Être ou ne pas être autochtone

Série de textes

La délégation autochtone en provenance du Canada s'adresse aux médias le 31 mars 2022 sur la place Saint-Pierre au Vatican, à la suite d'une rencontre avec le Pape portant sur la réconciliation. Photo: Vincenzo Pinto pour l’AFP.

Samedi le 9 juillet 2022, à 16:30

Premier Huron-Wendat à avoir obtenu un doctorat dans sa discipline, l’historien et auteur Marc Simard débute une série de textes sur l’identité autochtone et métisse à partir de son histoire personnelle. 


Naître dans une petite ville nordique d’une mère issue de l’union d’un père Wendat (francophone et baptisé) et d’une Canadienne française catholique, puis mariée à un Canadien français (par conséquent membre de l’Église de Rome), tel fut le destin de l’amas de cellules qui allait devenir l’individu que je suis.

De complexion caucasienne évidente et élevé au sein d’un univers fortement religieux et traditionaliste créé par la colonisation française et l’immigration européenne, je ne me sentais différent d’aucune manière des autres enfants du quartier très homogène où je vivais. 

J’allais à la même école qu’eux, pratiquais grosso modo les mêmes activités, consommais les mêmes produits, alimentaires comme industrialisés, et partageais les mêmes valeurs, navigant entre l’adoration de Jésus et l’admiration de nos ancêtres colons et explorateurs, deux attitudes que l’école s’employait à imprégner en nous. 

L’intégration à la civilisation nord-américaine se faisait principalement par la télévision et les sports.

Une différence tout en nuances 


Pourtant, ma mère persistait à nous dire, à mes sœurs et moi, que nous étions différents. 

Or, s’il est une chose qu’un enfant abhorre, c’est de se sentir différent de ses camarades, et encore plus que ceux-ci le considèrent différent, ce qui est la voie royale vers le harcèlement et le bullying

Être de petit format et être le «chouchou de la maîtresse» me suffisaient largement comme différences. 

Notre mère nous rappelait régulièrement que nous étions «Indiens», ce qui était pour moi un mystère aussi brumeux que la conception de Jésus par un ange et une vierge: une chose, nous disaient nos enseignants, «que nous ne pouvions pas comprendre.» 

Notre mère nous exhortait aussi, avec un air solennel et même courroucé, à ne jamais «nous laisser traiter de sauvages.»

Ce prêche semait en moi la confusion ainsi que la crainte de désobéir à ma mère, un péché, selon l’Église, quoique véniel. 

En mon for intérieur, je me disais qu’il n’y avait aucun danger qu’on m’invective ainsi puisque personne ne savait que j’étais Indien (j’en doutais moi-même), et que je n’avais pas l’apparence des Indiens qu’on voyait dans les livres et dans les westerns, ni la peau cuivrée, ni les yeux bridés, ni les cheveux foncés, ni les peintures corporelles, ces marqueurs stéréotypés. 

D’ailleurs, quand je jouais avec mes amis, je préférais nettement personnifier Daniel Boone plutôt que son acolyte amérindien, Mingo, et mon personnage préféré était Kit Carson, qui combattait les féroces Navajos au petit écran. 

J’étais néanmoins déchiré parce que je sentais bien que cette exhortation était importante pour ma mère et que le fait que je m’y soustrayais en ne révélant pas ma condition putative d’Indien l’aurait déçue, pour ne pas dire peinée. 


«Un Blanc dans lequel couvait un avatar autochtone»


Mais je me demandais bien à quoi ça m’aurait servi de révéler mon indianité si la seule conséquence en avait été de me faire insulter et humilier. Je restais donc coi sur mes origines.

Ma perplexité augmentait toutefois d’un cran quand je rencontrais mes cousins, les fils des frères de ma mère, qui habitaient Chicoutimi comme moi, mais se disaient et se considéraient Hurons, en plus d’avoir accès aux droits accordés aux Autochtones en vertu de la Loi sur les Indiens de 1876, parce qu’ils avaient été engendrés par un Indien et une Blanche et non l’inverse. 

Je ne connaissais rien de ces droits (que certains qualifient erronément de «privilèges»), lesquels ne s’appliquaient pas à moi, mais je me souviens que ma mère se plaignait parfois d’avoir perdu ceux-ci ainsi que son statut d’Indienne pour avoir épousé un Blanc, alors que ses frères se drapaient dans leur statut d’Autochtones. 

Pourtant, je ne voyais pas de différences entre ceux-ci et les Blancs de ma ville, qui pratiquaient presque tous la chasse et la pêche comme eux.

Je me considérais donc comme un Blanc dans lequel couvait un avatar autochtone qui ne pouvait se révéler, fils d’une mère indienne déchue et petit-fils d’un grand-père que je ne trouvais pas différent des autres (il exerçait un travail clérical), sinon qu’il était habité par une passion dévorante pour la pêche. 

Mon indianité, latente et invisible, nécessiterait des événements indépendants de ma volonté pour éclore au grand jour.