Le report du référendum ne doit pas condamner le Québec à l’attente. D’ici 2029, il faudra savoir profiter des circonstances, accumuler les gains et transformer chaque occasion en avancée durable, estime notre contributrice Virginie Dostie-Toupin.
Récemment, le PQ annonçait qu’il ne tiendrait pas de référendum avant le départ de Donald Trump, en 2029. Sans surprise, les analyses à chaud furent aussi nombreuses que variées.
Les uns y virent une capitulation dictée par la peur; d’autres, une reconnaissance implicite du Canada comme «refuge» face à notre puissant voisin; d’autres enfin, une tactique destinée à couper l’herbe sous le pied des partis dont la stratégie repose essentiellement sur les épouvantails «Trump» et «référendum», qu’ils agitent comme des maracas.
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Si je me suis d’abord profondément désolée de voir Trump contrôler ainsi notre agenda et nous détourner de nos enjeux nationaux bien réels, le court recul m’amène à considérer les choses autrement.
Car, que cela nous plaise ou non, force est d’admettre que, médias traditionnels aidant, une bonne partie de l’électorat est désormais obnubilée par Trump.
À tel point que, sur le terrain, le vocabulaire de l’«insoumission», de la «résistance» et des «sacrifices» confère au small talk ambiant de petits airs de guérilla guévariste.
Or, nombre de ces électeurs portent encore en eux un nationalisme québécois (en dormance). C’est pourquoi, lorsqu’on les interroge sur cette décision, ils répondent tout de go et sans ambiguïté que «c’était la bonne décision!»
Bref, il faut faire avec notre peuple, qui possède les défauts de ses qualités.
Québécois et hobbits: parallèles révélateurs
Dans une chronique précédente, je comparais les Québécois aux Hobbits. Pour certains, une telle comparaison paraît éminemment péjorative.
Or, à mes yeux de fan finie du Seigneur des anneaux, c’est tout le contraire. Incarner un peuple réputé pour sa jovialité, son bonheur facile, son attachement à la famille et sa capacité à se satisfaire d’une existence simple et paisible n’a rien de déshonorant. Bien au contraire.
Évidemment, notre tendance à nous réfugier dans le confort des petits et grands bonheurs et dans l’indifférence (ou la peur) face aux affaires des grandes gens devient de facto un handicap lorsque nous devons défendre nos intérêts, nous affirmer et prendre notre place dans le monde.
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Rappelons d’ailleurs que, dans la trilogie, la Comté sera sauvée par une poignée de Hobbits, un brin moutons noirs, qui acceptent de sortir du rang. Leur retour victorieux au bercail, n’aura pourtant rien d’un triomphe: ces «excentriques» seront loin d’être accueillis avec la gratitude que leur courage aurait dû leur valoir.
Il appert que nous devrons, nous aussi, faire confiance à une poignée de gens résolus qui sauront garder le cap et avancer avec une conviction relevant moins de la rigidité que du discernement, voire, osons ce mot honni, d’un certain opportunisme.
Le sens noble de l’opportunisme
L’«opportunisme» figure dans la liste des «propos non parlementaires» de l’Assemblée nationale et constitue probablement l’une des pires insultes du jargon politique québécois.
Dans notre imaginaire collectif, il évoque celui qui change de convictions comme de chemise au gré du vent et des sondages, dans son intérêt personnel ou celui de son parti, pour conserver le pouvoir à tout prix ou pour se défiler devant les décisions difficiles.
Pourquoi diable vouloir s’en inspirer? On l’oublie, mais l’opportunisme revêt aussi un sens nettement plus noble, celui que lui donnait Gambetta: demeurer ferme sur les fins, souple dans le choix des moyens et, plutôt que de subir les circonstances, savoir les exploiter pour les transformer à notre avantage.
Gambetta distinguait deux tempéraments politiques. Les réformateurs, qui possèdent le rêve, l’élan et l’audace. Par leur ardeur, ils donnent le la et permettent de voir plus loin que l’intendance.
Mais leur impatience peut effaroucher ceux qu’ils doivent convaincre. Les prudents testent quant à eux la solidité du véhicule et l’état de la chaussée (ou la profondeur des nids-de-poule). Leur esprit d’analyse protège contre l’emballement, mais peut mener à l’ajournement perpétuel.
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Pour Gambetta, le défi consiste à réaliser la synthèse des deux: emprunter aux premiers l’énergie et la passion et, aux seconds, la nuance et l’attention aux conséquences. Avoir raison sur le fond ne suffit pas, il faut préparer le terrain pour qu’une idée désirable devienne réalisable.
Pour le Québec, cela exige d’outrepasser à la fois un certain référendisme, qui subordonne tout progrès à l’attente du grand soir jusqu’à en faire une fin en soi, et l’autonomisme, qui nous conduit trop souvent dans un cul-de-sac s’il ne se double pas d’une volonté plus ferme.
Ainsi, l’ère opportuniste que nous devons appeler de nos vœux ne signifie ni renoncement, ni immobilisme, mais l’accumulation méthodique de gains difficiles à renverser.
Une politique des résultats
Si le PQ accède au pouvoir, l’attente de 2029 ne justifiera pas de rester les bras croisés. Trois grands chantiers s’imposeront: corriger nos vulnérabilités, multiplier les alliances et cumuler les gains politiques durables.
Aussi déplorable soit-il, le contexte géopolitique actuel a au moins un mérite: il expose nos vulnérabilités. Plutôt que de nous laisser distraire en tentant de répondre à chaque provocation par une impossible riposte tit for tat, transformons la carte de nos faiblesses exposées en un plan de travail.
L’énergie devrait occuper le haut du pavé au même titre que l’assainissement de nos finances publiques. Nous devrons aussi rénover nos infrastructures, créer un environnement favorable pour nos entreprises et améliorer nos services publics.
Ultimement, nous devrons surtout cesser d’espérer que d’autres veilleront à nos affaires si nous ne le faisons pas nous-mêmes, notamment quant à la valorisation de notre langue et de notre culture qui dépend, admettons-le, moins du radiodiffuseur fédéral ou des géants américains que de nous-mêmes.
En cette période tumultueuse, le Québec devra multiplier les alliances, aussi bien à externes qu’internes. À l’international, il gagne à s’adresser directement à ses alliés européens ou latino-américains, sans le porte-voix parfois déformant d’Ottawa, ainsi qu’à multiplier ses relations bipartisanes à Washington et auprès des États américains limitrophes.
Au Canada, il devra s’allier à toute province disposée à freiner la centralisation et l’emprise fiscale fédérale.
Puisque l’intérêt national dépasse la partisanerie, cette ouverture devra également prévaloir chez nous. Majoritaire ou minoritaire, le gouvernement devrait faire contribuer élus de divers horizons et membres de la société civile aux chantiers constitutionnel, citoyen et intergouvernemental qui se dessinent.
Enfin, le Québec doit s’activer sur la question nationale bien avant 2029. Une compétence exclusive en immigration pourrait rapidement faire l’objet d’un référendum sectoriel.
Une citoyenneté québécoise pourrait être instituée, un chantier constitutionnel lancé et les dossiers du rapport d’impôt unique, du droit de retrait avec pleine compensation et de nouveaux transferts de compétences activement poursuivis. Chaque gain rendrait le suivant plus naturel et le retour en arrière plus difficile.
Le moment favorable ne tombera pas du ciel tel un deus ex machina. Il se préparera avec une reconstruction hardie, des alliances judicieuses et l’exercice concret de la puissance.
Vivement une politique des résultats.












