Le village endormi

Série de textes

La Place de la nation huronne-wendat à Wendake, près de Québec. Photo: Pierre-Olivier Fortin/Wikimédia.

Samedi le 6 août 2022, à 10:30

Cinquième chronique de l’auteur et historien Marc Simard sur la découverte de son «indianité» dans le cadre des séries de textes de Libre Média.


Pendant les années 1970, je suis toujours un Blanc aux yeux de la loi canadienne, et la question autochtone n’a guère d’attrait pour moi. 

En fait, je suis attiré, pendant mes années cégépiennes, résine de cannabis et musique psychédélique aidant, par un ersatz ou même une parodie des valeurs amérindiennes, le mouvement hippie, dont l’écrivain Robert M. Pirsig a plus tard dénoncé l’influence néfaste sur la civilisation étatsunienne (Lila. Enquête sur la morale).

Je poursuis des études supérieures (cégep en sciences humaines puis baccalauréat et maîtrise en histoire à l’université). 

Mon père, qui désapprouve mon style de vie et mon désir de poursuivre mes études, ne me fournit aucune aide financière, sinon que je suis logé et nourri (mais pas vêtu!) chez mes parents jusqu’à ce que je parte en appartement: ils m’appellent le «locataire».


Tout est relatif


Je paie moi-même mes droits de scolarité ainsi que les dépenses afférentes aux études (dont les livres et les transports), car je ne peux pas profiter des subventions auxquelles ont droit les étudiants autochtones (scolarité, logement, subsistance, transports), dont je connais l’existence, mais pas le détail.

Curieusement, sur les seize petits-enfants descendants de mon grand-père wendat, dont huit avaient droit à ces subventions, cinq seulement ont fait des études universitaires, dont un seul parmi les subventionnés. 

Quant à moi, je navigue de jobine en jobine et je vis de l’air du temps.

J’habite à faible distance (15 km) du Village-Huron, qu’on n’appelle pas encore Wendake. Nous fréquentons peu la parenté autochtone de ma mère, sinon à l’occasion des enterrements. 

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De mon côté, j’enfourche de temps à autre mon vélo pour aller visiter mon grand-père, qui vit désormais seul à la réserve. Je garde un souvenir peiné de ce vieillard esseulé, qui appelait la mort de ses vœux parce que, me disait-il, «je ne peux plus pêcher ni chasser, et je n’ai plus d’amis avec lesquels jaser, jouer aux cartes ou aux échecs.»

Je m’y rends le plus souvent les dimanches après-midi d’automne: nous regardons le football américain, qu’il dit désormais préférer au hockey, lui qui avait pourtant été un grand fan de Jean Béliveau à l’époque des As de Québec. 

Il retournera dans sa maison de Chicoutimi, qu’il avait cédée à un de ses fils, pour y mourir. Trop souvent, la vieillesse est un naufrage!


Une identité assiégée


Depuis mon enfance, le Village-Huron, territoire d’un kilomètre carré, n’a guère changé, sinon qu’il est serré de plus près par les banlieues avoisinantes (Neufchâtel, Loretteville, Saint-Émile), qui se peuplent rapidement de Baby-Boomers qui se font construire des bungalows entourés de pelouse. 

Le Village, lui, n’a pas la possibilité de s’étendre à l’extérieur du périmètre qui été attribué aux Hurons-Wendats par la Loi sur les Indiens. Ce qui crée une tension à l’intérieur de la Bande, comme on disait alors, car les terrains sont rares et certains des droits héréditaires attribués aux Autochtones ne s’appliquent qu’à ceux qui vivent sur la réserve. 

Les femmes wendates qui y vivent avec un Blanc ont droit à des regards peu amènes et parfois à des commentaires acides. Mais pas une Blanche qui y habite avec un Wendat.

Comme la réserve est enclavée dans Loretteville, et on y pénètre sans trop s’en apercevoir. Les maisons sont de petite dimension et entassées les unes contre les autres. 

Au centre se trouve une minuscule place publique où trône l’église, une énième version de la chapelle de 1700, dont la dernière restauration a eu lieu en 1905. 

Les commerces de la rue Racine ne se distinguent guère des établissements non autochtones des alentours, sauf bien sûr les commerces artisanaux, dont quelques-uns appartiennent à ma parentèle. 

Une économie en gestation  


L’économie y est, à cette époque, plutôt stagnante. D’abord parce qu’on manque d’espace pour installer des entreprises. Et ensuite parce que la Loi sur les Indiens protège les Autochtones qui habitent sur la réserve contre les saisies de biens mobiliers et immobiliers. 

Les prêteurs sont donc réticents à leur avancer des fonds et il est impossible à un Indien qui y réside d’obtenir un prêt hypothécaire. 

Quelques individus s’y livrent au commerce illégal de cigarettes non taxées (les «cigarettes à plumes», disent les loustics), mais dans une mesure bien moindre qu’à Kahnawake et Kanesatake.


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La réserve est sous la gouverne du Conseil de Bande, dont les membres sont élus par ses résidents. Quelques clans familiaux s’y disputent le pouvoir et exercent une gestion clientéliste grâce aux subventions que le gouvernement fédéral octroie au Conseil. 

Quelques voix s’élèvent pour critiquer ce mode de fonctionnement et réclament que les subsides soient versés directement aux familles autochtones, mais elles prêchent dans le désert. Quant à moi, ces questions et les haines claniques me laissent de marbre.