Les organisateurs de la Fête nationale ont progressivement évacué les dimensions historiques, culturelles et identitaires de la nation québécoise au profit d’un contenu de surface et dévitalisé.
Que signifie aujourd’hui la Fête nationale du Québec? Alors que pour certains, la «Saint-Jean» constitue toujours une occasion de se réunir pour célébrer notre héritage identitaire, beaucoup d’autres la perçoivent dorénavant comme une simple fête populaire marquant le début de la saison estivale.
Cette célébration a pourtant des origines millénaires et sa pertinence historique pour le Québec est plus que jamais d’actualité.
Coïncidant avec le solstice d’été, cette tradition tire sa source des plus anciennes cultures autochtones d’Europe, dont celtes et gauloises, qui célébraient les plus longues journées ensoleillées de l’année et avec elles, le retour de l’abondance après l’hiver.
Notre fête nationale renvoie aussi à la trajectoire historique d’un peuple déterminé à préserver sa culture et à garder vivant son rêve de liberté sous le joug d’un empire expansionniste souhaitant l’assimiler.
De fête religieuse à célébration patriotique
Convertie autour du 6e siècle par l’Église catholique en fête religieuse en l’honneur du saint Jean le Baptiste, la fête du solstice fut amenée au Nouveau Monde par les colons français qui y ont immigré dès le début du 17e siècle.
Au cours des siècles suivants, leurs descendants canadiens firent de même et emportèrent avec eux leurs coutumes en quittant la vallée du Saint-Laurent pour s’établir ailleurs en Amérique.
C’est pourquoi cette journée est célébrée depuis des générations dans les communautés franco-canadiennes à l’échelle du continent nord-américain.
Au Québec, la conquête britannique en 1760 viendra mettre en veilleuse la Saint-Jean-Baptiste, avant qu’elle ne soit ressuscitée en 1834 par Ludger Duvernay, après avoir fondé la société patriotique du même nom plus tôt au cours de la même année.
Dans la foulée des 92 Résolutions des Patriotes adoptées par l’Assemblée législative du Bas-Canada en février 1834, on donna alors à cette tradition un caractère politique afin d’en faire un point de ralliement civique et un lieu de convergence nationale.
Rappelons que ces résolutions visaient à unir tous les habitants de la province, qu’ils soient Canadiens, Autochtones, Anglais, Écossais, Irlandais ou autres, au sein d’une république moderne soumise à la volonté du peuple, «source de toute autorité légitime» selon Duvernay.
Le 24 juin à Montréal, une soixantaine de Canadiens, des Irlandais et des Américains se réunirent pour inaugurer l’événement par un banquet. C'est à ce moment que Georges-Étienne Cartier chanta l’hymne «Ô Canada! mon pays mes amours!» qu’il avait composé pour l'occasion.
Dès l’année suivante, cette célébration se propagea et fut tenue dans plusieurs localités de la vallée du Saint-Laurent.
Diviser pour mieux régner
Afin de contrer cette mobilisation patriotique, les tenants de l’establishment colonial d’alors – notamment les Molson, les McGill et les Moffatt –, mirent à leur tour sur pied des sociétés nationalistes qui eurent pour effet d’exacerber les divisions sociales sur la base de l’origine nationale, de la langue et des croyances religieuses.
C’est ainsi que furent créées en 1834 et 1835 la St. Patrick's Society of Montreal (Irlandais), la St. George’s Society of Montreal (Anglais), la St. Andrew's Society of Montreal (Écossais), et la German Society of Montreal (Allemands).
Ces sociétés joignirent ensuite leurs forces sous l'égide de la Montreal Constitutional Association (MCA). Sous l’impulsion probable de cette dernière, on créera la British Riffle Corps, une organisation paramilitaire éphémère dont l’héritier, le Doric Club, fera la vie dure aux Patriotes canadiens.
En 1838, la répression militaire anglaise du mouvement des Patriotes interrompit la tenue annuelle de la Saint-Jean-Baptiste.
Affirmation nationale
Il fallut attendre jusqu’en 1842 pour que l’événement soit réanimé. On y retrouva alors les feux traditionnels et on y ajouta une procession religieuse, précurseur du défilé québécois actuel.
La coutume continua de s’ancrer dans les mœurs et, dans les années 1950, les festivités se multiplièrent dans les villes, les villages et les quartiers, prenant successivement les couleurs et l’humeur du moment.
Au cours des décennies de 1960 et 1970, la «Saint-Jean» abandonna son caractère religieux et adopta un ton politique plus revendicateur, clamant l’espoir d’un pays à venir.
En 1977, René Lévesque, premier ministre québécois, la désigna à titre de Fête nationale du Québec» tout en conservant l’appellation Saint-Jean-Baptiste, toujours soulignée dans les communautés francophones ailleurs au Canada.
L’involution tranquille
Devant la perte de vitesse du rêve souverainiste dans les dernières décennies, les organisateurs de la célébration ont progressivement évacué les dimensions historiques, culturelles et identitaires de la nation québécoise et de la Francophonie d’Amérique au profit d’un contenu de surface dévitalisé.
On a alors fait muer cette fête vers une expression provinciale toujours plus timide de son unicité au profit d’une mouture «citoyenne du monde» s’appuyant cette année sur le simple fait de sa «langue aux milles accents».
À l’heure de la «wokisation» d’un nationalisme en train d’être vidé de son sens, le gratin institutionnel et artistique du Québec chargé de faire vivre l’événement semble curieusement éprouver un malaise grandissant avec le concept de «nation québécoise».
À preuve, alors qu’en 2020, le fleurdelisé brillait par son absence lors du spectacle télédiffusé de la fête nationale, on nous offre maintenant des programmations à s’y méprendre avec celles de la Francofête.
Aux prises avec une société fragmentée, meurtrie et sévèrement hypothéquée, force est d’admettre que la ferveur de notre amour de la patrie en a pris pour son rhume.
Redonner vie à notre fierté
Les racines du peuple québécois et de la Franco-Amérique sont profondes et fortes.
Nés de la rencontre d’immigrants français et des Premières Nations, nos ancêtres canadiens furent des êtres dignes, courageux et ouverts à l’Autre. Ils ont bâti un pays à leur image, dont le récit est une épopée des plus brillants exploits.
Au regard de l’histoire, la «Saint-Jean», c’est donc la célébration de notre appartenance à cette terre nordique, de notre culture unique forgée par plus de 400 hivers et des siècles d’adversité, ainsi que de l'unité rassembleuse de notre peuple aujourd’hui métissé de tous les horizons.
Face au destin à accomplir, c’est une précieuse occasion annuelle de faire le plein d’inspiration pour mieux se donner l’envie de voler de nos propres ailes.













