, nous sommes passés de la définition d’un génocide culturel avalisée par la Commission de vérité et de réconciliation à la définition d’un génocide physique. C’est extrêmement grave. […] Le Canada va souffrir de cette image de génocide physique pendant des années», avertit le professeur émérite. 
 
Dans ses travaux disponibles sur des sites tels que Academia, Jacques Rouillard a établi que la Commission de vérité et de réconciliation (2008-2015) chargée de faire la lumière sur les pensionnats avait commis des erreurs factuelles, notamment sur le nombre de décès survenus dans ces lieux consacrés à l’assimilation des Autochtones à la culture «blanche».
 
Dans son rapport déposé en 2015, cette commission fait état de 3200 décès d’enfants survenus dans les pensionnats.

«Plusieurs enfants décédés pourraient avoir été comptés deux fois par la Commission. La méthode qu’elle a utilisée gonfle le nombre d'élèves disparus et ceux dont la cause du décès est inconnue», explique l’historien qui prévoit de poursuivre son enquête.
 
Le nombre élevé d’enfants autochtones dont la cause du décès n’est pas indiquée dans les archives est à l’origine de l'hypothèse selon laquelle plusieurs d’entre eux auraient été enterrés dans des fosses communes comme à Kamloops, et généralement sans qu’on avertisse leurs parents et leur communauté d’appartenance. Un mythe?
 

Des travaux crédibles 

 
Consulté par Libre Média après lui avoir transmis les travaux de Jacques Rouillard pour une contre-expertise, l’historien d’origine autochtone Marc Simard dit «abonder dans le même sens» que son collègue. L’existence de fosses communes contenant des corps d’enfants autochtones «n’est basée sur aucun fait», tranche-t-il.
 
«Certains Autochtones ont crié au meurtre quand ces relations ont été faites, mais d’autres ont quand même été circonspects. Parce que si ce n’est qu’un ballon gonflé à l’hélium, comme ça semble se dessiner, certains risquent de perdre de la crédibilité…», soulève-t-il en entrevue. 
 
Premier Huron-Wendat à avoir obtenu un doctorat en histoire, Marc Simard estime que «le sentiment de culpabilité de la société canadienne bien-pensante sur la question autochtone a hélas assuré à ces "révélations" une très large diffusion qui a été assortie de beaucoup d’exagérations troublantes».
 
Heureusement, l’historien ne croit pas que la cause autochtone en souffrira «compte tenu de l’immense capital de sympathie dont elle dispose dans le monde politique et médiatique».
 
Mais de son côté, Jacques Rouillard craint que cette «machination» proche d’un certain complotisme ne soit contre-productive et en vienne à nuire à la réconciliation des mémoires. 
 

La visite du pape François attendue 

 
Fin juillet, si sa santé le permet, le Pape François se rend au Canada pour présenter ses excuses pour le rôle joué par l’Église dans le traumatisme des pensionnats, l’une des grandes blessures infligées au peuple autochtone par la colonisation.
 
«J’éprouve de la douleur et de la honte face au rôle que plusieurs catholiques ont joué dans l'abus et le manque de respect envers l'identité, la culture et même les valeurs spirituelles des peuples autochtones du Canada. Tout cela est contraire à l'Évangile de Jésus», avait déclaré le souverain pontife le 1er avril 2022, en annonçant sa visite en terre boréale.