En cherchant à affaiblir Ottawa, Donald Trump a offert au Québec l’occasion historique de s’émanciper d’Ottawa. Mais fidèle à ses habitudes, le peuple québécois a une fois de plus manqué son rendez-vous avec l’histoire, estime Léandre St-Laurent.
C’est devenu l’habitude des Québécois. Des fenêtres historiques s’ouvrent devant eux. Elles sont parfois béantes. Il faut littéralement se cramponner au cadrage, avec force, pour ne pas y tomber. Pourtant, ils ne les traversent pas. Nous avons là le peuple des rendez-vous manqués avec l’histoire.
La deuxième présidence de Donald Trump en est l’exemple le plus évident. Oublions un instant ce que nous pensons du personnage et de certaines de ses idées. En géopolitique, les États n’ont pas d’amis, mais des intérêts. C’est le calcul de l’utilité qui prime.
En la matière, son arrivée au pouvoir aurait dû être du pain béni pour les nationalistes québécois, qu’ils soient indépendantistes ou autonomistes.
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En favorisant le pouvoir des nations, et en tentant de nuire au maximum à l’État central canadien, Trump leur offrait objectivement une opportunité historique telle que le Québec n’en avait jamais eu, depuis 1867, et n’en aura peut-être plus jamais.
En temps normal, le géant américain constitue le frein stabilisateur sur lequel le Canada peut compter. Cette fois, c’était l’inverse. La psychologie collective du Québec et de ses élites nous a empêchés d’exploiter cette fenêtre d’opportunité.
Quand tout pouvait basculer
Pour bien comprendre le scénario réaliste qui se jouait, retournons en arrière, à l’automne 2024. Les libéraux de Trudeau fils étaient dans les bas-fonds. En neuf ans, ils ont constitué probablement le pire gouvernement fédéral de l’histoire de la confédération, menant à la destruction de l’un des modèles les plus prospères et paisibles que l’humanité ait connus: le modèle canadien.
Pendant plus d’un an, les sondages attestaient d’une opinion canadienne prenant acte de cette catastrophe: un raz-de-marée conservateur vouait le PLC à la marginalité politique.
Le Québec semblait mûr pour tourner la page d’un certain fédéralisme. Partiellement remis de 1995, il avait conduit deux fois au pouvoir une coalition remettant à l’avant-plan le nationalisme et l’identité.
Il a fini par marginaliser son parti libéral provincial. Suite au blocage de la troisième voie, c’était désormais le PQ de PSPP qui caracolait dans les intentions de vote.
Au niveau du vote québécois fédéral, le Bloc québécois avait mis plusieurs années à renaître de ses cendres. Dépassant les libéraux, on lui prédisait le scénario miraculeux des années 1990: l’opposition officielle.
La suprématie politique de Trump semblait constituer le dernier clou dans le cercueil du Canada multiculturaliste harnaché par les libéraux. Tout d’un coup, le fédéral n’apparaissait plus comme la tutelle rassurante et nécessaire du Québec, mais comme un acteur faible et peu fiable, doublé d’une menace existentielle intérieure.
La fenêtre historique
Faisons maintenant de la politique-fiction. Imaginons un scénario au sein duquel le Québec aurait agi comme une nation normale profitant des crises pour faire valoir ses intérêts vitaux. Pensons à la façon dont les acteurs politiques clés du Québec auraient pu agir.
Pour une CAQ en fin de course, c’est une situation inespérée pour faire valoir sa troisième voie. Après l’échec de l’entièreté de ses demandes au fédéral, elle y trouve l’opportunité historique pour imposer ses doléances.
Le boutefeu américain lui ouvre une avenue diplomatique et commerciale lui permettant de faire pression sur le fédéral pour sécuriser et amplifier la sphère de souveraineté du Québec: pouvoirs en immigration, rapatriement de l’impôt, protection de ses champs de compétences et pérennisation de son modèle juridico-politique distinct. L’imbrication des économies québécoise et américaine devient une force.
De son côté, le PQ accentue son travail de sape du fédéralisme canadien, en travaillant de concert avec l’administration américaine et les séparatistes albertains.
À Ottawa, le Bloc applique une stratégie de pression maximale pour favoriser le gouvernement autonomiste du Québec. Il commence à poser les bases d’une future négociation avec le gouvernement en attente péquiste. Ainsi se présage la fin de la fédération canadienne telle que nous l’avons connue.
Fuir sa liberté
Nous savons maintenant que les Québécois ont emprunté le chemin inverse. Au contraire de tous les autres acteurs en jeu, ils ont tactiquement suspendu la défense de leurs intérêts nationaux et abandonné leur nationalisme renaissant.
Ils ont réélu l’équipe ayant mené au désastre et se sont auto-exclus de toute discussion sérieuse. Ils ont choisi la centralisation fédérale, l’intégration économique interprovinciale et le nation-building canadien.
Il a suffi que Trump instrumentalise sa frasque du «51e État» comme outil de pression psychologique dans la négociation, pour que les Québécois s’imaginent être une Pologne assiégée par le IIIe Reich. Toute analyse sérieuse de la situation a beau contredire cette croyance, rien n’y fait. La propagande libérale fonctionne.
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À l’automne 2024, le Bloc a eu deux chances de renverser les libéraux, la coupe électorale aux lèvres. Il a plutôt négocié le maintien au pouvoir du PLC, en échange de politiques publiques ne touchant pas la défense des intérêts nationaux du Québec.
Le Bloc a préféré concentrer ses attaques sur un Pierre Poilièvre assimilé à un mini-Trump, relativisant la menace libérale. Nous connaissons la suite…
La CAQ n’a entrepris aucune des démarches de notre scénario de politique-fiction et a laissé tomber ses revendications historiques. Dès que Mark Carney a pris le pouvoir, elle s’est rangée derrière sa gouverne. À la succession de François Legault, la coalition a laissé son aile libérale prendre les devants, en la personne de Christine Fréchette.
Constatant la psychologie de l’électorat québécois, le PQ prit conscience que forcer le jeu terroriserait une masse d’électeurs. Entamer la moindre démarche avec son homologue américain serait perçu comme l’équivalent de serrer la main du diable.
C’est ainsi que le parti planifia le report de son référendum, à la fin de la gouverne trumpienne. Il verrouilla pour de bon les volets de cette fenêtre d’opportunité, sans savoir ce qui s’y trouverait s’il tentait de les rouvrir, ni même s’il était possible de le faire.
C’est donc bien plus l’attitude générale de l’électorat québécois qui est en jeu que le PQ lui-même, qui s’est adapté à la situation.
Pourquoi le Québec a reculé
Deux hypothèses peuvent expliquer la psychologie derrière cette attitude collective.
La première est triviale. Un peuple si longuement dominé – et sans prise complète de son destin – entretient un rapport confus et désarticulé avec le reste du monde et avec ce que signifie le véritable pouvoir politique. Nombre d’enjeux lui échappent, surtout la géopolitique. Il est facilement manipulable.
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C’est encore plus vrai de la part d’un électorat vieillissant, engoncé dans le «confort et l’indifférence», attaché au monde artificiel de ses actifs cumulés et habité par un spectre médiatique anachronique.
La deuxième concerne l’identité complexe des Canadiens français, qui est ambivalente. Attachés au Québec, nombre d’entre eux tiennent encore au pays des origines qu’ils ont fondé.
Dans ce monde de l’ambivalence, ils continuent à faire ce qu’ils ont toujours fait: en tant que «petit», le Québec se range derrière le «moyen» canadien, pour se protéger du «grand», au sud de la frontière.













