Le sens de l’appartenance autochtone

Série de textes

Un fidèle autochtone attend le pape François au Commonwealth Stadium à Edmonton, le 26 juillet 2022. Photo: Patrick T. Fallon pour l’AFP.

Samedi le 22 octobre 2022, à 12:00

Que signifie être autochtone au Canada en 2022? C’est une question complexe, car il existe plusieurs types d’appartenance à cette grande nébuleuse, nous explique l’historien Marc Simard, premier Wendat à avoir obtenu un doctorat dans sa discipline.

 

D’abord, il y a l’Autochtone né sur une réserve éloignée des villes et qui y passe l’essentiel de sa vie dans une perspective temporelle circulaire, liée aux saisons, qui s’apparente à celle de ses ancêtres.

 

L’Autochtone des réserves

 

Pour lui, la question de l’indianité ne se pose pas: il est issu de parents autochtones et vit comme les autres membres de sa communauté.

 

Ce statut comporte ses avantages, dont la prise en charge de ses besoins par le conseil de bande (subventionné par le gouvernement fédéral), mais il comporte aussi nombre d’inconvénients: l’isolement; l’entassement dans des logements surpeuplés; les périls de la toxicomanie; le chômage; le suicide de nombreux jeunes; la violence domestique; et surtout, le manque de perspectives d’avenir faute de développement économique et d’éducation.

 

L’Autochtone des réserves se sent souvent incompris et délaissé.

 

Dans les réserves situées en milieu urbain, la question de l’appartenance ne se pose pas vraiment non plus, malgré le métissage, qui y est plus fréquent (et qui peut entraîner des frictions, liées au logement notamment).

 

Le chômage y est beaucoup moindre et l’accès à l’éducation plus aisé. Par contre, la question du racisme ordinaire y est souvent vécue avec plus d’acuité en raison de la proximité avec le monde non-autochtone.

 

L’Autochtone «exilé»

 

On doit aussi considérer les Autochtones qui sont nés sur une réserve, mais qui quittent celle-ci, en vertu de motivations très variées, pour aller vivre dans les communautés urbaines majoritairement peuplées de non-Autochtones.

 

Ils comptent pour près de la moitié de la population autochtone du Canada et leur proportion croît constamment, mais on ne se soucie guère d’eux sauf pour déplorer l’itinérance et la toxicomanie, dont on voit trop d’exemples dans les lieux publics, ce qui alimente le racisme.

 

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Beaucoup plus jeunes en moyenne que la population non autochtone, ils fréquentent moins l’école que celle-ci, sont plus souvent chômeurs et un tiers d’entre eux vivraient sous le seuil de faible revenu.

 

Comme ils ne sont plus sous la tutelle du gouvernement fédéral, ils dépendent des provinces pour leurs besoins en éducation, en santé et en services sociaux. Pourtant, ils ne votent guère!

 

L’Autochtone «retrouvé»

 

Il y a aussi les Autochtones qui avaient perdu leur statut et qui l’ont recouvré après 1985 grâce à la Loi C-31. Ces individus ont dû faire des démarches pour réclamer le statut d’Autochtone et obtenir le certificat attestant leur appartenance à une bande (la fameuse «carte d’Indien»). On en trouve un peu partout, y compris dans les réserves.

 

En ce qui concerne l’appartenance autochtone, on dénombre dans ce sous-groupe plus de cinquante nuances de rouge.

 

Depuis ceux qui la revendiquent sans complexe jusqu’à ceux qui ne se sentent pas concernés parce qu’ils se considèrent comme blancs et n'ont pas de ressenti autochtone, en passant par ceux qui veulent bien du statut et de la carte, mais sont mal à l’aise avec la symbolique coloniale de celle-ci et les remarques racistes ou les regards méprisants qui jaillissent souvent quand on l’exhibe.

 

Le Métis

 

On doit aussi inclure dans la mouvance autochtone les Métis, descendants du mélange des Européens et des Premières Nations, et dont l’existence est reconnue par la Loi de 1982 (on les trouve surtout en Ontario et dans l’Ouest canadien).

 

On pourrait aussi mettre dans ce groupe ceux qui sont exclus de l’application de la Loi C-31 parce qu’ils sont issus de deux générations consécutives de filiation de statut mixte, ainsi que les enfants de ceux qui sont nés après 1985 et peuvent acquérir le statut, mais pas le transmettre.

 

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Les individus qui s’estiment lésés par cette loi n’hésitent pas à parler de discrimination sexiste. Mais si on accorde le statut d’Indien à toute personne qui possède une goutte de «sang indien», aussi bien tout simplement abolir la Loi sur les Indiens et ramener tous les citoyens canadiens à la case départ.

 

L’Autochtone «auto-déclaré»

 

Il y a enfin des individus ou des communautés qui estiment qu’ils sont autochtones (ou qui se «sentent» tels) et qui croient que cela suffit pour qu’on leur reconnaisse ce statut.

 

Nous entrons ici dans un univers de brume et de faux-semblants, où certains n’hésitent pas à se réclamer du statut d’autochtone, que la loi ne leur reconnaît pas, pour jouir de la discrimination positive dans l’attribution d’un poste, ou pour rehausser leur renommée, artistique ou autre.

 

Avec raison, les nations autochtones refusent cette duperie intéressée. Pour l’ensemble de cette mouvance autochtone, plusieurs questions se posent en ce début de XXIe siècle:

 

-L’«apartheid» des Autochtones, mis en place au XIXe siècle par une loi colonialiste et raciste, peut-il subsister indéfiniment malgré le métissage et une lourde tendance au sein de leurs communautés à quitter les réserves pour les villes?

 

-Hormis ceux qui vivent dans des réserves éloignées, les Autochtones canadiens peuvent-ils résister au mouvement universel vers le métissage, qui risque de diluer leur statut particulier, et ce en dépit du multiculturalisme canadien, qui favorise la cohabitation des cultures et non leur fusion?

 

-En ce qui a trait à la culture autochtone, on doit souligner un essor certain ces dernières années: les artistes autochtones qui franchissent enfin le mur de l’indifférence sont de plus en plus nombreux. Par contre, quand on entre en contact avec la culture officielle telle que véhiculée par les communautés, on peut se demander pourquoi elle demeure aussi essentiellement folklorique (costumes et parures, danse, tams-tams, chants, enfumage au moyen de sauge, musées d’artéfacts) et arrimée à la locomotive touristique.

 

-C’est sans compter l’augmentation du pourcentage d’Autochtones dans la population canadienne, évalué à 4,9% lors du recensement de 2016 (près de 1,7 million au total). En dix ans seulement, soit depuis le recensement de 2006, la population autochtone a crû de 42% à cause d’une natalité forte, de l’augmentation de l’espérance de vie et de nouvelles inscriptions au registre. Le pacte social canadien entre Autochtones et non-Autochtones peut-il résister éternellement à cette croissance démographique (2,5 millions d’Autochtones en 2036?) qui gonfle les charges de l’État canadien, tuteur des Indiens?

 

Deux voies d’avenir

 

Bien que je ne sois pas prophète, j’estime qu’un avenir ensoleillé pour les Autochtones du Canada est possible et qu’il passe par deux voies.

 

D’abord, la signature de pactes socio-économiques entre les autorités et les communautés (comme à la baie James ou sur la Côte-Nord) pour stimuler le développement économique, afin de sortir celles-ci de la pauvreté et de la dépendance, et d’accroître le travail salarié et l’entrepreneuriat chez leurs membres.

 

En second lieu, la mise en place, au primaire et au secondaire, d’un système éducatif mixte, qui transmet aussi bien les valeurs et les savoirs autochtones que les valeurs et les connaissances occidentales, avec comme objectifs de stimuler l’épanouissement des jeunes Autochtones sans les déraciner et de mettre fin un jour au colonialisme des réserves.